Bilitis
Pour Gaïa
6. Débâcle
Claquement de porte. Pas précipités. Hébétude d’un réveil brutal. Vite ! Tout ramasser et filer en vitesse. Danger. Presque nuit encore. Ali, tout agité. Brigitte, échevelée, inquiète.
J’essaie de me ressaisir et de comprendre ce qu’il se passe… Ali ne sourit pas, il est là, haletant, à nous presser :
— Vite, vite ! police, police va arriver !...
— On n’a pas le temps de boucler nos bagages. Prends l’essentiel et filons ! me lance Brigitte qui enfile son sac à dos.
L’escalier de service. Dégringolade dans la pâleur du jour levant. Course vers un tas de ferraille qui ressemble encore vaguement à une automobile. Démarrage bruyant. Poussière, cahots, gémissements du métal fatigué. Regards par la lunette arrière d’un Ali que la peur a rendu tout gris.
Nous n’avions pas parcouru un kilomètre que le bruit des sirènes se faisait entendre.
Au regard interrogateur de Brigitte, Ali répondit par ces mots :
— Homme officiel que vous avoir vu… corrompu, très mauvais !... C’est lui qui envoie police. Vous, fuir, vite !
Au volant, un petit homme sec aux traits burinés, un Nubien, comme Ali, mais beaucoup moins noir et moins costaud. Concentré sur la route, il respire bruyamment et jette régulièrement un œil inquiet dans son rétroviseur.
— Mais, comment as-tu su ? Pourquoi nous aider de cette façon ?...
Ali eut à cet instant pour Brigitte un regard étrange, empreint d’une sorte de crainte respectueuse. Le contraste entre la force physique d’Ali, bâti comme un athlète, et la fragilité d’une Brigitte encore sous le coup de ce départ précipité avait quelque chose d’insolite.
— Toi précieuse ! fit-il, croisant ses mains sur sa poitrine et inclinant la tête. Toi, princesse ! Toi grande madame !...
La surprise qui s’afficha sur le visage de Brigitte m’aurait à coup sûr fait éclater de rire en d’autres circonstances.
Il ajouta :
— Honneur pour moi, grand honneur protéger princesse.
Éberluée, la gorge serrée, Brigitte n’arrivait pas à articuler le moindre mot.
La situation avait quelque chose d’irréel. Comment cet Ali que nous ne connaissions guère était-il au courant des agissements du fonctionnaire véreux que nous avions rencontrés ? Comment avait-il pu savoir que celui-ci projetait de nous faire arrêter ? Il semblait même avoir deviné — et c’était là plus extraordinaire encore — la nature de notre mission.
Mais il fallait se rendre à l’évidence : sans son intervention, Dieu sait quel aurait été notre sort ! Nous avions là, à l’évidence, un allié, un protecteur. Ali était-il magicien ? était-il détenteur de pouvoirs de perception exceptionnels qu’il aurait hérités, de génération en génération, d’une famille de sorciers ? Peut-être même était-il un lointain descendant d’une de ces tribus qui avaient, dans les temps difficiles d’une égypte déchirée, fourni un de ces fameux pharaons noirs ? Une chose était claire : il savait ! Par quel mystérieux canal, nous n’en avions aucune idée.
Mais l’heure n’était pas à la réflexion : après avoir roulé un bon moment, nous nous étions retrouvés à longer le Nil sur plusieurs kilomètres pour, enfin, nous arrêter à hauteur d’un embarcadère de fortune. Là, une felouque nous attendait, prête à appareiller. Ali nous invita à sauter à bord sans tarder.
Au moment où nous allions franchir le bastingage, Ali et son compagnon s’agenouillèrent soudain et s’inclinèrent profondément, le nez dans la caillasse, en signe de profond respect.
Les larmes aux yeux, Brigitte était comme suspendue, en proie à une forte émotion.
Relevant la tête, Ali précisa :
— Bateau vous déposer à Assouan. Vous, vite partir maintenant.
Je pris la main de Brigitte qui sembla sortir d’un rêve. Nous sautâmes sur le pont de la felouque qui, dans un grand frémissement, s’éloigna de l’appontement.
Le cœur serré, nous regardâmes se rapetisser les silhouettes de nos deux sauveurs qui, pendant toute la durée de l’éloignement de notre felouque ne cessèrent de nous envoyer de grands signes d’adieu. Brigitte et moi leur envoyâmes une pluie de bisous accompagnés de grands gestes de la main.
— Mais qui est donc cet Ali ? finit par questionner Brigitte, d’une voix encore altérée par l’émotion.
Nous nous regardâmes, un peu hébétées, conscientes de participer à une aventure dont l’enjeu et les péripéties mêmes dépassaient de très loin les chétives créatures que nous étions.
Je repensai à Ali et ne pus m’empêcher d’admettre qu’il me faisait fantasmer un tantinet ! Je m’imaginai, un bref instant, allongée sur le dos, dominée par sa taille impressionnante, les yeux rivés aux siens, tandis que son sexe, que j’imaginais d’une taille imposante, coulissait en moi, lentement, très lentement, roulant dans mon ventre des vagues à l’intensité sans cesse accrue. Je m’imaginai serrer et desserrer mes sphincters pour emprisonner et relâcher son phallus tout gorgé de sang, tout gonflé de désir. En général je provoquais ainsi de violents orgasmes chez mes partenaires masculins.
Un petit soupir chassa ces rêveries polissonnes. Nos sauveurs avaient disparu à présent. J’adressai un bref regard à Cathy, elle avait un air rêveur et affichait un étrange petit sourire en coin. Est-ce que par hasard, elle aussi ?... Cette pensée m’amusa. Mais je me gardai bien de la questionner, je crois que je l’aurais mise très mal à l’aise au cas où j’aurais deviné juste.
L’équipage ne nous prêtait aucune attention. Un matelot nous avait désigné un coin, à l’arrière, un espace qui avait été aménagé afin de nous permettre de faire le voyage dans des conditions à peu près confortables.
o o O o o
Une désagréable surprise nous attendait à notre arrivée à Assouan. À peine avions-nous posé les pieds sur le quai que nous vîmes surgir une escouade de policiers qui se dirigèrent sur nous et nous emmenèrent, sans ménagement et sans piper mot, vers une grosse camionnette fermée qui avait dû être bleue dans une vie antérieure. La portière arrière, grillagée comme celle de tous les ‘paniers à salade’ de la planète, se referma brutalement sur nous. Nous eûmes tout juste le temps de nous jeter sur la banquette crasseuse fixée au sol avant que le véhicule ne s’ébranle avec fracas. On nous avait délestées de tout ce que nous avions pu emmener au départ de Ouadi Halfa.
Notre opération tournait au désastre.
o o O o o
La cellule, ou plutôt le cloaque, où nous nous retrouvâmes enfermées dégageait une odeur insoutenable : remugle infâme, mélange de vomi, de nourriture avariée, d’excréments et autres déjections. Un sol spongieux chuintait sous nos semelles. Nous n’osions nous y étendre. Une ampoule brunâtre vomissait une lumière pisseuse. Dans un coin, un sceau à couvercle dont nous devrions nous contenter pour notre hygiène intime. Un air chaud et poisseux s’engouffrait dans nos poumons. Nous étions en nage, nos vêtements nous collaient à la peau. Des gémissements plaintifs nous parvenaient des cellules voisines. Au lointain, des cris, des aboiements. Nous aurions donné n’importe quoi pour sortir de cet enfer, ou simplement pour passer quelques instants sous une douche.
Abruties, hagardes, nous n’avions aucune notion du temps. De temps à autre, un guichet s’ouvrait dans la porte et on nous glissait deux écuelles en fer-blanc, cabossées à souhait et qui contenaient une nourriture innommable, sorte d’épais bouillon verdâtre, parfaitement écœurant. La lumière s’éteignait de temps à autre, selon toute vraisemblance à la nuit tombée, pour ne se rallumer que plusieurs heures plus tard, sans doute avec le jour naissant, ce qui nous permit d’évaluer le temps que dura notre séjour.
Nous passions ce que nous supposions être la nuit, blotties l’une contre l’autre, car si les journées baignaient dans une épaisse chaleur, les nuits étaient glaciales. À différentes reprises, et de manière aléatoire, le guichet s’ouvrait sans raison. À n’en pas douter, quelqu’un venait nous observer. Il m’arrivait fréquemment de contempler le corps alangui de celle qui, en ces instants pénibles, était redevenue ma Cathy, la femme que j’aimais plus tendrement que jamais et avec qui j’allais peut-être mourir d’épuisement au fond de ce trou pourri. Mon désir pour elle était en veilleuse, je le sentais présent pourtant : braise sous la cendre. Pour l’heure, je me contentais de la serrer de temps à autre dans mes bras et de bécoter son front couvert de sueur. Nous évitions d’échanger trop souvent ces regards tendres et apeurés qui nous rappelaient notre détresse.
Ce jour-là, il devait s’être écoulé trois pénibles semaines, nous fûmes arrachées à notre torpeur par le bruit d’un verrou tiré brutalement. La porte s’ouvrit à la volée et nous fûmes empoignées sans ménagements par deux policiers ou soldats à l’uniforme mal défini. Regards méprisants. Haleines chargées. Cris gutturaux. Une enfilade de couloirs sombres. Devant nous, une double porte qui s’ouvre brusquement. On nous jeta à même le sol de terre battue. Nous étions au centre d’une vaste salle voûtée où il faisait à peine plus clair que dans notre cellule. Face à nous, six ou sept grands gaillards, tous des militaires ou des policiers, qui nous mangeaient des yeux. Leur intention ne faisait pas le moindre doute : les yeux brillants, l’air gourmand, ils nous déshabillaient du regard. Horrifiées, nous réalisâmes que nous étions sur le point de nous faire violer par une soldatesque hirsute. Les rires graveleux qui sonnaient nos oreilles vinrent conforter nos plus vives inquiétudes. Dans l’état de délabrement physique où nous étions, il était clair que nous ne pourrions guère empêcher le pire de se produire.
Je sentis mon être entier se contracter, comme si mes écoutilles s’obstruaient en prévision de l’ignoble intrusion. Je lançai vers Cathy un regard éperdu. Contre toute attente, elle semblait calme, détendue. Elle fixait ses bourreaux avec insolence, comme si elle cherchait à les défier. J’étais sidérée. Mais où diable puisait-elle cette force tranquille, d’où lui venait, en un tel moment de détresse, pareille assurance ? Quelle femme ! Je n’étais décidément pas au bout de mes surprises.
L’attitude insolente de Brigitte ne décontenança nos candidats au viol que quelques instants. L’un d’eux éclata d’un rire féroce avant de rugir quelques mots dont le sens nous échappa. Puis, dans un hurlement, ce fut la ruée. En un instant, mes vêtements furent arrachés, des dizaines de mains parcouraient mon corps comme autant de crapauds bondissants. Je hurlai, en proie à une colère impuissante. Déjà, je sentais une haleine nauséabonde sur mon cou, je savais que ma chair s’étalait à présent sous leurs regards avides. Une barbe drue me râpait le ventre. J’eus un spasme de dégoût lorsque je sentis un jet de bave se répandre sur ma poitrine. Un bref regard sur le côté me glaça d’épouvante : Cathy, ma douce, ma chère Cathy, mon doux et tendre amour gisait sur le sol, dépoitraillée, les seins tremblants sous l’assaut immonde, solidement maintenue par quatre gaillards dont les yeux fous jetaient des étincelles lubriques. Les cuisses écartées sans ménagement, elle ne cherchait pas à se débattre : tendue comme un arc, les yeux fermés, les dents serrées, elle semblait prier. Un énorme phallus se présentait au-dessus d’elle qui allait la pénétrer. Je ne pus contenir un hoquet de terreur. Je fermai les yeux, serrai les mâchoires, prête à subir également la douleur d’une pénétration brutale.
C’est alors que la chose survint, incroyable, inattendue, surhumaine à n’en pas douter : brusquement, un grondement sourd se fit entendre aussitôt suivi d’un intense tremblement. Comme furieux, le sol était tout secoué. Une poussière âcre se soulevait de la terre battue qui vibrait comme sous l’action d’un énorme marteau-piqueur. Des craquements se firent entendre, émanant d’un peu partout et qui semblaient se multiplier. Très vite, le vacarme se fit assourdissant. Affolés, les soldats refluaient en désordre, qui rengainant avec précipitation un phallus devenu soudain bien flasque, qui remontant à la hâte un pantalon rétif, qui fuyant sans demander son reste. Brigitte s’était relevée, nullement dérangée par les secousses pourtant violentes. Plantée droit sur ses deux jambes, telle une figure mythique, splendide dans sa nudité révoltée, les yeux flamboyants, elle brandissait un doigt vengeur vers l’entrée, intimant à cette troupe en déconfiture l’ordre de vider les lieux. Aucune parole ne fut nécessaire et la salle se vida en un clin d’œil. Elle se rua ensuite sur moi et m’entraîna vivement sous le chambranle de la double porte où nous nous blottîmes en attendant la fin du séisme.
Les secours, qui s’étaient fait attendre de longues heures, avaient fini par nous dégager d’un amas de ruines informes. Exténuées, au bord de la déshydratation, nous avions été emmenées à l’Hôpital où on nous avait immédiatement douchées et soignées. Nous souffrions bien plus de malnutrition que des quelques contusions dues à ce si opportun tremblement de terre. On nous avait néanmoins administré un sédatif qui nous avait plongées dans un sommeil réparateur.
On nous avait laissé dormir deux jours entiers. Requinquée, presque joyeuse à la vue d’une Brigitte qui semblait avoir parfaitement récupéré, elle aussi, je questionnai :
— Ce… ce tremblement de terre, ne me dis pas que…
— Que vas-tu penser là ?... Je n’y suis pour rien, voyons. Ses sourcils se froncèrent, comme si elle cherchait à se rappeler quelque chose. Mais c’est vrai qu’à un moment j’ai pensé très fort à Gaïa, me disant que tout était perdu et qu’elle n’avait pas choisi la bonne personne… Mais de là à penser qu’elle ait pu… C’est insensé, impossible !
— Tout comme ce que nous avons fait à Ouadi Halfa, ma chérie…
Elle m’adressa un sourire étrange, à la fois tendre et perplexe.
o o O o o
Nous ne fûmes guère surprises de découvrir que la police nous attendait à la réception. Le cauchemar allait-il se reproduire ?
Au moment où un officier de police, visiblement d’un tout autre service que celui qui nous avait interceptées à notre arrivée, s’approchait de nous, l’air affable, un Européen d’une cinquantaine d’années, élégant et fort bien vêtu s’interposa résolument. Il s’adressa au policier non sans nous avoir adressé un regard bienveillant :
— Permettez-moi de me présenter, Monsieur l’Officier, mon nom est Jean de Hemptinne et je suis chargé par le Consulat de Belgique de veiller à la sécurité de ces deux dames qui sont désormais sous notre haute protection. Je vous saurais gré de bien vouloir les traiter avec toute la considération qui leur est due.
Le ton était poli, mais ferme.
Deux policiers à l’allure menaçante s’étaient approchés, mais un regard désapprobateur de leur officier les figea sur place. Visiblement, les propos de l’attaché consulaire avaient porté.
— Vous n’avez rien à redouter, Monsieur l’Attaché, susurra le policier d’un ton mielleux, nous avons juste quelques questions à poser à ces dames.
La riposte fusa :
— Vous n’ignorez pas, Monsieur l’Officier de police, que, selon les lois internationales, ces dames ne sont nullement tenues à répondre à vos questions à moins d’être sous le coup d’une inculpation. Et il ajouta, presque sur le souffle : serait-ce le cas ?
Le policier marqua le coup :
— Bien sûr que non, voyons ! il s’agit de recueillir…euh… leurs témoignages.
— Eh bien ! dans ce cas, c’est parfait !
Et il ajouta, comme les policiers nous encadraient, mais faisant preuve cette fois de nettement plus de circonspection :
— Ah ! j’oubliais. Son Excellence le consul souhaiterait s’entretenir au plus tôt avec ces deux ressortissantes belges. (Il insista lourdement sur ces deux derniers mots.) Puis-je envoyer une voiture à votre commissariat ou préférez-vous nous les amener au terme de votre… entretien ?
L’officier blêmit. Comme à regret, il ajouta :
— La décision ne m’appartient pas, Monsieur l’Attaché !
— Et de qui dépend-elle, Monsieur l’Officier ?
L’entretien tournait à l’aigre. Un instant décontenancé, l’officier trouva une échappatoire :
— Excusez-moi un instant, je vous prie.
Il s’éloigna de quelques pas, se saisit d’un portable, forma nerveusement un numéro et se mit à parler d’abondance, en arabe.
Mettant à profit ce précieux répit, l’attaché s’adressa à nous, d’un ton ferme et qui se voulait rassurant :
— N’ayez crainte, Mesdames, nous ferons tout pour vous éviter de nouveaux ennuis. L’Ambassadeur au Caire est au courant et, au besoin, il se mettra en rapport avec le ministre. Il prononça ces mots à voix haute et claire, certain qu’il était écouté.
Éberluées, dépassées par la tournure des événements, nous ne pipions mot.
Il ajouta, sur le ton de la confidence :
— Il est bon que sachiez que la prison dont on vous a extraites a été entièrement détruite par un tremblement de terre dont les caractéristiques sont absolument incroyables. Rien ne l’avait annoncé et… vous êtes les deux seules survivantes. De surcroît, jamais de mémoire d’observateur scientifique, un tremblement de terre n’a concerné un périmètre aussi exigu. Les scientifiques s’arrachent les cheveux. Beaucoup aimeraient recueillir vos observations et…
Il dut s’interrompre, car l’officier revint à la charge, mais sur un ton radouci :
— Ces dames seront conduites à votre consulat dès que possible, je m’en porte garant.
Sentant le piège, l’attaché rétorqua, sur un ton nettement plus sec :
— Mais encore ?...
— Je ne puis vous en dire plus, excusez-moi. Mais vous n’avez aucune raison de…
— Oh que si, Monsieur l’Officier ! Comment expliquez-vous l’arrestation arbitraire dont ces dames ont fait l’objet à leur arrivée ?
— Elles sont entrées clandestinement en égypte, Monsieur l’attaché ! Nous aimerions connaître…
— Ignoreriez-vous qu’elles ont dû fuir le Soudan dans des circonstances plus que douteuses ?
— C’est précisément que mon gouvernement aimerait éclaircir ! N’ayez crainte. Ces dames seront traitées avec égard.
La mort dans l’âme, l’attaché nous regarda nous éloigner, entourées par les policiers qui nous emmenaient.