Bilitis
Pour Gaïa
7. Pressions internationales
Cette fois, ce n’était pas dans un réduit puant qu’on nous avait enfermées, mais dans un vaste bureau climatisé, soigneusement entretenu et décoré de quelques vases qui débordaient de fleurs odorantes à souhait. Trois hommes étaient assis en face de nous, deux militaires, des hauts gradés à en juger par leurs décorations et le nombre de barrettes sur leurs revers, ainsi qu’un civil grisonnant qui se tenait en retrait.
Les choses commencèrent plutôt mal : nous étions accusées d’être entrées en égypte de manière illégale, d’avoir voulu à nous soustraire à l’enquête de police et d’avoir cherché à séduire les policiers chargés de notre surveillance.
Nous étions sidérées de l’aplomb avec l’officier nous avait lu l’acte d’accusation. Brigitte n’avait même pas cherché à protester.
— A qui espérez-vous faire avaler un aussi grossier mensonge, monsieur l’officier ?
Piqué au vif, le militaire, un gros homme à la carrure imposante, nous foudroya du regard. Son épaisse moustache dansait sur ses lèvres agitées de frémissements indignés.
— Je vous conseille de quitter ce ton, mesdames, éructa-t-il, vous êtes sur le point d’être accusées d’espionnage, en avez-vous conscience ?
— Nous nous attendons au pire, vous avez raison !...
Le second militaire, un homme mince, au visage émacié et aux yeux très sombres, l’air cruel, cru bon d’enchérir :
— Notre gouvernement ne plaisante pas en matière d’espionnage. Nous avons de bonnes raisons de penser que vous êtes des agents du Mossad israélien. Vous avez tout intérêt à avouer.
Brigitte pouffa :
— Et quoi encore ?... Mais sur quoi fondez-vous de pareilles accusations ?...
— Notre agent à Ouadi Halfa a été formel ! Ses accusations sont extrêmement graves.
Nous nous regardâmes, éberluées.
— Mais de qui diable parlez-vous ?...
— Cessez de nous prendre pour des imbéciles, mesdames, nous…
— Pensez-vous que notre pays vous laissera porter contre nous des accusations aussi graves sur d'aussi minces allégations ?...
— Votre pays n’est pas en droit d’intervenir ! Ceci est une affaire qui concerne la sécurité de l’état égyptien, asséna le gros officier dont le poing vint s’abattre sur la table. Mais pour qui vous prenez-vous donc, à la fin ? Il ajouta, le regard mauvais, l’air triomphant : Vous allez être confiées aux bons soins de nos services spéciaux, pour interrogatoire, mesdames, et votre pays ou le Conseil de l’Europe ou même les Nations Unies ne pourront pas s’y opposer.
Je commençais réellement à paniquer. Brigitte demeurait impavide, ce qui ne me rassura qu’à demi. L’officier eut un regard furtif vers le civil qui n’avait pas prononcé une parole et avait suivi l’entretien d’un air ennuyé. Ce dernier hocha mollement la tête. Notre sort semblait scellé. C’est alors que son téléphone portable se mit à sonner. Il porta l’appareil à son oreille et afficha aussitôt un air soucieux. Nous le vîmes blêmir, visiblement interloqué par ce que son correspondant lui disait. Sa nonchalance avait fait place à une vive irritation et c’est d’une voix rauque qui trahissait une colère à peine maîtrisée qu’il ordonna :
— Faites immédiatement conduire ces dames au Consulat de Belgique.
Les deux officiers protestèrent d’une seule voix :
— Mais enfin, seul le ministre de l’Intérieur a le pouvoir…
D’une voix cassante, le civil le coupa :
— Qui croyez-vous que je viens d’avoir au bout du fil ? Et il ajouta, les dents serrées :
— Exécution !
o o O o o
Nous ne fîmes que transiter par le Consulat : quelques heures plus tard, c’est dans le vaste salon privé de Son Excellence l’Ambassadeur de Belgique au Caire que nous nous trouvions confortablement installées dans de vénérables fauteuils en cuir cramoisi. Au moment où la grosse Mercedes qui était venue nous prendre à l’aéroport était passée devant les grilles de l’ambassade, nous avions remarqué une nuée de journalistes qui avaient pris le bâtiment d’assaut.
— Il se passe quelque chose d’important ? avait demandé Brigitte à l’attaché d’ambassade qui nous avait accueillies.
Celui-ci esquissa un sourire embarrassé avant de répondre :
— Son Excellence vous en parlera, mesdames. Mais vous n’allez pas être reçues à l’ambassade, je vous conduis à sa résidence privée.
Je commençai à me demander s’il existait une quelconque relation entre cette affluence de journalistes et le fait qu’à l’aéroport, nous avions été cueillies directement sur le tarmac, à l’instar des V.I.P.
Si nous avions pu nous douter !...
o o O o o
L’ambassadeur, un homme d’une cinquantaine d’années, particulièrement affable, nous avait reçues avec un empressement qui nous parut exagéré. Lorsqu’il nous eut expliqué la raison pour laquelle il nous recevait chez lui et non à l’ambassade, Brigitte s’exclama, toute secouée par la surprise et l’émotion :
— Comment ? tous ces journalistes étaient là pour nous ? Mais…
L’Ambassadeur eut un rire franc et sonore :
— à l’évidence, vous n’êtes pas au courant ! enfin, pas encore !
— Euh… au courant de quoi ?...
— Je serai donc le premier, affirma l’ambassadeur sur un ton légèrement solennel, et croyez bien que je m’en sens fort honoré, à vous apprendre que votre aventure au Soudan a déjà fait le tour du monde ! Vous voici devenues célèbres, mesdames !
En dépit — ou peut-être à cause — de ma propre émotion, je manquai éclater de rire en découvrant la mine stupéfaite de Brigitte qui, le souffle coupé, toute pâle, demeurait figée dans un fauteuil qui semblait sur le point de l’avaler telle une fleur carnivore.
— Eh oui ! poursuivait l’ambassadeur, les choses se sont passées très vite. Vous étiez encore retenues dans cette horrible prison lorsque les premières dépêches sont tombées. Une équipe scientifique a été dépêchée sur place, dans la plus extrême urgence — ce qui, en soi, est déjà un événement ! — et leur rapport, bien que prudemment succinct, a eu l’effet d’une bombe et a aussitôt fait le tour de la planète !
— Mais… mais qui ?...
Le sourire de l’ambassadeur s’épanouit.
— Évidemment, vous ne pouviez pas vous douter que votre serviteur à l’hôtel où vous étiez descendues à Ouadi Halfa, qui se faisait appeler Ali, est en réalité un agent du Mossad. Et une des plus efficaces ! Peut-on rêver meilleure couverture que celle d’un descendant présumé des grands prêtres de l’égypte antique, fervent sympathisant d’une secte mystique fort réputée dans sa ville ? Excellent comédien, il se faisait volontiers passer pour un illuminé.
Nous n’étions décidément pas au bout de nos surprises ! Ali ne m’avait pourtant guère donné l’impression d’être un illuminé ! Avec le recul, il m’en parut plus attachant encore.
— C’est lui qui nous alertés. Sans l’intervention des plus hautes instances de son pays auprès du Conseil de l’Europe, il n’est pas douteux que vous seriez toujours aux mains des services de contre-espionnage égyptiens.
— Ali ! Eh bien ça alors !...
L’ambassadeur poursuivit :
— Mais deux autres éléments se sont avérés décisifs : le premier est l’intervention de votre notaire. Avec votre déclaration d’intention et vos projets dûment planifiés, la Commission européenne tenait la preuve qu’il s’agissait bien d’une opération préparée de longue date par vous. Le second élément a été le tremblement de terre de la prison d’Assouan. Inexplicable pour les scientifiques, mais dont l’occurrence et la nature hautement insolite balayèrent les derniers doutes des plus sceptiques. Plus personne ne pouvait raisonnablement attribuer ce phénomène au hasard et encore moins à une cause ‘naturelle’. C’est tout juste si un état d’urgence n’a pas été déclenché ! Vous pouvez vous vanter d’avoir fait courir du monde, mesdames, et ça en un temps record ! C’est tout à fait hors-norme, mais c’est bien à la mesure de votre extraordinaire projet ! à l’heure qu’il est, Assouan grouille de scientifiques venus de tous les coins du monde. Quant aux médias, il va être très difficile, voire impossible de vous soustraire à eux. Vous êtes réclamées à cor et à cris un peu partout, mesdames !...
— Mon Dieu ! s’exclama Brigitte, c’est exactement ce que je voulais éviter.
— Rassurez-vous ! Je suis chargé par notre ministre de l’Intérieur de vous rapatrier au plus tôt. Une réunion a lieu à Bruxelles en ce moment même qui a pour objet de mettre sur pied une équipe dont la mission consistera à vous conseiller dans vos relations avec les médias et avec les différents gouvernements étrangers.
La tête me tournait. Tout cela était beaucoup trop soudain. J’avais l’impression d’être comme entre parenthèses, en marge de la réalité. Pour un peu, je me serais pincée pour me réveiller !
— Mon Dieu ! articula Brigitte, les choses en sont déjà là !
— Mais oui ! vous ne vous y attendiez pas ?
— Franchement, non, confia-t-elle, pas si vite, pas comme ça. En réalité, cela devance mes espoirs les plus fous, mais en même temps, ça me terrifie !
— Je peux comprendre cela ! concéda l’ambassadeur.
Mais déjà Brigitte se ressaisissait :
— Oui mais, attendez !... il est hors de question que je me laisse dicter ma conduite par une commission ou quelque groupe politique que ce soit. Il ne s’agit pas de politique, en aucun cas.
— J’ai bien peur que cela ne soit inévitable, chère Madame, poursuivit l’ambassadeur, qui semblait sincèrement désolé. Mais ceci n’est nullement de mon ressort. Je tenais simplement à vous informer de ce qui est en train de se passer.
— Et je vous en suis infiniment reconnaissante, Monsieur l’Ambassadeur. Mais nous allons devoir réfléchir sérieusement à présent !...
o o O o o
Il devait être deux heures du matin lorsqu’un besoin pressant me réveilla. Rien d’étonnant à cela vu les grandes quantités d’eau que j’avais ingurgitées la veille pour tenter de calmer une soif inextinguible. Je repoussai mes draps et jetai un regard attendri vers la gracieuse silhouette étendue à mes côtés. Le visage de Cathy semblait irradier d’un éclat bleuté, un effet, sans doute, de la clarté lunaire. Je me dirigeai vers la salle de bains d’un pas pesant. À peine revenue dans le lit, je me blottis contre le corps de ma douce amie, en quête de tendre contact. Je sentis immédiatement le changement : sa peau n’avait pas la texture que je lui connaissais. Intriguée, je me mis à scruter son visage, bien réveillée à présent. Je réprimai un hoquet de surprise : ce n’était nullement sous l’effet de la lune que son visage irradiait cette étrange lueur bleue. Sa peau était devenue diaphane. Le cœur battant, j’effleurai ses lèvres, elles étaient presque froides. Je sentis les battements de mon cœur se précipiter. Elle me sembla soudain anormalement immobile, serait-il possible que ?… Oh ! mon Dieu !... Affolée, je plaquai mon oreille sur sa poitrine. La texture de sa peau me surprit : elle était beaucoup plus dense, comme si son corps avait changé de densité, elle semblait ne plus être qu’une statue, sa chair faisait penser à du caoutchouc. Une sourde angoisse m’envahit : je ne percevais plus aucun battement de cœur. Je vérifiai aussitôt son souffle : un filet d’air, à peine perceptible s’échappait de ses narines, mais si faiblement, si lentement… Je fus à peine rassurée lorsque me parvient un battement de cœur. Il sembla qu’une éternité s’écoulait avant que ne me parvienne le battement suivant. Mais que se passait-il donc ? Je dus faire un effort violent pour ne pas céder à la panique. Lorsque je voulus soulever sa main, je m’aperçus que son corps avait pris une rigidité anormale, en outre, son bras semblait peser une tonne. J’étais au bord de la crise d’hystérie. Je parvins toutefois à me contenir et à me raisonner : « Reprends-toi, ma fille, tout ceci est évidemment lié à sa rencontre avec Gaïa. Ta Cathy, ou plutôt Brigitte, n’est plus un être humain comme les autres. Il va bien falloir que tu t’y fasses. » Je parvins à me convaincre que, même si le phénomène pouvait sembler inquiétant, rien ne laissait supposer que Brigitte allait se muer sous mes yeux en un monstre terrifiant.
Fascinée, vaguement terrifiée, je décidai de demeurer éveillée afin de surveiller tout nouveau changement. D’ailleurs comment envisager de me rendormir dans de telles circonstances ? Mais rien ne survient, pas le plus petit mouvement, pas la moindre altération, Brigitte reposait, parfaitement immobile, telle une statue. L’air alentour semblait vibrer, tout était paisible. Je constatai que sa peau, parfaitement lisse, semblait avoir été nettoyée de toute impureté. Je fus rassurée toutefois, un peu stupidement, de constater que le gros point de beauté qu’elle avait juste sous le sein droit était toujours à sa place. Les traits de son visage, que je scrutais avec une attention soutenue, semblaient comme purifiés, ce qui m’inspira une crainte respectueuse.
C’est un riant « debout, paresseuse » qui me fit réaliser que je m’étais rendormie. J’ouvris les yeux et dus les refermer aussitôt tant la lumière du jour était vive. Je crus tout d’abord avoir fait un mauvais rêve, un cauchemar stupide, quoique tellement réaliste : bien réveillée, toute souriante, Brigitte semblait parfaitement normale. Perplexe, je m’étirai longuement et me décidai à me lever. Je ne pus m’empêcher de penser que si je ne m’étais pas réveillée, je ne me serais doutée de rien. Je n’osai parler à Cathy de ma découverte nocturne : elle semblait inconsciente de ce qui avait pu se produire. Je songeai, non sans effroi : « Comment les choses vont-elles évoluer à présent ? Que diable est-elle en train de devenir ? à qui confier ma découverte ? Faut-il d’ailleurs que je m’en ouvre à quelqu’un ? Dois-je m’inquiéter ou, au contraire, laisser faire ?... »
o o O o o
C’est à la descente de l’avion du Caire, à Bruxelles National, que nous pûmes enfin prendre toute la mesure des dimensions effarantes qu’avait prise notre odyssée : c’est entre deux rangs serrés de policiers que nous dûmes franchir une véritable foule de journalistes qui, dans un tohu-bohu indescriptible, tentaient de forcer le cordon de sécurité. Caméras brandies à bout de bras, micros fixés au bout de longues perches, personnages juchés sur des valises, essoufflés, les yeux exorbités, et dont les hurlements se perdaient dans le vacarme ambiant. On nous emmena tambour battant vers une suite impressionnante de véhicules officiels qui démarrèrent en trombe sous une bonne ‘drache’ nationale.
o o O o o
Très vite, il devint évident que nous allions devoir modifier en profondeur notre mode de vie. Devenues l’objet d’une immense curiosité, il nous faudrait désormais nous en préserver, en clair : vivre cachées. Un peu éberluées, nous avions donné notre accord afin que toutes nos affaires soient transférées en un lieu discret, à l’abri de l’énorme pression médiatique qui s’exerçait désormais sur nous.
Du jour au lendemain, nous étions devenues des châtelaines ! On avait en effet mis à notre disposition un manoir restauré de fond en comble, isolé au sein de la forêt ardennaise, entouré de murs épais, accessible uniquement via une route unique soigneusement gardée par la troupe. Rien que cela !
Nous avions pu nous installer dans une enfilade de pièces au premier étage de l’aile gauche du bâtiment. Le rez-de-chaussée, équipé de vastes salles de réception, était réservé aux réunions en tous genres qui se succédaient sans discontinuer du matin au soir. équipes scientifiques, chercheurs, unités chargées d’assurer notre sécurité, délégations étrangères, représentants de la presse, du monde diplomatique, hommes et femmes politiques, délégués d’associations humanitaires, tout ce monde se succédait dans le grand salon transformé en centre logistique. Au cours d’un de ces entretiens, Brigitte avait posé la question :
— Tout ceci n’est-il pas fortement exagéré ? Après tout, je n’ai fait que rendre fertile un bout de terrain aride. L’exploit n’est pas si spectaculaire, pas au point de justifier un tel remue-ménage.
Le médecin spécialisé en biochimie et le chercheur en génétique échangèrent un bref regard. Le médecin prit la parole, pesant visiblement chacun de ses mots :
— Il y a une chose que vous ignorez encore, chère Madame et qui, à elle seule bouleverse nos connaissances actuelles et nous obligent à remettre en question bien des théories jusqu’ici admises par l’entièreté de la communauté scientifique internationale.
Brigitte ne put dissimuler sa surprise :
— Que voulez-vous dire ?...
— Vous êtes… comment dire ?... Vous êtes devenue totalement atypique. Quelque chose en vous a été modifié en profondeur, nous ne comprenons pas encore selon quel procédé, et encore moins comment c’est possible. Vous êtes devenu un être unique au monde !
— C’est un peu comme si, à vous toute seule, vous incarniez une nouvelle espèce, intervint le généticien. Nous sommes obligés de vous considérer comme… comme… Mal à l’aise, il cherchait ses mots, comme une mutante.
— Je ne comprends pas…
— Les résultats des nombreuses analyses auxquelles nous nous sommes livrés à partir des prélèvements que nous avons pu faire sur vous sont formels, aucun doute possible : vous échappez à toute nomenclature.
— Précisez !
— Vous êtes devenue différente. Certaines zones de votre cerveau présentent des altérations que nous sommes incapables d’évaluer. Il est à espérer que nous n’ayons jamais à vous transférer du sang, car le vôtre constitue désormais un groupe à lui tout seul. Quelque chose est en train de se modifier — nous ignorons quoi, pourquoi et surtout comment — au niveau de votre lobe frontal. Mais ce n’est pas tout…
— Euh…
— C’est la première fois que nous constatons que la structure ADN d’un être vivant a pu être modifiée ! conclut-il, d’une voix blanche.