Bilitis
Pour Gaïa
8 Conférence de presse
La large branche aux tons grisâtres se prolongeait sous mes pieds, énorme. Tel un réseau routier, elle se divisait un peu plus loin pour s’enfoncer sous les frondaisons. J’eus le désir de me déplacer. Sans avoir à esquisser le moindre mouvement, la branche se déroba sous moi et je me sentis soulevée, happée vers le haut. La sensation était merveilleuse, je parcourais à présent, voltigeant à vive allure, la surface de l’arbre gigantesque, bondissant d’un embranchement à l’autre. C’était exaltant, jouissif. Je sautais, volais, virevoltais sans la moindre contrainte. Le bruissement de l’imposant feuillage m’était comme une douce musique. Réduite à la taille d’un écureuil, me sembla-t-il, je me sentais libre, vivante et éclatante de jeunesse et de vigueur. Je baignais dans une sorte d’exaltation physique qui semblait devoir se prolonger à l’infini.
Sur une impulsion soudaine, je me projetai dans les airs, bien au-delà de la cime de mon arbre. C’est toute une forêt qui m’apparut de là-haut, s’étendant à perte de vue, comme si rien d’autre n’existait que cet océan de verdure avec lequel je me sentais en parfaite symbiose. Je savourais la sensation de chute qui s’ensuivit. J’amorçai un large mouvement tournant qui allait m’amener à un nouvel embranchement, tout contre le tronc. Au moment où j’allais me poser, une ouverture apparut dans le tronc, large à souhait, et dans laquelle je m’engouffrai, euphorique, comme s’il s’agissait là d’une nouvelle variante à un jeu innocent.
Un long boyau sinueux m’enveloppait à présent, se déployant bien loin devant moi. Aucun obstacle ne venait entraver ma course immatérielle. Les cloisons qui m’abritaient, roses, striées par endroits de formes rougeâtres, me donnèrent à penser que je me trouvais au cœur du réseau de canalisations d’un être vivant ; comme prisonnière d’un œsophage ou d’une trachée. Cette sensation n’avait toutefois rien d’angoissant.
Au fur et à mesure de ma progression, les parois se firent de plus en plus régulières jusqu’à devenir rectilignes, et leur nature se modifia radicalement, passant de la chair à la pierre : c’est dans un long couloir ascendant que je me trouvais à présent. Ma progression se ralentit, et le doux chuintement des chairs humides fit place à une pulsation, une sorte de grondement sourd, soutenu, menaçant. La douce lumière chaude qui m’avait accompagnée dans les boyaux souples et dodus, fit place à une faible lueur qui plongea cet étroit couloir dans une atmosphère oppressante. La sensation de liberté avait cédé le pas à un sentiment d’oppression, d’enfermement.
Le couloir, qui allait à présent en s’élargissant, finit par déboucher sur une salle immense, tout encombrée de statues et de meubles tout droit sortis d’un temple de l’égypte ancienne. Un escalier monumental prenait d’assaut le mur du fond. Au sommet, surplombant la pièce entière, un trône gigantesque sur lequel était assise, dans une attitude hiératique, une femme recouverte d’une fine robe de lin blanc, presque translucide. Emportée par mon élan, je gravis les marches, moitié courant, moitié volant. Mais à mesure que j’approchais, mon mouvement s’alourdit, se ralentit, et c’est bien mon corps qui fit les tout derniers pas et vint se jeter au pied du trône. Après quelques instants, je levai les yeux et réprimai un cri de surprise : vêtue à la manière des anciens égyptiens, la tête recouverte de la lourde coiffure des femmes nobles de cette époque reculée, je reconnus Brigitte, mon tendre amour, ou plutôt la femme choisie entre toutes par la déesse Terre pour accomplir la plus invraisemblable des missions. Le grondement qui avait accompagné ma progression dans le long couloir de pierre se confondait à présent avec les battements de mon cœur qui sonnaient comme une percussion martelée par des centaines de batteurs invisibles. À chaque impulsion, le sol tremblait sous mes pieds et je redoutais de voir la terre s’ouvrir pour m’avaler sans rémission.
La Brigitte assise sur ce trône de granit ne me parut pas vivante : son regard figé n’exprimait rien, et, bien qu’ayant toutes les apparences de la vie, elle était aussi immobile qu’une statue de pierre. J’assistai alors à la plus surprenante des métamorphoses : son corps se mit à grandir de manière progressive et sans cesse accrue. En même temps, son enveloppe changeait de couleur et de consistance : sa chair délicatement bronzée prit l’apparence de la pierre jaune sur laquelle elle était assise avant de se mettre à rougeoyer. Ses yeux, exorbités, se mirent à lancer des éclairs dans un visage qui s’était mis à grimacer. En quelques instants, son corps entier, devenu gigantesque au point d’occuper tout le fond de la salle, se fissura, laissant apparaître sous une croûte épaisse, prête à céder, une lueur rouge vif : celle de la lave en fusion. En quelques instants, son corps entier s’embrasa et se mit alors à fondre rapidement, se répandant en une coulée de lave qui dévala les escaliers pour envahir la salle et se ruer dans le couloir par lequel j’étais arrivée. Projetée au plafond dès les premières lézardes apparues sur le corps en feu, je contemplais, effarée, le désastre qui se déroulait sous mes yeux.
Je me réveillai en nage, trempée de sueur, le cœur battant la chamade, affolée. Il me fallut plusieurs minutes pour me calmer et me persuader que je n’avais fait qu’un mauvais rêve. Pouvais-je être sûre que ce cauchemar n’avait rien de prémonitoire ?
o o O o o
En matière d’organisation, au sein de notre petite forteresse, la tâche la plus ardue consistait à opérer les choix judicieux parmi les milliers de demandes de rendez-vous, entretiens, interviews dont nous étions inondées. Le seul service de tri et d’ouverture du courrier occupait tout l’espace jadis dévolu aux écuries du château. Nous étions par ailleurs invitées aux quatre coins du monde.
Un face-à-face avec les médias était incontournable. Il eut lieu un vendredi matin dans un lieu strictement privé — un autre château, propriété du gouvernement belge — où nous avions été amenées par hélicoptère, sous haute surveillance. Brigitte s’en était remise, pour ce qui était de l’organisation de cette première confrontation aux médias, à une équipe gouvernementale constituée de parlementaires et de hauts représentants des médias. Chaque pays demandeur avait obtenu d’envoyer un maximum de trois journalistes ou, si nécessaire, deux journalistes et un traducteur.
La salle, immense, était pleine à craquer. Serrés les uns contre les autres, les journalistes occupaient la plus grande partie de l’espace. Des caméras de télévision étaient plantées un peu partout et la table à laquelle Brigitte devait prendre place était couverte d’un parterre de microphones de toutes tailles et de formes diverses. Tout le fond de la salle et les côtés étaient occupés par une nuée de photographes équipés d’appareils visiblement coûteux et ‘dernier cri’. Il régnait dans la salle un intense brouhaha. J’avais pris place parmi les quelques conseillers directs de Brigitte, à l’une des tables situées de part et d’autre du petit podium d’où elle s’exprimerait.
Lorsque, après une longue attente, la porte du fond s’ouvrit enfin, un lourd silence se fit dans la salle. Chacun retenait son souffle, tous les regards, même et surtout les yeux globuleux et irisés des caméras, étaient rivés sur Brigitte qui venait de faire son entrée. Elle jeta un regard circulaire sur l’assemblée, sembla se recueillir un bref instant puis se hissa sur le podium et vint se placer derrière la table. Brusquement, ce fut comme si un orage venait d’éclater dans la salle : dans un crépitement mécanique, des centaines d’éclairs jaillirent de toute part. Les photographes s’étaient ressaisis et mitraillaient sans relâche une Brigitte qui continuait de parcourir l’assemblée d’un air absent. Après quelques secondes, ce sont les journalistes qui prirent le relai et un tonnerre d’applaudissements envahit la salle.
Sans afficher aucune émotion particulière, Brigitte s’assit et attendit que le calme fût revenu. Le silence s’étant à nouveau installé, plus tendu, plus fébrile que celui qui avait accompagné son entrée. L’impatience à peine contenue était presque palpable.
— Mesdames, Messieurs, commença-t-elle d’une voix blanche, je n’ignore pas que vous devez probablement être bien déçus de ne pas vous trouver en face d’un monstre à peau verte et aux yeux étincelants. (Rires dans la salle). Je ne suis qu’une simple mortelle, certes un peu modifiée, mais pas de façon à me ranger, du moins je l’espère, dans la catégorie des phénomènes de foire et autres Frankenstein. (Nouveaux rires). Il ne faudrait pas que ma personne, si folklorique soit-elle, occulte le véritable objet de cette conférence : la raison pour laquelle j’ai bénéficié de l’intervention extraordinaire d’une entité dont la plupart d’entre nous ignoraient l’existence. Il a d’ailleurs fallu une convergence d’éléments probants, un faisceau de conclusions scientifiques avérées pour que notre mission ait pu être prise en considération par les milieux scientifiques et politiques. Tout ce qui m’arrive, si surprenant et exceptionnel que ce soit, n’a qu’une seule raison d’être : la lutte contre la famine, la mise en échec d’un processus de désertification. J’ignore si mes interventions ponctuelles seront en fin de compte suffisantes eu égard à l’ampleur du phénomène d’assèchement. Il est clair que sans un suivi géopolitique, je pense bien entendu à l’irrigation mais aussi, et peut-être surtout, à la surveillance d’une exploitation équitable de ces ressources providentielles, mes interventions sur le terrain demeureront sans lendemain. C’est la raison pour laquelle votre intervention, à vous journalistes du monde entier, est d’une importance capitale. La médiatisation de mes agissements est le meilleur garant qui soit pour s’assurer que les conditions d’exploitation de cette manne soient garanties. Je compte donc sur vous pour répercuter ce message. Elle s’interrompit un bref instant, puis : Je suis prête à répondre à vos questions. Voici comment nous allons procéder : posez vos questions, je les noterai et y répondrai globalement ensuite.
Un des journalistes assis dans les premiers rangs et qui affichait un air autoritaire, s’indigna :
— Ceci est très inhabituel ! Nous n’avons pas l’habitude d’agir ainsi et…
— Mais moi non plus, cher Monsieur ! trancha-t-elle. Avez-vous une question ?
— Bien sûr : connaissez-vous les lieu et date de votre prochaine expédition ?
Trois secrétaires tapaient au vol les questions sur un portable. Brigitte s’apprêtait à écouter une autre question lorsque, vexé, le journaliste revint à la charge :
— J’aimerais obtenir une réponse, si ça ne vous ennuie pas. Il avait du mal à maîtriser son agacement, visiblement peu accoutumé à ce qu’on lui tienne tête. Son visage ne m’était pas inconnu, il avait dû passer sur l’un ou l’autre plateau de télévision. Brigitte lui lança un regard glacial qu’elle maintint un certain temps avant de lui décerner un sourire énigmatique et de porter à nouveau son regard sur l’assemblée qui, très agitée, contenait mal son impatience. Le brouhaha était indescriptible.
— Un à la fois, s’il vous plaît ! exigea Brigitte, très maîtresse d’école. De partout les doigts se levèrent, dociles. D’un bref hochement de tête, elle accordait la parole à l’un puis à l’autre. Les claviers des portables crépitaient.
— Comment s’est passée votre rencontre avec l’entité qui vous a conféré votre pouvoir ? Quelle est son apparence ?
— Pouvez-vous nous expliquer l’origine de ce mystérieux tremblement de terre à Assouan ?
— êtes-vous réellement dotée de pouvoirs paranormaux ?
— Comment avez-vous procédé exactement pour féconder le sol au Sahel ?
— Comment vos expéditions sont-elles financées ?
— Jouissez-vous de protections particulières, en haut lieu ?
— êtes-vous mariée, avez-vous des enfants ?
— Vos activités ne sont-elles pas de nature à porter préjudice à quelques grands groupes financiers qui tirent parti de la situation précaire du Tiers monde ?
Brigitte adressa un regard soutenu à la journaliste qui avait posé cette question.
— Pouvez-vous contrôler certaines forces terrestres, comme la fécondité d’un sol ou le tremblement de la terre en un endroit particulier ?
— Allez-vous continuer à exercer votre profession actuelle ?
— Vous nourrissez-vous autrement que le commun des mortels ?
À l’énoncé de cette question, Brigitte ne put contenir un sourire amusé.
Les questions étaient centralisées sur le portable d’une quatrième secrétaire qui les classait et en faisait une synthèse.
— Quelles sont vos marques de vêtements préférées ?
— Combien de langues parlez-vous couramment ?
— êtes-vous pour ou contre la guerre en Irak ?
— Accorderez-vous votre soutien aux pays qui bafouent les droits de l’homme ?
— Selon quels critères choisissez-vous vos destinations ?
— êtes-vous en compétition avec les associations humanitaires qui sont sur le terrain depuis des années ?
— êtes-vous végétarienne ?
— Que pensez-vous du Dalaï-Lama ?
— Avez-vous été sollicitée par des partis politiques ?
Brigitte leva la main, mettant fin au flot des questions. Elle se tourna vers la secrétaire à qui il suffit de quelques secondes pour achever de faire sa synthèse. Elle tendit alors son portable à Brigitte qui le disposa devant elle. Elle parcourut rapidement le texte qu’elle faisait défiler sous ses yeux.
— Je puis vous certifier que, loin de nous affronter en une stérile rivalité, nous fonctionnons au contraire en parfaite intelligence avec les principales associations humanitaires dont l’expérience nous est, bien entendu, fort précieuse. C’est ensemble que nous choisissons nos objectifs. Vous comprendrez que, pour des raisons de sécurité, il ne me soit pas possible de vous faire connaître notre prochaine destination ni d’ailleurs les suivantes. Qu’il vous suffise de savoir que je ne suis pas une extra-terrestre et que ma rencontre avec Gaïa relève un peu du hasard : j’ai été au bon moment au bon endroit, voilà tout. J’ai en effet été investie de pouvoirs particuliers, mais ceux-ci se limitent à l’accomplissement de mes missions et sont essentiellement pacifiques. Je ne suis donc pas nourrie à l’uranium enrichi. (Rires dans la salle.) Il est clair que ce combat que nous livrons contre la sécheresse et qui, nous l’espérons, rendra, à terme, une certaine autonomie à des peuplades aujourd’hui honteusement exploitées, est de nature à compromettre les intérêts de quelques lobbies peu scrupuleux. Mais nos interventions sont encore bien modestes et leurs résultats bien insignifiants en regard des énormes étendues de terres arides. Fort heureusement, bon nombre de firmes commerciales, d’institutions financières et même de gouvernements ont débloqué des fonds importants afin de nous soutenir dans notre action. Il s’agit principalement de l’indispensable irrigation qui doit suivre la fécondation des sols ainsi que, et ce n’est pas le moins délicat, que l’exploitation de ces ressources nouvelles. C’est cet aspect-là qui pose le plus grave problème et qui pourrait, à terme, déranger les grosses multinationales. Nous sommes, c’est clair, l’objet de pressions énormes, tant au niveau des demandes criantes de pays durement frappés par la famine que, à l’inverse, par certains lobbies qui nous offrent des sommes ahurissants pour que nous leur offrions nos services ou, à défaut, cessions de « leur nuire ». On croit rêver, n’est-ce pas ? Certaines firmes qui nous étaient favorables et prêtes à nous aider, ont brusquement tout annulé sans explication. Pas besoin de petit dessin ! Il n’y a pas à se leurrer, mesdames, messieurs, c’est bien d’une guerre qu’il s’agit ici, et ce n’est pas nouveau. Mais cette fois, nous ne sommes plus totalement démunis et nous sommes déterminés. Je vous remercie pour votre attention.
Brigitte se leva sous un tonnerre d’applaudissements mêlé pourtant à quelques protestations de journalistes qui devaient estimer que leur question était demeurée sans réponse.
o o O o o
D’un pouce nerveux, le gros homme actionna la petite guillotine qui vint trancher le bout du Havane. Il porta l’épais cigare à ses lèvres qui l’emprisonnèrent aussitôt. Avec un grognement de satisfaction, il se mit à téter à petits coups répétés l’impressionnant Roméo et Juliette.
Il était avachi dans un gros fauteuil en cuir souple aux tons crème. Ses gros doigts boudinés étaient garnis de plusieurs imposantes chevalières en or massif, toutes frappées à ses armes : un chêne stylisé dominant une fontaine ubérale ciselée avec précision par un orfèvre talentueux. Le moindre de ces bijoux valait une fortune.
Sa chemise de soie naturelle était ouverte sur un torse velu surplombant un ventre énorme qui s’étalait sans vergogne. Son pantalon, une grande marque américaine, jonchait le sol recouvert d’un somptueux tapis d’Orient aux tons éclatants et aux motifs complexes. Entre ses grosses cuisses velues, écartées le plus qu’il pouvait, se tortillait une grande blonde pulpeuse aux seins énormes, visiblement siliconés. Elle branlait lentement un phallus blafard, longiligne, guère bien épais et qui accusait une légère courbure sur la gauche.
Elle fixait d’un œil écœuré le membre flasque qui frétillait paresseusement sous ses caresses qu’elle pratiquait sans grande conviction. Elle adressa au gros homme qui la dominait de toute sa masse un sourire contraint mais qui se voulait provocant, lorsque sa lourde patte s’empara de sa tête. La tenant par les cheveux, il la força à lui pratiquer une fellation. La blonde platinée réprima un hoquet de dégoût et laissa le gros homme appuyer sans ménagement sur sa tête afin d’assurer le va-et-vient.
Elle détestait cet homme en dépit de ce qu’elle lui devait. Il l’avait remarquée à l’un de ces innombrables concours destinés à sélectionner la Miss du comté. À la demande pressante de sa femme, il était venu voir concourir sa fille, une petite chipie aux yeux porcins qui n’allait guère tarder à basculer dans l’obésité. C’est là qu’il avait ressenti une folle attirance physique pour le corps délié et harmonieux de Cindy, candidate largement favorite. Il ne lui fut guère compliqué, en tant que directeur d’un groupe financier hyper connu dans son état et même dans le reste du monde, de se faire livrer la donzelle sur un plateau d’argent, en l’occurrence dans un de ses nombreux bureaux en ville, et ceci dès le lendemain de son coup de foudre.
La naïve Cindy, qui venait à peine d’atteindre l’âge adulte, s’était persuadée qu’il s’agissait là de la chance de sa vie et qu’elle allait bientôt se retrouver à faire les castings de l’une ou l’autre chaîne de télévision locale, voire, pourquoi pas ?, Beverly Hills et ses prestigieux studios. Ne l’avait-il pas installée dans un appartement immense, équipé des commodités les plus récentes, luxueusement meublé et entouré d’un jardin soigneusement entretenu au milieu duquel trônait l’inévitable piscine ? Si, au début, elle s’était fait une raison quant au prix à payer pour cette promotion aussi inestimable qu’inattendue : accepter les perversions de cet homme bien peu attirant et qui n’avait rien d’un étalon, capricieux, autoritaire jusqu’à la brutalité ; elle n’en était plus là aujourd’hui, et la compréhensible euphorie des premiers jours avait rapidement fait place à une profonde répulsion.
L’immense salon qui abritait les misérables ébats de ce couple improbable était d’un luxe insensé, criard et d’un goût douteux, mais croulant sous les objets les plus coûteux, les crédences tape-à-l’œil, les horloges richement ornées, les meubles chinois laqués et lourdement décorés, un bric-à-brac de nouveau riche.
Afin d’abréger ce qu’elle ressentait de plus en plus comme un supplice, la plantureuse Cindy s’efforçait d’en hâter l’issue et d’amener dans les plus brefs délais son peu désirable protecteur à l’orgasme. Elle accentua la pression sur le phallus mollasson, enserra les couilles du bonhomme dans ses mains chaudes, espérant hâter sa jouissance, le fixa d’un air qu’elle voulut vicieux et gourmand, puis, sentant que cela ne suffirait pas, elle se dégagea, se recula légèrement et lui présenta ses gros seins, rigides et exagérément gonflés, les secouant devant son phallus qui en reprit une vigueur nouvelle. Enhardie, elle enferma sans différer le membre entre ses seins qu’elle écrasa l’un sur l’autre, faisant ainsi coulisser le chibre ravi. Elle cracha sur l’asperge frémissante tout en secouant avec vigueur ses melons qui rebondissaient sur son torse en émettant de petits bruits flasques. Le gros homme gémit, se raidit, ferma les yeux, souriant aux anges. L’orgasme allait survenir, Cindy le sentit bien. Sa délivrance n’allait plus tarder.
C’est alors que le portable que l’homme avait posé sur la petite table qui jouxtait son fauteuil se mit à vibrer émettant un son criard sur la musique du Pont de la Rivière Kwaï : le Colonel Bowie.
Cindy eut envie de s’emparer du maudit objet et de le balancer par la fenêtre. Le gros homme, quant à lui, se mit à maugréer et jeta un regard trouble autour de lui. Après quelques tâtonnements, il se saisit du portable qui poursuivait sa plainte criarde. L’idée de devoir repartir à zéro plut si peu à Cindy qu’elle décida de ne pas abandonner la partie, d’ailleurs le point de non-retour n’était-il pas franchi ? Forte de cette conviction, elle se mit à branler le membre raidi avec une véritable frénésie.
Les premiers jets de sperme se répandirent mollement sur la poitrine de Cindy au moment même où le financier établissait la communication.
— Qu’est… qu’est ce que c’est ? arriva-t-il à éructer, tandis que son engin laissait échapper quelques ultimes coulées d’un sperme fatigué.
— Excusez-moi, Monsieur, fit une voix nerveuse qui grésillait dans l’appareil, vous m’aviez demandé de vous tenir au courant sans délai des suites de l’affaire ‘Amazone’… C’était le nom de code donné au dossier qui avait été constitué autour de Brigitte et de ses activités.
— Oui, et alors ? aboya le gros homme, soudain bien plus alerte, tandis que son sexe ramolli se dégonflait à vue d’œil et se rabattait, pauvre chose vidée de sa substance, sur sa cuisse maculée.
Son correspondant avala sa salive avant de poursuivre :
— Je crains de n’avoir pas de trop bonnes nouvelles à vous annoncer, Monsieur…
Les mâchoires du ‘Casanova du Massachusetts ’ (c’est le sobriquet moqueur que Cindy lui avait trouvé) émirent un crissement sinistre.
— Je vous écoute, grinça-t-il, l’œil mauvais.
Cindy, contente d’avoir atteint son objectif et de n’avoir pas à jouer les prolongations, se releva et s’éloigna prestement, abandonnant « son gros nounours » — c’est ainsi qu’elle l’appelait lorsqu’elle cherchait à lui donner l’impression qu’elle éprouvait quelque affection pour lui — à ses importantes responsabilités.
— L’Amazone vient de terminer une conférence de presse en Belgique, Monsieur, et…
— Et ?... pressa-t-il, impatient.
— Il semble qu’elle puisse désormais compter sur l’appui d’un tas de gens, Monsieur…
— Précisez ! aboya le financier.
— Il semble qu’elle ait obtenu l’appui financier de l’Union Européenne ainsi que de nombreuses associations et groupes divers, en outre, elle a réussi à intéresser la quasi-entièreté de la communauté scientifique internationale qui se passionne pour son cas…
— La garce !...
— Et, en outre, il semble qu’elle bénéficie de la protection des services de sécurité à l’échelon européen, si ce n’est plus…
— Ce n’est nom de Dieu pas ça qui va nous arrêter ! fulmina l’homme qui ne contenait plus sa colère. Il referma son portable d’un geste rageur et ne put s’empêcher de hurler :
— Cette salope ne va pas nous faire chier bien longtemps !... J’en fais une affaire personnelle !
Dans la salle de bains, Cindy tressauta, manquant de laisser tomber son pot de vernis à ongles.
« Qu’est-ce que je fais avec ce monstre ? » soupira-t-elle en haussant les épaules, les yeux au plafond.
La brute, qui avait remonté son pantalon, était allée se rasseoir à son bureau, un meuble immense qui occupait le fond de la pièce. Il s’empara d’un petit carnet à couverture de moleskine, l’ouvrit, feuilleta hâtivement quelques pages avant de s’arrêter sur un nom. Il forma ensuite le numéro correspondant et attendit. Lorsque la voix qu’il connaissait bien se fit entendre à l’autre bout, il déclara, sans préambule :
— J’ai un travail pour vous, Logan !