Bilitis 
 
 
Pour Gaïa 
 
 
3. Les origines 
 
Toute cette histoire extraordinaire, je devrais plutôt dire fantastique, avait commencé de manière bien anodine ! J’avais été invitée au mariage de Christian, un ami d’enfance. Il était tombé amoureux fou d’une belle rousse au caractère enjoué. Les choses n’avaient pas traîné et je m’étais retrouvée demoiselle d’honneur sans avoir vraiment vu la chose arriver. Il y avait, dans la vaste propriété des parents de Christian, un monde fou en ce beau samedi ensoleillé d’un mai généreux. 
Je l’avais immédiatement remarquée. Elle devait avoir une trentaine d’années. Sa beauté avait quelque chose de rayonnant. Elle était, lorsque je la vis pour la première fois, entourée d’une petite cour de jeunots qui la mangeaient des yeux. Elle distribuait sans compter de radieux sourires sans avoir l’air de se rendre compte de quelle admiration intéressée elle était l’objet, ou, tout au moins, n’en laissait-elle rien voir. 
C’est le cœur battant que, un peu plus tard, je m’étais approchée d’elle lorsqu’elle était venue se servir un verre de sangria. J’aurais dû m’y attendre : elle m’avait immédiatement devinée. La louche dégoulinante en suspens au-dessus de son verre, elle tourna vers moi un regard qui me pénétra au plus profond. 
Il est des regards qui se contentent d’effleurer choses et gens avec une nonchalance distraite, comme ennuyés, lassés par avance. Il en est d’autres, nerveux, inquiets, angoissés, qui trahissent une sorte de malaise récurrent. La panoplie est large, en réalité, de ces regards qui ne traduisent que des préoccupations liées à l’ego. 
D’une tout autre nature était le regard chaud, enveloppant, à la fois curieux et accueillant que me décerna cette femme qui allait bientôt occuper chaque moment de ma vie, lui donner son véritable sens. Oui, il est des instants dans l’existence où l’on se sent emportée, où l’on sait que son sort est en train de basculer, où une sorte de panique s’empare de vous, où tout est remis en question. C’est terriblement angoissant et… terriblement délicieux ! Cette femme dégageait une force extraordinaire, mais une force paisible, calme, tranquille. Je me sentis non pas attirée ou séduite, mais envahie, investie, conquise. 
Ce fut comme une porte qui s’ouvrait à deux battants, libérant une lumière chaude et limpide. En un instant, nos destins furent scellés, et je vis son sourire s’étioler brièvement, une pointe d’étonnement arrondir son œil, un sourcil se relever de manière presque imperceptible. J’aurais voulu lui parler, lui dire quelque chose, n’importe quoi, mais la vive émotion que je ressentais me laissa paralysée. Je me sentais ridicule. Bien vite, son sourire réapparut, feutré, malicieux ; elle inclina légèrement la tête puis s’écarta de la table pour laisser la place à quelque autre assoiffé. Elle alla se perdre au milieu de la foule éparse des invités qui menaient un joyeux tohu-bohu qu’elle traversa avec une impériale indifférence. 
 
Encore sous le choc, toute vibrante, la tête dans les étoiles, je mis tout un temps à revenir à la réalité. Je réalisai que le temps qui s’était arrêté venait de reprendre son cours normal ; que venait de se refermer une sorte de faille dans mon vécu. J’en frissonnai d’étonnement. Les rires, la musique, les cris des enfants, les bruits de bouteille et de vaisselle, tout cela se réinstalla dans le décor qu’il me semblait percevoir tout autrement, comme par d’autres yeux. 
Je me mis à la chercher évidemment, craignant d’avoir rêvé, d’avoir fantasmé, d’avoir créé dans un moment de doux délire, un être qui fût l’incarnation de mes aspirations les plus secrètes. Je parvins à me contenir, à reprendre une attitude à peu près naturelle. Je me remis à déambuler au hasard parmi les invités, m’éloignant vers le fond du parc, immense, pour revenir vers la demeure et m’éloigner encore vers, cette fois, l’étang en contrebas. Les invités commençaient à remonter vers le logis, le jour tombait en effet et la température fraîchissait. 
J’allais m’en retourner, désappointée, lorsque je la vis, immobile, debout dans la pénombre, sous un grand hêtre, le visage levé vers le feuillage tout proche. Elle ne sembla pas remarquer ma présence et je ne bronchai plus. Il ne se passa rien, du moins rien de tangible. C’est pourtant ce ‘rien’ qui allait me lier désormais à cet être exceptionnel. Immobile, elle écoutait, elle regardait, elle sentait. Son regard était d’une profondeur étrange, son visage comme illuminé ; je réalisai à quel point ses sens étaient en alerte. Curieusement, c’est en la regardant que je perçus ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait, ce qu’elle sentait. Elle était en contemplation devant la nature, tout simplement. Il me sembla voir les feuilles de ce hêtre majestueux pour la première fois, d’entendre bruire cette ramure comme si jamais auparavant je n’en avais été capable. C’est avec effarement que je réalisai avec quelle facilité, tout à coup, je localisai les nombreux oiseaux qui semblaient s’être invités soudain. Je cherchais à identifier, à comprendre ces trilles, ces piaulis, ces roucoulements, qui se répondaient à l’instar des conversations que je venais de délaisser. Je me surpris à guetter, dans un silence mué désormais en attente, les réponses que se faisaient les volatiles, portées par la palpitation des arbres, mêlées au murmure du vent. 
Les narines dilatées, le cou tendu, les yeux grands ouverts, la chair frémissante, elle se remplissait des mille messages que la nature lui envoyait et dont elle se délectait dans une sorte de ravissement béat. Je réalisai, et la chose me fit monter de douces larmes, qu’elle était en pleine contemplation, que, d’une certaine façon, elle priait. J’eus honte, soudain, d’être là, comme une intruse, une vulgaire voyeuse. Je me sentis gagner par une profonde émotion qui me secoua toute, comme un arbre malmené par le vent. 
Je parvins à m’arracher à ce spectacle insolite, trop neuf, trop intense, et regagnai la vaste demeure déjà à moitié plongée dans la pénombre crépusculaire. Mon cœur battait la chamade : je savais que déjà j’aimais cette femme, que je l’aimais comme jamais je n’avais aimé personne, qu’elle représentait tout ce que j’apprécie en ce monde, tout ce que j’admire et espère. Pourtant, nous n’avions pas échangé un mot. Comme c’est étrange cette soudaine sérénité que l’on éprouve en présence d’un être avec qui, on le sait, tout sera limpide et vrai ! 
 
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Bien vite, je m’étais renseignée sur cette femme qui me fascinait. La maman de Christian m’apprit qu’elle s’appelait Catherine Dambremont et qu’elle exerçait le métier de géologue. Elle voyageait énormément, aux quatre coins du monde. C’est probablement pour cette raison qu’elle demeurait solitaire, sans attache… libre ! Cette pensée me fit un peu honte lorsqu’elle se présenta à mon esprit, mais, en même temps, me remplit d’un espoir insensé ! J’allais tout entreprendre désormais pour me retrouver à ses côtés, pour partager sa vie. 
Elle avait eu, la chose me fut confirmée, bien des aventures, mais sans lendemain, et j’appris qu’elle avait connu d’amères déceptions. Je ne m’en sentais que plus proche encore, comme si je m’étais investie de la mission de la réconcilier avec les choses du cœur, avec l’amour, le vrai. Douce folie ?... 
J’abandonnai bien vite mes études de sociologie — guère avancées — que j’avais entreprises davantage pour répondre à l’attente de mes parents que par inclination. La faculté de géologie prit pour moi un attrait tout particulier, et je me découvris, pour les entrailles de la Terre et les explications des soubresauts de notre planète un engouement qui me surprit moi-même. 
Par ailleurs, et avec la complicité de la maman de Christian, je me débrouillai pour me retrouver en présence de celle que j’appelais déjà ‘ma Catherine’ et qui, à mon grand soulagement, ne semblait pas s’en offusquer. À l’occasion d’une soirée où les convives n’étaient pas trop nombreux, j’eus l’occasion de lui parler, comme par hasard, de mon intérêt pour la géologie, tout en prenant bien garde de ne pas en souligner le caractère récent. Elle préparait une expédition en égypte pour l’hiver prochain et je contins à grand-peine une envie folle de lui sauter au cou lorsqu’elle ne repoussa pas l’idée de me laisser me joindre à son équipe en tant que stagiaire. 
L’expédition fut quelque peu retardée ce dont je tirai profit pour mieux m’y préparer et régler les problèmes administratifs. Je n’appris que bien plus tard à qui je devais la ‘chance exceptionnelle’ de participer, si tôt dans mon cursus, à une expédition sur le terrain. 
 
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J’allais la mériter, ‘ma Catherine’ ! Je m’étais montrée bien naïve en imaginant que je ne connaîtrais, dans l’entourage de la femme que j’avais entrepris de conquérir, que joie et douceur. C’était sans compter sur les épuisantes marches sous un soleil de plomb, dans la caillasse, au milieu des redoutables tourbillons de sable. Les pieds en compote, les mollets tout endoloris, épuisée, amaigrie, je m’effondrais le soir sur mon lit de camp, hébétée, mais vaguement heureuse, encore et toujours. 
 
Cela se passa dans la fameuse Vallée des Rois, Catherine avait, avec son équipe d’une dizaine de chercheurs, investi une galerie mise à jour quelques semaines plus tôt. Nous étions réunis sous une tente, à quelques dizaines de mètres de l’entrée de ladite galerie. Se tournant vers moi, Catherine me dit : 
Viens, j’ai quelque chose à te montrer
Je me dressais immédiatement et lui emboîtai le pas. Munie d’une puissante torche électrique, elle m’emmena à sa suite dans le long boyau qui s’enfonçait dans la roche. Le trajet me parut interminable. À plusieurs reprises, je manquai m’étaler au milieu des éboulis. Nous traversâmes différentes salles encombrées d’outils et de caisses éventrées. Après un coude et une descente abrupte, nous nous retrouvâmes dans une pièce nettement plus spacieuse, plus haute de plafond, aux murs couverts de fresques dans un remarquable état de conservation. J’en fus toute troublée. Mes tempes bourdonnaient, j’avais le souffle court, je me sentais hors le temps, hors l’espace, dans un monde à part, différent. La beauté de ces peintures murales m’impressionnait, leur sérénité également ; ne témoignaient-elles pas de la grandeur d’une civilisation exceptionnelle ? 
Catherine braqua sa torche sur une grosse pierre carrée qui occupait le centre de la pièce. Cette pierre était étonnamment blanche et lisse. Elle semblait vibrer sous la lueur blafarde de la lampe électrique. Je réalisai que quelque chose d’insolite se présentait à mes sens désormais en alerte. Catherine m’observait d’un air grave. Je me sentis toute décontenancée. 
Je te présente la Pierre de Lumière, me dit-elle, d’une voix légèrement déformée par une étrange émotion. 
La quoi ?... articulai-je, intriguée et gagnée par l’émoi de Catherine. 
La Pierre de Lumière, répéta-t-elle sur un ton empreint de respect. Elle tourna vers moi un visage illuminé qui me sembla irradier d’une beauté particulière. Je frissonnai soudain, comme en proie à une hallucination. Il me sembla, l’instant d’un éclair, me trouver en présence d’une de ces princesses égyptiennes à la beauté irréelle, douce et farouche, immense et fragile. Mais l’illusion se dissipa lorsque Catherine reprit, d’une voix calme, presque solennelle : 
La Pierre de Lumière, c’est un peu l’équivalent, pour l’égypte ancienne, de notre médiévale Pierre de Lune. Une pierre chargée d’un pouvoir exceptionnel. Correctement utilisée par les bâtisseurs, cette pierre leur permettait de concevoir et de réaliser ces audaces architecturales qui suscitent encore aujourd’hui l’admiration de la planète entière. Elle symbolise la Loi de Maât, déesse fondamentale qui incarnait l’Harmonie et la Justice. Les artisans bâtisseurs se réunissaient en sa présence et se laissaient imprégner des vibrations qui émanent de cet étrange minéral. 
J’étais sidérée et fort impressionnée. Je ne pus m’empêcher de questionner : 
Mais… ce pouvoir que recèle cette pierre… est-il encore actif aujourd’hui ? 
ça, c’est ce que j’aimerais découvrir ! me répondit une Catherine exaltée, toute imprégnée de l’importance de la découverte. 
Mais c’est inouï, extravagant, incroyable ! … je commençais à m’exalter. 
Du calme ! reprit Catherine en riant, personne ne doit savoir avant que nous n’ayons achevé les analyses. Les premiers résultats sont étonnants : cette pierre a quelque chose de tout à fait anormal. C’est, un peu… un peu comme si elle était vivante. Jamais aucun minéral n’a donné de tels spectres. 
Tu me donnes froid dans le dos ! murmurai-je, frissonnante d’effroi. 
Je tenais à partager ce secret avec toi, fit-elle d’une voix tellement douce que j’en défaillis de surprise et de bonheur. 
La lampe toujours orientée vers la pierre m’empêchait de discerner les traits de son visage, mais cela n’avait guère d’importance et je me sentis gagnée par une onde de pur bonheur qui me secoua toute et me laissa pantelante. Je ne pus retenir un vif tressaillement lorsque sa main se posa sur la mienne. Étais-je en train de rêver ?... Je contins à grand-peine un sanglot de pur bonheur qui me nouait la gorge. 
 
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Je m’arrêtai quelques instants à l’entrée de la galerie afin de réhabituer mes yeux à la lueur aveuglante d’un soleil encore féroce en cette fin d’après-midi. Norbert, un des ingénieurs qui accompagnait Catherine se précipita à sa rencontre : 
Mais où diable restais-tu ? Viens vite voir ça, nous venons de découvrir une chose incroyable, impossible !... Il hachait ses mots, en proie à une forte exaltation teintée d’inquiétude. 
Intriguée, Catherine se hâta. En quelques enjambées, elle avait rejoint le groupe de chercheurs qui, réunis autour d’un étrange appareil, ne cessaient de s’exclamer, visiblement en proie à un grand étonnement. Je les rejoignis aussitôt. 
Mais c’est complètement loufoque ! 
— Non, c’est impossible ! ça n’existe pas ! 
— Cet appareil doit être complètement détraqué ! 
— C’est insensé ! 
Puis-je savoir de quoi il s’agit ? demanda Catherine. 
Regarde ! lui fit Robert, le jovial informaticien de l’équipe qui, pour l’heure, affichait un teint crayeux. Il lui désignait l’écran d’un appareil de mesure particulièrement sophistiqué. 
Catherine scruta l’écran, fébrile. Après quelques instants, elle se redressa, la mine stupéfaite. 
Et vous avez découvert ça quand ? demanda-t-elle d’une voix blanche. 
Il y a une demi-heure environ. 
Secret absolu ! intima-t-elle. Pas un mot à quiconque, d’accord ? Tous ici présents, autant que vous êtes ! Jamais je n’avais vu une Catherine aussi farouchement résolue. 
Tous acquiescèrent, l’air vaguement terrifié, encore sous le coup de la stupéfiante découverte. 
L’appareil indiquait la présence, dans le sous-sol, à quelques dizaines de mètres du lieu où se trouvait la tente qui nous abritait, d’un composé de nature minérale, à n’en pas douter, mais, défiant toutes les lois connues de la Nature, ce minéral, cette pierre donc, était en mouvement, comme s’il s’agissait de lave en fusion, mais d’une lave qui serait à la température du marbre ! L’impossible s’affichait sur cet appareil pourtant en parfait état de fonctionnement. Tous les membres de l’équipe échangèrent de longs regards où pouvait se lire cette peur viscérale que ressent tout être vivant face à l’incompréhensible, au grand inconnu. 
 
 
 
Suite : quatrième partie 
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