Bilitis
Pour Gaïa
5. Préparatifs
Faisant preuve d’une certaine prudence, la toute neuve ‘Brigitte’ (j’allais devoir m’habituer à l’appeler ainsi en public !) préconisa de réaliser d’abord un essai, une sorte de test qui nous convaincrait de la réalité de son pouvoir et qui, surtout, nous confronterait aux problèmes liés à sa mise en œuvre.
Cette première tentative fut rocambolesque à bien des égards : nous partions de rien, sans contacts, sans idée précise de lieu ni de saison propice, ne bénéficiant d’aucun appui. Nous redoutions surtout que, en cas de succès, le phénomène soit attribué à un caprice de la Nature et non à l’intervention de Brigitte.
Brigitte avait choisi la localité de Ouadi Halfa, située à la frontière de l’égypte et du Soudan.
— Un ami archéologue connaît bien cette région pour y avoir séjourné à l’occasion de fouilles ; je lui demanderai un maximum de détails et qu’il nous communique ses relevés topographiques. Ça nous sera précieux ! De plus, la proximité du Nil et du lac Nasser devrait faciliter l’irrigation qui s’imposera si nous réussissons. Encore faudra-t-il l’obtenir !...
— J’espère qu’on ne nous mettra pas de bâtons dans les roues, car nous ne passerons pas inaperçues dans un tel coin !
— Tu as raison, il nous faudra agir avec beaucoup de prudence. Et je ne suis pas sûre qu’il soit judicieux de prévoir une sortie nocturne. L’aurore me paraît un meilleur choix.
o o O o o
C’est avec ravissement que j’avais découvert le petit appartement dans lequel vivait la femme que je m’étais mise à aimer sans réserve et dont je voulais tout savoir désormais. Exigu, le logement n’en était pas moins aménagé avec un goût très sûr, sobre, fonctionnel, mais chaleureux et confortable. Une petite table ronde en merisier trônait au milieu d’un salon agréablement décoré. Aux murs, une peinture vieux rose rehaussée de tentures pourpres formant un tout harmonieux. Dans de sobres encadrements en bois laqué, quelques superbes photos en noir et blanc de différents paysages ruraux ou urbains, marines ou vastes étendues sauvages. Dans l’entrée trônait une reproduction d’un autoportrait de Léonard de Vinci à qui elle vouait une admiration sans bornes.
Les lieux étaient parfaitement entretenus et, à l’évidence, rien n’était laissé au hasard. L’ensemble était l’exact reflet de ma Catherine : douceur, sobriété, rigueur. La petite pièce qui lui servait de bureau était toutefois encombrée de livres en tous genres.
— Ah ! mon foutoir ! fit-elle, rieuse.
— Tu lis beaucoup, je vois !...
— Bah ! il y a tant de choses qu’il vaut mieux savoir… et puis, c’est vrai, j’aime lire, me documenter, rêver aussi…
J’allais devoir me surveiller : je m’aperçus que j’avais sans cesse envie de la prendre dans mes bras, de la serrer contre moi, de la caresser, de la cajoler… J’étais prise, et bien prise ! Elle me fascinait, je buvais la moindre de ses paroles, j’étais attentive à la plus petite nuance dans ses propos, soucieuse de savoir à chaque instant ce qu’elle ressentait, inquiète de la qualité de son moral. Je ne me lassais pas de l’observer, d’admirer l’harmonie de ses gestes, la grâce de ses déplacements. Sa voix m’était un doux murmure, une musique dont je n’arrivais pas à me lasser. Combien de fois ne m’étais-je pas trouvée dans sa proximité immédiate, sans que l’exiguïté des lieux en soit la cause, uniquement pour respirer le doux parfum qu’elle utilisait d’ailleurs avec parcimonie : du Chanel 9, m’avait-il semblé, ce qui me fut confirmé par le flacon que je découvris dans la salle de bains. Être près d’elle : un cadeau sans cesse renouvelé !
Je m’efforçais cependant de ne pas trop afficher mes sentiments par crainte de la lasser, de l’étouffer. C’est que, j’en étais consciente tout en n’osant y réfléchir, Brigitte ne me payait pas vraiment de retour. Il faut dire qu’elle avait fort à faire avec la préparation de notre expédition à tout le moins hasardeuse. Quel égoïste je faisais, quelle naïve aussi, de penser que cette femme sublime éprouverait la même chose que moi ! J’allais devoir me contenter du peu que son temps et ses sentiments allaient me concéder. Mais évoluer dans son sillage avait déjà, pour moi, un goût de Paradis.
o o O o o
Nous n’étions plus qu’à quelques semaines du départ, les billets d’avion étaient rangés dans le tiroir de son joli secrétaire Empire, nous disposions des relevés que son ami David lui avait fournis et nous avions même une idée assez précise de la zone au sein de laquelle nous trouverions le terrain propice à notre première expérience.
Assise dans son petit canapé crème, je touillais distraitement dans ma tasse de thé en l’écoutant, tout en réprimant, une fois encore, une folle envie de me jeter sur elle et de lui faire l’amour.
Je voyais remuer ses lèvres, ses belles lèvres harmonieuses, si joliment ourlées, charnues à souhait. Je ne pus m’empêcher de songer à d’autres lèvres, également siennes, que je crevais d’envie de humer, de laper, de sucer. Les miennes aussi, qui frétillaient, je le sentais bien.
— Gisèle, tu m’écoutes ?
Je sursautai : Brigitte me souriait, l’air un tantinet moqueur.
— Tu sembles sur un nuage ma chérie !...
— Oui, oui, je… je t’écoute, bien sûr ! bafouillai-je, telle une gamine prise en faute. Je sentis le rouge me monter aux joues. En réalité, je n’arrivais pas à me concentrer sur les propos, purement techniques et qu’elle m’avait déjà exposés ; mon attention se portait sur bien autre chose : je voulais me remplir d’elle, que sa réalité, tout ce qui la rend unique, la chaleur de sa voix, ses vibrations, son souffle même, que tout cela pénètre en moi, m’investisse, m’habite. Je me surpris à écarter insensiblement les cuisses, pour mieux laisser s’épanouir ma vulve afin qu’elle se mette à l’affût, tel un radar qui scrute l’infini en quête d’un écho. Je sentis que mes fesses cherchaient à s’écarter l’une de l’autre, comme pour laisser le champ libre à mes capteurs intimes, mieux habilités à percevoir ce qui m’intéressait au plus profond : la réalité sensible de cette femme merveilleuse qui était en train de faire de moi son esclave absolue. Oui, je l’écoutais, ou plutôt je tentais de me remplir d’elle à l’aide de mon sexe, de ma chair en émoi. Je cherchais à m’accorder à elle aussi sûrement qu’on règle un poste de radio ! Je me rendis compte que je mouillais comme une folle, que je crevais de désir.
Catherine ne tarda pas à percevoir mon état. Je la vis se troubler quelque peu, rosir même peut-être. Une certaine gêne s’installa, diffuse, pas vraiment oppressante, mais bien présente. L’instant était grave. Je sus, d’instinct, qu’elle ne tenterait rien, n’oserait rien. La pensée qu’elle n’était guère libérée sexuellement s’imposa à mon esprit, me paralysant sur le coup. Il m’appartenait dès lors de prendre l’initiative, et il ne me restait que quelques secondes pour cela, car elle n’allait pas manquer de se ressaisir.
Sans réfléchir, je me levai, frémissante, ne cherchant nullement à dissimuler mon état, mon désir qui venait encore de croître, et me jetai aux pieds d’une Brigitte quelque peu interloquée. Je la mangeais des yeux, je ne pouvais plus me retenir, empêcher mon regard de parcourir à toute allure ce corps si gracieux, si attirant, que je mourais d’envie de dénuder, de caresser, de pétrir, de léchouiller un peu partout afin de lui prodiguer les doux frissons de la volupté.
Je me contentai pourtant de poser une main tremblante d’incertitude sur les siennes qu’elle avait croisées sur ses genoux. Elle eut un léger soubresaut mais ne retira pas ses mains. Je savais que je n’avais pas droit à l’erreur : un geste hâtif, un mot incongru, et elle se refermerait aussitôt. J’avais conscience d’incarner pour elle, en cet instant précis, quelque chose à quoi elle n’était pas prête. Au prix d’un violent effort, je parvins à me contenir. Le désir sauvage qui irradiait ma chair finit par se déliter. Je refoulai mon excitation qui se mua en une douloureuse raideur. Quelque chose gronda dans mon ventre et je repris le contrôle de mes émotions.
Je fermai les yeux et libérai un profond soupir, avant d’abandonner ma tête sur son giron. Je sentis une larme courir le long de ma joue : trop tard pour la contenir.
Elle me caressa tendrement les cheveux, un doux index ourla mon oreille et ces mots me parvinrent, sur le souffle :
— Pardonne-moi, ma chérie, je…
Je dressai un visage éperdu :
— Tu n’as rien à te faire pardonner, voyons ! c’est moi qui devrais arriver à contenir mes élans…
— Ce n’est pas juste, je…
— Ne t’inquiète surtout pas pour moi ! dis-je en barrant ses lèvres d’un index résolu : quelque chose te retient qui n’a rien à voir avec moi, je le sais, je le sens… C’est comme ça, et voilà tout.
Pour toute réponse, elle m’attira à elle, me serra dans ses bras sans rien ajouter. Je parvins, non sans peine, à contenir un violent retour de désir. Nous demeurâmes ainsi enlacées un long moment. Lorsqu’elle se sépara doucement de moi, souriante, un peu penaude, mon désir s’était mué en une ineffable tendresse. Dieu ! que j’aimais cette femme ! Je sus que je ferais n’importe quoi pour elle, même me brimer à nouveau cruellement comme je venais de faire.
Quel paradoxe pourtant ! Comment ce petit bout de femme si dynamique, si résolue, si volontaire, pouvait-elle être aussi fragile, aussi timorée au plan sexuel ? Une histoire d’éducation sans doute, ou Dieu sait quelle blessure intime enfouie dans les profondeurs d’un passé refoulé ?... C’était moi, à chaque fois que nous avions pu nous laisser aller à des élans sensuels, qui avais pris l’initiative et ce n’était pas la première fois que j’interrompais d’instinct un élan qu’elle n’était pas prête à partager. Je sentais qu’il fallait laisser le temps faire son œuvre, qu’il convenait de ne rien brusquer. Catherine avait besoin avant tout, cela me parût criant d’évidence, d’un amour profond et sincère, rassurant et… protecteur, eh oui ! Par chance, c’était exactement ce que j’étais décidée à lui offrir !
o o O o o
Le ciel plombé qui avait assombri toute la matinée finit par délivrer les trombes d’eau dont il nous menaçait. C’est toute ruisselante que Brigitte pénétra dans l’appartement. Avant de passer à la salle de bains, elle brandit fièrement une grosse enveloppe de papier kraft.
— Notre garantie ! claironna-t-elle.
— Quoi…, quelle garantie ?
— Du papier timbré !...
— ?
— Un acte notarié, ma chérie, qui contient tout le descriptif de notre projet avec force détails sur les lieux visés, la nature de nos objectifs, et toute la procédure de mise en œuvre. Tout s’y trouve !
— Je vois ! j’ai idée que ça nous sera bien utile, le moment venu.
— Oh que oui ! fit-elle, mutine, avant de disparaître dans la salle d’eau.
Je dus me faire violence pour ne pas m’y précipiter à sa suite.
o o O o o
Je me demande si Ouadi Halfa n’est pas l’endroit le plus chaud de la planète !? Quelle fournaise ! Il faut dire qu’en provenance d’un Bruxelles froid et humide, le contraste était total. Habituée aux hautes températures, Brigitte ne sembla guère incommodée par la chaleur écrasante d’un soleil de plomb qui nous cuisait le visage. Comme elle avait bien fait d’insister pour que je me tartine consciencieusement le visage et les bras au moyen d’une crème à haute protection !
À notre arrivée à l’hôtel, un jeune Nubien, noir comme de l’ébène et répondant au nom d’Ali, s’était chargé de nos bagages. Son empressement avait quelque chose de comique. Il nous mangeait des yeux, affichant un sourire d’une blancheur éclatante. Bâti comme un colosse, il m’avait bien un peu effrayée au premier abord, mais il s’avéra bien vite qu’il nous avait prises en affection.
Notre chambre, banale à souhait, d’une propreté douteuse, était équipée d’un appareil de conditionnement d’air agonisant, si bien que je me retrouvai, vers les deux heures du matin, à mijoter dans l’eau tiède d’une baignoire branlante.
o o O o o
Le lever du jour dans le désert est un spectacle absolument fabuleux ! D’une beauté à couper le souffle, il ouvre l’esprit, il étend le champ de la conscience, il inspire la paix, le recueillement, la méditation. Comme beaucoup, je l’avais entendu dire, mais y assister, le vivre, c’est autre chose ! Le sable semblait générer une lueur pâle qui gagnait en intensité à mesure que le jour pointait. Le ciel, dans sa partie haute, virait au bleu tendre, alors que c’est un rouge presque sang qui ourlait les molles rondeurs des collines. Cette aube demeura en moi comme une magnifique opération d’alchimie où le sombre de la nuit s’était mué en or pur : celui, magnifique, du jour naissant.
Nous avions loué un land rover et nous cheminions depuis un bon moment sur une petite route qui se perdit bien vite dans les sables. Il ne fallut pas longtemps à Brigitte pour repérer l’endroit qu’elle avait choisi : une étendue de sable à quelques dizaines de mètres du Nil. Elle avait songé à l’indispensable irrigation dont l’absence ruinerait notre opération.
La réalisation de cette première mission prit une tournure quelque peu cocasse ! Nous étant assurées que nous étions bien seules sous l’immensité de ce ciel à l’ineffable pureté, au milieu des sables qui s’étendaient à perte de vue, nous entreprîmes de passer à l’action. Un regard suffit à Brigitte pour m’inviter à demeurer là à l’attendre, faisant le guet, à tout hasard. Le cœur serré, je la vis s’éloigner de quelques pas. Elle disparut derrière un rocher plat et je me mis à poireauter, un tantinet boudeuse.
Je ne savais pas exactement encore comment Brigitte allait s’y prendre, mais je n’ignorais nullement qu’elle allait devoir provoquer un orgasme qui libérerait le précieux liquide aux origines magique qui gonflait son ventre.
Rien ne se produisit, pas le plus petit gémissement que le vent doux du matin n’aurait pas manqué de porter à mes oreilles dans cet impressionnant silence ; pas un bruit, rien ! Je finis par m’inquiéter et pris sur moi de rejoindre Brigitte derrière son caillou.
Je ne pus retenir un hoquet de surprise lorsque je la vis, recroquevillée, comme en proie à une vive douleur, les traits crispés, en larmes.
— Mais… que se passe-t-il ? fis-je, consciente que ma voix trahissait une forte angoisse.
Elle me répondit, rageuse, les dents serrées :
— Je n’y arrive pas !... ça ne vient pas… je ne peux pas !...
Elle était en proie à une colère sourde qui la faisait trembler. Elle frappait le sable de manière convulsive. Elle pleurait à chaudes larmes, offrant l’image même du désarroi. J’en fus toute retournée. Après être demeurée un moment indécise, je me ressaisis et me penchai sur elle, lui caressant doucement les cheveux :
— Calme-toi, ma chérie ! ça va aller ! Détends-toi, je vais t’aider.
Sans réfléchir, je la serrai dans mes bras et fus un peu effrayée de la sentir s’abandonner à un chagrin si profond, tel celui d’une enfant meurtrie. Une boule d’angoisse me bloquait la gorge. Je laissai Brigitte s’épancher : elle sanglotait sans plus aucune retenue. Je sentais son diaphragme tressauter convulsivement. Sa détresse me bouleversait.
— C’est trop bête ! Co… Comment est-ce po… possible ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas ?…
Je lui fis part de ce qui venait de me frapper comme une évidence :
— C’est l’enjeu, ma chérie ! c’est ça qui te paralyse : tu t’es responsabilisée à un point tel que tu t’es complètement bloquée...
Elle se figea, et m’adressa un regard encore tout baigné de larmes mais où était réapparue, à mon vif soulagement, cette résolution farouche qui la caractérisait si bien.
— Fais-moi jouir ! intima-t-elle, farouche.
Venant d’elle, l’ordre — car c’en était un ! — me sidéra, tant par sa nature résolue que par sa soudaineté. Je compris cependant que seul comptait à ses yeux le résultat de sa mission et que ses réticences, scrupules et autres états d’âme passaient à présent à l’arrière-plan.
Je ne me le fis pas dire deux fois, et, fébrile, je l’étendis sur le dos. Elle avait l’air d’avoir envie de faire l’amour autant que le poulet prêt à mettre au four que je nous avais préparé la veille de notre départ.
J’eus la bonne inspiration de lui dire et ça la fit éclater de rire, d’un rire nerveux, encore tout imprégné de ce désarroi si émouvant, mais un rire libérateur.
Elle offrait un tableau si émouvant, si attendrissant que je n’eus aucun mal à poser les gestes qui convenaient : il me suffit de me laisser aller à ce que j’éprouvais. Elle sentit immédiatement que je ne feignais pas, que je ne me forçais en aucune manière et ce fut décisif.
La douceur du regard qu’elle m’adressa installa en moi la certitude que les choses allaient bien se passer désormais. Son attitude traduisait une confiance absolue, c’était comme la demande d’affection et de tendresse qu’une enfant peut adresser à sa mère. Il n’en fallut pas plus pour que je craque : je sentis mes yeux s’inonder de larmes. Je m’étendis sur elle. Un désir ravageur monta aussitôt en moi. J’écrasai mes lèvres sur les siennes, encore toutes baignées de larmes. Mes mains se mirent à parcourir son corps alangui : elle s’était relâchée, sa chair m’attendait, je le sentis au plus profond. Je pris mon temps, attentive à la montée de son désir, guettant l’accélération de son souffle, l’affolement de sa chair. Sa respiration se fit plus profonde, plus bruyante. J’étais parfaitement en phase avec elle : je réalisai que mon véritable plaisir consistait à provoquer le sien, l’entretenir ensuite puis le mener à maturité pour le recueillir enfin. Mon propre corps, en osmose avec le sien, réagissait avec une hallucinante docilité et en parfaite harmonie.
Lorsqu’elle commença à s’exciter tout de bon, je perçus dans son regard comme une inquiétude, une forme de honte me sembla-t-il, et je fis ce qu’il me semblait s’imposer : je fermai les yeux, comme pour mieux savourer mon propre plaisir, en réalité pour ne pas l’intimider, pour ne pas compromettre la montée d’un désir qui pouvait se briser encore. J’étais comme un fauve à l’affût. Mais son plaisir grimpait, s’épanouissait : elle se mit à gémir, c’était si attendrissant, si sensuel, si merveilleux ! Brusquement, je sentis qu’elle cherchait à se dégager. Je réalisai que le moment était venu : je sautai littéralement de côté et contemplai alors l’ineffable. J’en frissonne aujourd’hui encore, tant la scène m’impressionna, certes pas autant que la rencontre avec Gaïa, mais le lien entre les deux scènes, précisément, s’imposait avec évidence, je le ressentis au plus profond et en frissonnai de crainte rétrospective.
Brigitte, jambes écartées, sexe béant, épaules vissées au sol, le bassin surélevé, comme brandi, tremblait telle la feuille au vent, toute parcourue de spasmes. Elle poussa un grand cri sauvage au moment précis où jaillit de sa vulve un jet puisant et dru. On eût dit de l’eau, car le liquide semblait incolore. La terre absorba immédiatement ce premier jet qui fut bientôt suivi de deux autres, puis d’un quatrième, presque aussi abondant. Je me demandai comment un corps pouvait émettre autant de liquide. L’expression ‘femme fontaine’ prenait là tout son sens.
Lorsqu’elle se laissa retomber sur le dos, épuisée mais radieuse, je m’allongeai à nouveau sur elle et la cajolai comme une enfant. Ses yeux clos, son sourire ravi, ses sens encore en plein désordre, tout cela me combla d’une joie profonde.
Lorsque nous reprîmes le chemin de la ville, le soleil commençait à mordre !
o o O o o
Désireuse de mettre toutes les chances de notre côté, Brigitte s’était renseignée auprès de différents services administratifs et avait conclu qu’il serait sage de rendre visite à un certain Youssef, haut fonctionnaire chargé de la distribution des ressources et de l’entretien des voies d’eau et canalisations de la région.
L’individu me déplut immédiatement. Il nous avait fait attendre plus d’une heure avant de nous recevoir dans son bureau, vaste pièce empoussiérée, mal éclairée, crasseuse et sentant le rance et les épices fortes. Ventripotent, les traits flasques, l’homme était avachi dans un énorme fauteuil à roulettes qui gémissait sous son poids. Le regard fuyant, le sourire figé, il nous détaillait à la dérobée. Partagé entre méfiance et lubricité, il nous écoutait d’une oreille distraite. Il ne fallait pas attendre grand-chose de ce peu sympathique personnage.
— Ce que vous me dites là est incroyable, madame, excusez-moi, mais… c’est tout bonnement délirant !
— à ce stade-ci, je ne vous demande nullement de me croire, Monsieur le Chef de Service, mais simplement de me promettre de prendre toutes les dispositions utiles afin, le moment venu, de vérifier si ce que je vous annonce ici est à ce point ‘délirant’. Qu’avez-vous à perdre ?
— Ce n’est pas si simple, madame. J’ai autre chose à faire qu’à procéder à des contrôles que rien n’impose. Comment justifierais-je auprès de ma hiérarchie…
C’était plutôt mal parti, mais Brigitte eut la bonne intuition :
— Vous avez raison, même une simple vérification est un travail, et celui-ci, comme tout travail, mérite salaire. Je peux envisager de vous dédommager, bien entendu.
La lueur de concupiscence qui passa dans l’œil torve de l’adipeux personnage ne nous échappa guère.
— Ah ! c’est qu’il risque d’y avoir des frais, cela ne fait aucun doute.
Le poisson était ferré, mais cette pourriture exigea une somme rondelette, en dollars, bien entendu, et payable immédiatement, en toute discrétion. La mort dans l’âme, Brigitte, qui s’apprêtait à lui signer un chèque se l’entendit refuser : il lui fallait du liquide ! Nous n’avions pas affaire à un novice en matière de corruption !
— Et, au cas où vous seriez amené à constater que je ne vous ai pas menti, il conviendra alors de mettre en œuvre un minimum de structure destinée à amener les eaux…
— Comme vous y allez, madame, nous n’en sommes pas là ! Si, comme vous dites, quelque chose de tangible venait à être constaté, eh bien nous aviserions en fonction…
Son sourire moqueur suintait la malveillance et confinait au mépris. Brigitte jugea bon de ne pas insister.
— Je vous apporterai la somme demain à la même heure, si vous le voulez bien. Et, fine mouche, elle ajouta : Pourrais-je la confier à l’accueil, contre un reçu ? Car je ne disposerai que de peu de temps…
En d’autres circonstances, sa réaction nous aurait fait pouffer de rire : il manqua s’étrangler, et, après un hoquet, éructa, d’une voix précipitée :
— Non, non, euh… je tiens à… à réceptionner les fonds en personne. Annoncez-vous, vous serez reçue immédiatement. Et il crut bon d’ajouter : maintenant que nous nous connaissons !… Il dégoulinait d’obséquiosité. Cet homme me révulsait profondément.
— Je suis probablement en train de commettre une lourde erreur, me confia Brigitte, perplexe, alors que nous quittions le bâtiment, mais avons-nous le choix ?...
Le lendemain, lorsqu’elle me rejoignit à l’hôtel, elle me confia ses doutes :
— Il ne va pas oser s’approprier l’argent, tout de même !... Il doit bien se dire que nous alerterions les autorités…
Je ne pus m’empêcher de penser qu’elle cherchait à se rassurer. Elle poursuivit, ironique :
— Tu sais qu’il m’a demandé où et quand nous comptions opérer à présent que nous avions son aval ?
— Ben il ne manque pas d’air, ce fumier !
— Je me suis bien gardé de lui révéler que nous avions déjà agi !
— Je crois que tu as fort bien fait !...
Pour l’heure, nous ignorions ce que ce triste sire, corrompu jusqu’au trognon, nous réservait comme désagréable surprise !