La Chrysalide
Chapitres 17 à 20
17. Vibrations
Je redescendis quelques minutes plus tard, enveloppée d’une vaste chemise de lin que j’avais nouée sur le devant, chaussée d’une paire de baskets, et pleine d’appréhension. Peu après, nous étions tous les quatre près de la prestigieuse Harley que François avait rangée devant le garage. La moto brillait de tous ses chromes sous le soleil éclatant. Je fus frappée par l’impression de puissance que dégageait l’engin. François empoigna le large guidon « tête de vache », libéra la béquille latérale d’un petit coup du bout du pied et enjamba le monstre de métal. Une pression sur le bouton du démarreur fit naître instantanément un grondement sourd et régulier.
— Tu grimpes ? fit-il, d’une voix enjouée.
J’enjambai à mon tour le véhicule qui me paraissait beaucoup trop large et me retrouvai à califourchon sur la selle de cuir noir qui était brûlante. François m’indiqua où je devais poser les pieds.
— Oui, c’est ça, là, sur les repose-pieds… Accroche-toi à moi, si tu veux.
Je passai les bras sous ses aisselles et m’accrochai à ses épaules. Je pouvais éprouver la fermeté de ses muscles à travers la chemise de coton. Cette proximité m’intimida, non qu’elle fut désagréable, mais c’était trop soudain. Je lançai un regard chargé d’une légère angoisse vers Cécile qui m’observait en riant.
— Attention, on y va ! fit François.
Ce ne fut pas un démarrage, mais un véritable décollage. Je me sentis tirée en arrière par une force incoercible. Cela ne dura qu’un instant, la moto ayant — vite — atteint sa vitesse de croisière. La sensation était forte, c’était un peu comme si je me baladais à pied, mais à grande vitesse et sans avoir à marcher. Les villas et les promeneurs défilaient à vive allure. Je ne ressentais nulle crainte, le véhicule était parfaitement équilibré, et je me sentais en confiance. François donna un coup de frein : nous étions arrivés à un premier carrefour. Mes seins s’écrasèrent sur son dos large et puissant. Je me surpris à goûter ce contact. Nos chairs n’étaient séparées que par deux fines épaisseurs de tissu et nous étions comme enlacés sans l’être vraiment. L’ambiguïté de cette situation me plut, cela avait quelque chose d’excitant qu’accentuait la sensation de liberté donnée par la vitesse et le vent frais qui faisait voleter mes cheveux.
— Ça te plaît ? me cria François par-dessus son épaule.
— C’est extra ! lui répondis-je.
Les vibrations du moteur au ralenti me faisaient comme un massage. Je détendis mes jambes pour accentuer la sensation ; c’était agréable. Je réalisai que j’étais assise juste dans le prolongement d’un des deux imposants cylindres chromés, disposés en « V », et que je recevais directement les diverses pulsations du cœur de la machine. Au moment où François repartit, les vibrations changèrent de nature, se faisant plus fortes, plus acérées, plus pénétrantes. Je me rendis rapidement compte que les trépidations sollicitaient tout mon entrejambe, que les vibrations du moteur envahissaient mon sexe, s’y engouffraient, l’habitaient, s’y installaient en conquérantes incontestées, y faisaient la loi. Tenter d’y échapper était une entreprise perdue d’avance. Je n’avais au demeurant nulle envie d’échapper à cette tyrannie aussi indiscrète qu’imparable. Amusée, émoustillée, je pris le meilleur parti possible : celui d’en profiter ! Le phénomène était d’ailleurs singulièrement vivant : lorsque la moto repartait après un des fréquents arrêts auxquels la circulation la contraignait, la colonne vibrante allait s’élargissant à mesure que le régime du moteur augmentait ; c’était comme si j’étais pénétrée par un cône qui s’affermissait et tournait de plus en plus en plus vite en s’évasant dans mon vagin et dans mon cul. Sensation forte et délicieuse. Je pris un plaisir coquin à me laisser ainsi violer par cette constellation d’éléments vibratoires et pénétrants. En fin d’accélération, le picotement approchait la limite du supportable, il se gonflait comme si les particules qui le constituaient étaient de taille croissante, de plus en plus grosses et piquantes ; je me laissais emporter par ces variations sauvages. Mon excitation s’accroissait et je sentis bientôt mes seins se gonfler et les pointes se durcir. Lorsque le moteur avait son régime normal, les vibrations se faisaient beaucoup moins fortes et plus régulières. Je me surpris à espérer un carrefour, un tournant, tout ce qui pouvait obliger François à varier le régime de son moteur.
Après un nouvel arrêt à un embranchement, où je m’étais laissée agréablement bercer par les trépidations un peu molles du moteur au ralenti, prenant appui sur les repose-pieds, je me soulevai légèrement de ma selle au moment où le moteur repartit en rugissant, de telle sorte que le contact de ma vulve avec le cuir vibrant de la selle ne soit plus aussi franc. La sensation s’en trouvait démultipliée, pour ma plus grande délectation. Mes lèvres étaient comme secouées par mille petites mains expertes et tremblotantes. Un frisson me parcourut l’échine, du coccyx à la nuque. Un peu plus tard, la moto eut à freiner, et le régime du moteur, descendant cette fois, me procura une nouvelle variante sur le thème du vibromasseur géant à vitesse variable. J’écrasai à présent mon minou sur la selle afin de varier encore la sensation. La moto repartait, je crus défaillir : cette nouvelle montée me fut comme une tornade, s’ajoutant à mon excitation déjà appréciable, elle prenait les proportions d’un raz de marée, j’eus le sentiment qu’une trombe venait de s’insinuer dans mon vagin et dans mon trou de cul, secouait mon clito, tournoyait dans mon corps entier dont elle prenait possession. Je me trémoussais à présent sur ma selle, en proie à une belle excitation. Je voulais m’ouvrir, par tous mes orifices afin de laisser la voie libre aux trépidations qui m’ébranlaient si délicieusement. La voix de François me parvint, dominée par le bruit du moteur :
— Ça va ? s’inquiétait-il.
Je réalisai soudain que mon agitation devait lui être perceptible puisque nous étions en contact étroit. Je m’affolai :
— Euh, oui, oui… pourquoi ?
— Tu ne tiens pas en place ! Il y a un problème ?
Je fus prise d’un fou rire aussi soudain qu’irrépressible.
— Non… non… arrivai-je à articuler, tout va bien.
François immobilisa la moto au bord de la digue surplombant la mer qui scintillait de mille reflets sous le soleil brûlant. Il se retourna, visiblement inquiet :
— J’ai cru que tu avais pris peur. Tu gigotais tellement.
— Oh non, fis-je, c’est… c’est merveilleux ! Je ne pus réprimer un nouveau rire qui me montait à la gorge.
— Eh bien, dis donc !… Ça te fait un sacré effet ! fit-il, riant à son tour, amusé de me voir aussi enjouée.
Je fus prise soudain d’une bouffée de désir pour ce beau garçon qui me regardait avec une telle sollicitude. Ses beaux yeux d’un bleu pâle presque transparent pétillaient dans la lumière. Sous l’impulsion du vent, quelques mèches balayaient son front hâlé. J’admirai la régularité des traits de son visage, ses lèvres charnues dont le dessin m’était familier, ses dents blanches et régulières. Tout en lui me rappelait Cécile, jusqu’à sa façon de porter la tête en arrière. Cette ressemblance me troublait, me procurait un émoi tout particulier, indéfinissable. J’avais laissé glisser mes bras le long de son torse musclé afin de réunir mes mains sur son ventre en une prise plus sûre. Je me surpris à avoir envie de prolonger mon geste afin de m’emparer de son sexe. Je l’imaginais en train de bander, de me désirer, d’avoir envie de moi. J’étais tout contre lui, je sentais la chaleur de son corps, son odeur douce et salée ; nous étions déjà pratiquement enlacés et je sentis mon sexe s’embraser à nouveau. Je me serrais contre lui, plus que ne l’exigeait la position normale d’une passagère. Le regard de François se fit plus grave, il me regardait avec tendresse. Je crus lire un éclair sauvage dans ses prunelles, mais ce fut si bref, si fugace, que je doutai de la réalité de ma perception. Nous demeurâmes un instant les yeux dans les yeux, quelque chose d’intense passait, que je ne cherchai aucunement à identifier. C’était fort, c’était bon, cela me suffit. Un large sourire illumina à nouveau son beau visage. Et il reprit, comme si rien ne s’était passé, avisant mes cuisses nues :
— On rentre ? Tu as la chair de poule !
— D’accord ! C’est vrai que le vent se fait plutôt frais avec la vitesse.
Le doute n’était plus permis : au moment où ses yeux quittèrent les miens, ce fut bien sur une lueur de désir. J’avais espéré que sa main se serait posée sur ma cuisse, mais François s’était retourné et déjà le moteur grondait son impatience de repartir.
Durant tout le trajet du retour, sous le prétexte que François m’avait si opportunément fourni de la froidure du vent, je me serrais contre lui, écrasant mes seins que je promenais de gauche à droite sur son dos au gré des tournants, serrant mes cuisses nues contre les siennes, affirmant mieux encore la prise de mes bras autour de son torse, appuyant ma tête contre sa nuque. Cette proximité, à présent affirmée, ne m’intimidait plus du tout, je la revendiquais comme une chose naturelle. Je me sentais protégée par ce corps dur, souple et chaud, dont l’odeur saline m’enivrait. Je continuais bien entendu de me laisser pénétrer par les vibrations en montagnes russes produites par le moteur, et je m’imaginais à présent blottie dans les bras de François. Je ne souhaitais pas qu’il me fît l’amour, mais simplement qu’il fût là, près de moi, pour moi, à me regarder, à me caresser doucement. Les brutalités viriles et les frottements sommaires ne m’intéressaient guère. Il faut dire que j’étais allée à meilleure école et que les mâles ne m’avaient, jusqu’à présent, guère laissé de souvenirs impérissables. Je sentais, quoique m’en défendant, qu’avec François il pourrait peut-être en aller tout autrement.
Je pris à ce moment une grave décision : celle de ne rien décider, ou plutôt je résolus d’attendre, prudemment, de voir venir. Il n’y avait aucune urgence, si François était ce que je me surprenais à espérer, on verrait bien ; s’il se montrait aussi stupidement vaniteux et brouillon que les autres, l’affaire serait vite entendue. Ce n’était certes pas la première fois que je ressentais une attirance toute sexuelle pour un garçon, mais je sentais confusément qu’ici l’enjeu était d’une réelle importance. L’image de Cécile s’imposa évidemment à mon esprit. N’étais-je pas déjà en train de la trahir ? Le fait qu’il s’agisse de son propre frère ne constituait-il pas une circonstance aggravante ? Bizarrement, il me parut, je ne sus dire pourquoi, que c’était tout le contraire. C’était comme s’il existait entre Cécile et François un lien indissoluble, une sorte d’osmose ; comme si l’on pouvait passer de l’un à l’autre de ces deux êtres sans qu’il y eût fossé, séparation. Voilà qui défiait toute logique. À la réflexion : quelle logique ? Celle des hommes, des mâles, des propriétaires. J’osai formuler une pensée qui, quoiqu’encore brumeuse, me semblait neuve, révolutionnaire peut-être : se pouvait-il qu’il existât entre certains êtres une solution de continuité, un véritable terrain commun, un lieu de profonde rencontre, d’entremêlement. Le mot « amour » me parut trop faible, trop galvaudé pour qualifier ce que je pressentais. Je me sentis comme soulevée par une vague d’enthousiasme juvénile. J’avais le sentiment de formuler une pensée véritablement féminine, de concevoir une chose qui n’obéissait pas aux règles de la pensée conceptuelle masculine, habituellement discernante, séparatrice. Mais peut-être était-ce simplement une forme d’effervescence intellectuelle, une exaltation de l’âme toute passagère, ne reposant que sur un fantasme, un désir, une chimère.
Je fus presque surprise par le silence qui se fit soudain : le moteur de la Harley venait de s’arrêter, nous étions devant la porte du garage, François me regardait avec la tendresse malicieuse que je prenais déjà tant de plaisir à lire dans ses beaux yeux aux reflets d’azur.
— Ouh ouh ! Dominique, fit-il, riant franchement, nous sommes arrivés ! Tu rêvais, ma parole !
— Ah ! euh, oui, oui, sans doute, fis-je, revenant à la réalité. Je frissonnai, réalisant que j’étais transie.
— Va vite te réchauffer ! me dit François en frottant vigoureusement mes épaules, tu es frigorifiée !… Tu as les lèvres toutes bleues.
— Ça va ! ça va ! Je ne suis pas frileuse, dis-je, réprimant un frisson.
Je n’avais pas envie de m’éloigner de François, je voulais qu’il continue de me frictionner, de me cajoler comme il le faisait. J’espérais que son regard plongerait vers mes seins, qu’il me serre dans ses bras, qu’il me baise les lèvres, qu’il me désire.
Il continua de me frotter les épaules quelques instants, puis son mouvement se ralentit et il me fixa. Je sus qu’il avait envie de m’embrasser. Ce ne fut pas une bouffée de désir qui m’envahit alors, mais un sentiment encore inconnu, une sorte de tendresse mêlée de tristesse et de peur, pas une peur pour moi, mais pour lui, peur qu’il ne s’abîme, qu’il ne se détruise ou se perde.
— Allez, file ! me dit-il, avant d’attraper la crève et de me faire regretter de t’avoir emmenée.
— Ça, il n’y a pas de danger ! dis-je en riant. Je fis volte-face en un petit bond et m’encourus en sautillant vers la villa. Je sentais son regard dans mon dos.
Je filai à ma chambre et en redescendis quelques minutes plus tard vêtue d’un jean et d’un pull à col roulé. Cécile était sur la terrasse, étendue sur un grand transat, prenant le soleil. Elle sirotait un grand verre de jus d’orange. Son corps, entièrement recouvert d’huile solaire était tout luisant.
— Alors, comment était-ce ? fit-elle, sans lever les yeux.
— Fabuleux ! répondis-je. C’est drôlement gai. Et François conduit vachement bien, je n’ai pas eu peur une seconde ; pourtant, il fonce !
Elle souleva ses lunettes solaires et me fixa bizarrement.
— Il te plaît ?
Je sentis ma gorge se nouer.
— Comment… qui ? balbutiai-je, désemparée.
Cécile se mit à rire.
— François, voyons ! Qui d’autre ?… Il te plaît, oui ou non ?
J’optai pour la franchise.
— Oui ! dis-je, soutenant son regard. Il me plaît… beaucoup.
Je craignais que Cécile me fasse une scène ou me tire la tête, aussi fus-je assez étonnée de l’entendre me dire :
— Ça me fait bien plaisir ! J’aurais été triste que le courant ne passe pas entre vous.
J’étais sidérée : j’avais décidément encore beaucoup à apprendre de cette famille, de ma Cécile, si clairvoyante, si imprévisible. J’étais à la fois soulagée et agacée de me sentir devinée, comme si je ne pouvais rien vivre sans que Cécile l’eût prévu, deviné, anticipé.
Elle ajouta, malicieuse :
— Mais tu as eu de vilaines pensées ! Allons, avoue.
— Oui, confessai-je, vaincue d’avance. Mais…
— Il n’y a pas de « mais » ! Tu seras punie.
Cécile avait prononcé ces dernières phrases avec une petite voix comique, parodiant une institutrice ancien style. De toute évidence, elle s’amusait à me torturer. À demi rassurée, j’entrai dans son jeu.
— Bien maîtresse, minaudai-je.
Je sentis que Cécile était ravie de voir avec quelle rapidité je m’étais mise à son diapason.
— Tu recevras ta punition dans ma chambre, quand je le voudrai.
— Bien maîtresse !
Bien qu’il s’agisse d’une sorte de jeu, je me demandais, non sans une pointe d’appréhension, ce que Cécile avait bien pu imaginer. Je n’allais pas tarder à le savoir !
18. Quatuor sentimental
Après le dîner, nous fîmes une promenade hygiénique sur la plage, peu fréquentée à cette heure, parcourue seulement par quelques couples enlacés et des promeneurs. Des chiens s’éloignaient de leurs maîtres en courant pour revenir à eux et repartir de plus belle ; parfois à la poursuite d’un bâton lancé au loin. Des enfants se poursuivaient en riant, poussant de grands cris aigus. Tout ce petit monde constituait autant de silhouettes se découpant sur un magnifique soleil couchant. Un couple s’était aventuré à l’extrême pointe d’un brise-lame et, debout, immobile, contemplait le disque grenat du soleil qui s’aplatissait sur la ligne d’horizon.
Nous contemplions tous, Cécile, François, Béatrice, leur mère et moi, les nuages sanglants qui s’étiraient au loin dans un ciel violacé qui semblait hésiter entre la nuit et le jour. Je me sentais bien, comme intégrée à cette famille étrange et attachante. J’observai le profil de la mère, son nez légèrement busqué, son abondante chevelure malmenée par le vent, son air altier. Une maîtresse femme ! Son attitude à mon égard avait évolué : depuis le début de notre séjour, elle m’adressait volontiers un de ces sourires énigmatiques propres à cette famille mystérieuse au sein de laquelle régnait cette omniprésente complicité qui me désappointait si souvent. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer cette femme à l’allure si noble, si droite. Elle dut sentir que je la regardais, car elle tourna vers moi son visage de lionne et me sourit.
Nous demeurâmes encore un moment à contempler le jour finissant, jusqu’à ce que le soleil eût disparu à l’horizon, puis, toujours silencieux, nous reprîmes le chemin de la villa.
o o O o o
François décida de faire flamber quelques bûches dans la superbe cheminée du salon. La mère nous souhaita bonne nuit avant de monter se coucher, et nous nous installâmes confortablement sur un immense tas de coussins devant le feu qui nous envoyait ses premières escarbilles en pétaradant. Béatrice avait allumé la stéréo : un violoncelle fit entendre sa plainte langoureuse et sombre. Cécile avait apporté des boissons et nous étions à présent blottis dans les coussins face au feu qui commençait à dégager douce chaleur et dansante lumière.
— Ah ! fit Béatrice, en se débarrassant de ses sandales et en s’étendant de tout son long sur les coussins, qu’est-ce qu’on est bien !
Cécile se tourna vers sa sœur et lui appliqua un baiser retentissant sur la joue.
— Béa’ ! tu goûtes le sable !
— Tiens ! fit François en ajoutant une bûche, si on jouait ?
— Bonne idée, répondit Béatrice, à quoi ?
François regarda ses sœurs d’un petit air coquin qui ne me dit rien de bon, puis, se tournant vers moi avec un sourire gourmand :
— Au jeu de la vérité !
Je me sentis piégée. Il allait me falloir, à moins de mentir outrageusement, dévoiler tout ce que je ressentais, faire étalage de mes sentiments, révéler mes émotions, mes doutes, mes combats intérieurs. Ce jeu, qui fut très en vogue parmi la jeunesse des années soixante n’avait donc pas disparu ! D’un autre côté, l’arme était à double tranchant, et elle allait me permettre, le moment venu, d’apprendre des choses qui me seraient bien utiles ou, plus simplement, me feraient plaisir, du moins j’osais l’espérer. Et puis, n’étais-je pas entourée de personnes que j’aimais, que j'admirais ou estimais ? Je me refusai à penser qu’il put y avoir méchanceté ou malice dans la proposition de François.
— Bonne idée ! s’exclama Béatrice d’un ton enjoué.
— Qui commence ? demanda Cécile, toute excitée.
— Honneur à notre invitée, déclara François. Dominique, tu as la parole. Tu poses à qui tu veux la question que tu veux.
J’étais plutôt embarrassée. Ça partait trop vite, je n’avais pas eu le temps de songer à ce que je pourrais demander ni à la façon dont je pourrais formuler ma question. Je regardai tour à tour Béatrice qui affichait un large sourire amusé, Cécile qui m’adressait des œillades ironiques et François qui contemplait le dos de sa main d’un air absent. Ah ! j’étais bien prise ! Je me jetai à l’eau :
— Béatrice, dis-je en rosissant légèrement, qu’est-ce que tu penses de moi ?
Je n’avais pas fini de prononcer ma question que, déjà, je la trouvai stupide et futile. Mais c’était trop tard.
Béatrice me regarda intensément pendant un long moment, l’air grave.
— Je crois que tu es une fille magnifique, un être rare. Tu es belle, mais tu doutes de toi, tu es généreuse et sensible, mais il y a quelque part en toi une blessure dont tu voudrais guérir. Puis, changeant brusquement de ton : À part ça, je crois aussi tu es une sale chipie, une emmerdeuse de première que tout le monde ici voudrait voir filer au plus vite.
Il y eut un bref instant de silence, puis tout le monde éclata de rire en même temps. J’étais reconnaissante à Béatrice d’avoir atténué le côté « brosse à reluire » par cette saillie humoristique.
— Bien ! poursuivit Béatrice, c’est à moi à poser une question, à présent, non ?
— Exact ! fit François.
— Eh bien toi, François, justement. Dis-moi, est-ce que Dominique te plaît ?
François rougit légèrement, je le vis avaler sa salive, visiblement ému. Il eut un regard furtif dans ma direction. Je me rendis compte que je partageais son émoi. Je ne sus si je devais mettre l’excitation que je sentais naître en moi sur le compte de mon attirance pour François ou sur le compte d’une curiosité désormais dévorante. François garda un instant les yeux baissés, comme s’il réfléchissait intensément, puis il me regarda d’un air qui me sembla chargé de mélancolie.
— Oh, oui ! fit-il, oh, oui ! Dominique me plaît. Elle me plaît même énormément. Je la trouve si douce, si attirante. Elle est dix fois plus belle que toutes les filles les plus sexy que j’ai pu rencontrer, mais elle est aussi dix fois plus simple, plus naturelle, plus vraie. Ces pétasses prétentieuses me paraissent ridicules à présent.
Les beaux yeux de François étaient embués. Il était véritablement ému, et je me sentis bouleversée par cette déclaration, la première qu’un homme m’ait jamais faite. Les circonstances, un peu rocambolesques, n’y changeaient rien. Je sus que j’aimais cet être, à la fois si fort et si fragile, si robuste et si sensible ; tout en même temps beau et vulnérable, ironique et innocent, moqueur et sincère. Il me regardait, et il y avait quelque chose d’éperdu dans son expression. En même temps je sus que le moment n’était pas venu encore des folles étreintes, des débordements sexuels, comme si leur apparition prématurée était de nature à tout compromettre. Je conçus pour lui, dès cet instant, une gratitude infinie de s’être ainsi montré capable de concevoir une telle chose, de faire preuve d’un aussi profond respect pour ce qui ressemblait déjà furieusement à une passion naissante.
Le sexe, incongru en ce moment de pure tendresse, était tranquillement absent. Le miracle, et je ne doutais pas que c’en fût un, était que nous ressentions la même chose. Je savais qu’il me désirait ardemment, tout comme, de mon côté, je ressentais presque de la souffrance à différer ainsi le moment d’étreintes que je pressentais délicieuses. Nous étions là à nous manger des yeux, nous débordions, comme l’eau de nos paupières, d’une immense tendresse, et nous savions tous deux que c’était là un moment magique qu’il nous fallait préserver à tout prix. Je réalisai soudain que Cécile était venue se blottir contre son frère, son visage collé au sien, tandis que Béatrice venait, avec une infinie douceur, de m’enlacer tendrement. Je sentis son abondante chevelure se répandre sur mes épaules, son visage vint se placer tout à côté du mien. Nous formions le plus étrange des quatuors.
— Nous sommes vos témoins, murmura Béatrice à mon oreille.
J’étais totalement bouleversée. Cette famille, décidément bien étrange, ne cessait de me surprendre. Je ne suivais plus : était-ce un, deux ou trois êtres qui m’environnaient ? J’étais arrivée au bout de mes ressources mentales et physiques et tout se mit à tourner autour de moi, je me mis à sangloter comme une enfant battue. Déjà François m’avait pris les mains et Cécile me caressait le visage. Je passai mon bras gauche autour du cou de Cécile, mon bras droit autour de celui de François et les attirai à moi. Ils se blottirent contre moi et nous nous laissâmes tomber au milieu des coussins. Je les étreignis tous deux, de toutes mes forces, comme s’ils allaient m’échapper à jamais. Béatrice, penchée sur nous trois, nous regardait d’un air maternel. Le violoncelle poursuivait sa langoureuse complainte, comme un commentaire à nos émois. J’étais complètement déboussolée… et parfaitement heureuse.
Après un moment, nous reprîmes des poses plus conventionnelles, François partit chercher de nouvelles bûches pour alimenter le feu, Cécile se servit un grand verre de sangria et Béatrice remettait un peu d’ordre dans les coussins épars. Pour ma part, je me contentai d’essayer de reprendre mes esprits et de faire un peu de lumière sur ce qui venait d’advenir.
— Ouââh ! fis-je, accompagnant mon exclamation d’un profond soupir, ça, c’est du pas ordinaire !
— Mais nous ne sommes pas ordinaires, Dominique ! ironisa Béatrice.
Cécile me regardait en souriant, comme amusée. J’étais totalement décontenancée.
— Cécile, tu… tu n’es pas jalouse ?
— De François ? fit-elle, surprise, pas le moins du monde.
— Mais…
— François, c’est moi ! ajouta-t-elle, énigmatique.
— Non ! trancha Béatrice en riant, c’est moi !
— Évidemment ! poursuivit Cécile, hilare, puisque toi, c’est moi.
Devant mon air médusé, elles partirent d’un immense éclat de rire.
— Dominique, pouffa Cécile, si tu te voyais !
François revenait avec un large panier d’osier contenant une réserve de bûches qu’il plaça à côté de la cheminée.
— On s’amuse bien, ici, en mon absence !
— Oh, tu étais si peu parti ! affirma Cécile, gouailleuse.
— Je vois !
Je commençais à me demander si je n’étais pas la seule à ne pas voir ce qui semblait si évident aux yeux des autres. Évidemment, une fille unique ne peut se faire qu’une bien faible idée de la nature des liens qui se tissent et se consolident au cours du temps et des expériences entre les membres d’une famille unie et complice, au sein de laquelle règnent compréhension et qualités de cœur, sans oublier l’humour. Je mesurai la chance incroyable que j’avais de me trouver là, en cet instant, au milieu d’êtres d’une telle qualité.
— Bien ! trancha Béatrice, c’est que nous n’en avons pas fini avec notre jeu.
— C’est vrai, admit Cécile. À qui le tour ?
— François, je crois.
François eut un petit sourire amusé. Il plaça une bûche sur le feu, se retourna vers les filles qui s’étaient à nouveau vautrées sur les coussins et s’approcha de moi qui m’étais accroupie. Il plaça ses mains sur mes genoux que je tenais serrés. Ce geste amical, fraternel, me plut dans ce qu’il impliquait de tendresse et de confiance. Il posa son menton sur ses mains et me regarda avec une sorte de langoureuse ironie.
— Dominique, murmura-t-il, je crois que nous nous sommes déjà dit l’essentiel, d’une certaine manière. Il y a pourtant une petite chose que j’aimerais savoir.
Les battements de mon cœur se firent plus forts. Il marqua une courte pause, puis poursuivit :
— Sur la moto, qu’est-ce que tu avais à t’agiter comme ça ?
En un instant, je fus rouge comme une pivoine. Je ne sus si le flot qui m’envahissait ainsi était imputable à la honte ou à un plaisir inavouable. J’aperçus les visages de Béatrice et de Cécile — de toute évidence vivement intéressées — qui me scrutaient dans la pénombre chatoyante, prêtes à boire mes paroles. J’étais au bord du fou rire.
— Oh, ça n’a rien d’extraordinaire ! Tu sais François que ta moto est un redoutable instrument de séduction ?
— Il m’avait bien semblé qu’elle te plaisait, oui, mais…
— Elle a fait bien plus que ça !
— Comment ça ?
Je racontai alors par le menu les sensations que j’avais éprouvées sur la selle de la Harley. Bien entendu mon récit dégénéra en fous rires. François s’amusa à jouer les jaloux.
— Eh bien ça alors ! riait-il, si j’avais pu me douter que ma propre bécane me jouait des tours pareils !
— Il y avait toi aussi, fis-je, plus grave.
— Au retour, tu veux dire, quand…
— Quand j’ai commencé à me serrer contre toi parce que j’avais un peu froid.
Je sentis un frémissement gagner mon entrejambe. Je poursuivis :
— J’en ai profité : je me suis amusée à… (Je rougis à nouveau) à écraser mes seins dans ton dos et… et à serrer fort mes cuisses sur les tiennes.
— C’est du joli ! s’écria Cécile, feignant l’indignation.
— Je comprends, fit François à ma seule intention, ignorant l’intervention de sa sœur, et je ne te cacherai pas que je t’ai volé une partie du plaisir !
— Saligaud ! s’exclama Béatrice en riant.
— Ah ! ils sont graves, ces deux-là, poursuivit Cécile, moqueuse.
— Tu bandais ? questionna Béatrice, sur le ton parodique d’un juge d’assises.
François rougit légèrement.
— Oui, confessa-t-il, mi-fier mi-penaud, mais sans baisser les yeux.
Nous nous regardions, tous deux rouges de désir et d’impatience, je sentis que je mouillais. Les sensations de l’après-midi, sur la selle de la Harley, me revenaient en mémoire avec une précision diabolique. Je me remémorais les trépidations lancinantes, les vibrations qui me pénétraient, me fouillaient, le moment où j’avais eu envie de laisser mes mains descendre sur le sexe de François. Maintenant que je savais dans quel état je l’aurais trouvé, j’en éprouvais une intense excitation rétrospective. J’imaginais mes mains frêles enserrant le pénis gonflé de François, le palpant, le caressant. Une bouffée de désir me monta jusque dans les seins. Je vis son regard descendre précisément vers ma poitrine comme s’il avait pu percevoir la montée de mon désir qui s’en trouva décuplé. J’avais envie que François me sautât dessus et me violât, immédiatement, là, tout de suite, devant ses sœurs. J’étais éperdue. Je fus prise de l’envie de me dépoitrailler devant lui, pour lui, pour qu’il me voie, qu’il m’admire, qu’il me caresse, qu’il me lèche partout, qu’il me baise comme une chienne. Je sentis que je mouillais à nouveau. Je m’efforçai de me contenir, sans trop savoir pourquoi ; je savais que François devait endurer les mêmes souffrances. Nous nous obligions tous deux, par un étrange accord tacite, à différer encore le moment du plaisir physique. Je me tournai soudain vers Cécile et, le visage en feu, l’attirai à moi :
— Cécile, fis-je, je veux que tu sois là, près de moi. Ce qui m’arrive te concerne.
Je lus de la gratitude dans ses yeux en même temps qu’une lueur que je connaissais bien à présent : elle était excitée, elle aussi.
Intriguée, Béatrice questionna :
— Puisque nous en sommes aux vérités explosives, plaisanta-t-elle, Cécile, dis-nous ce qu’il y a exactement entre Dominique et toi.
Cécile regarda sa sœur d’un air pointu, je crus un moment qu’elle allait lui sauter au visage, puis après avoir jeté sur son frère un regard de braise, elle m’embrassa sur la bouche avec sauvagerie.
Je rendis son baiser à Cécile qui demeurait ma maîtresse, celle à qui je devais tout, qui, à mes yeux, continuait de diriger les opérations, qui n’avait rien perdu, j’en prenais toute la mesure en cet instant, de son ascendant sur moi.
— Voilà ce qu’il y a entre Dominique et moi, lança Cécile en s’écartant. Elle pleurait à chaudes larmes.
Le temps fut comme suspendu, plus personne ne bougeait. Le violoncelle venait d’attaquer une gigue endiablée, soulignant ainsi, comme par ironie, notre silence immobile.
François prit Cécile par les épaules, la fit pivoter vers elle, me lança un bref coup d’œil, puis plongea son regard dans les yeux ruisselants de sa sœur. Il lui caressa doucement le visage, puis l’obligea à se pencher sur moi qui étais restée à demi allongée sur les coussins. Je me redressai pour me retrouver à leur hauteur. Nos visages étaient à présent tout proches. Cécile et moi étions bouleversées. Je ne savais que faire, la situation me paraissait impossible, j’étais prête à fondre en larmes à mon tour. François approcha ses lèvres des miennes et m’embrassa avec une telle douceur que je me calmai aussitôt. Il se tourna ensuite vers Cécile et l’embrassa également sur la bouche. Je devinai que ce n’était pas là une première.
— Il n’y aura pas de guerre entre nous ! affirma François avec un calme qui nous laissa confondues. Nous nous aimons tous ici, intensément, vraiment, et c’est une chose trop merveilleuse, trop rare pour la gâcher.
Je croyais rêver. Une telle chose était-elle possible ? Une telle ouverture d’esprit, une telle générosité ? Ainsi, avant même de me posséder, François acceptait de me partager. Pas avec n’importe qui, il est vrai, mais tout de même. C’était là pour moi une véritable révolution. J’en étais toute tourneboulée. Était-ce là le fait d’un pervers ou d’une âme supérieure, affranchie des convenances et des tabous liés à une société de mâles propriétaires, incapables de gérer leurs possessions autrement que par la menace, la contrainte et les barrières ? Le sourire tranquille qu’il affichait n’était certes pas celui d’un monstre, mais plutôt d’un saint. Cécile et moi nous regardâmes, nous nous sentions un peu ridicules, ainsi éplorées comme deux fillettes prises en faute. Nous nous serrâmes l’une contre l’autre puis nous nous rassîmes sur les coussins. François s’insinua entre nous.
— Je vous aime toutes les deux, vous êtes mes amantes ! Il se retourna vers Béatrice qui avait assisté à toute la scène sans broncher.
— Viens, Béatrice, poursuivit-il. Viens ! Toi, tu es ma grande sœur, mais je t’aime aussi, je te respecte, et je voudrais que tu comprennes et accepte ce qui se passe ici.
Béatrice vint s’asseoir près de nous. Elle était également bouleversée par la tournure singulière des événements, mais elle avait gardé son sang-froid.
— François ! lâcha-t-elle, tu es vraiment étonnant !
Nous demeurâmes tous les quatre, blottis l’un contre l’autre, étendus devant le feu qui achevait de mourir. Lorsque le CD eut fini de tourner et que le violoncelle eut achevé sa complainte, nous attendîmes, avant de monter nous coucher, que la dernière braise ait, dans le profond silence qui régnait dans le salon, lancé son ultime étincelle.
19. Triangle amoureux
Béatrice venait de refermer la porte de sa chambre après nous avoir tous embrassés avec chaleur. Cécile, François et moi nous tenions sur le palier, indécis. Ils me regardaient tous deux et je compris que, pour cette fois, l’initiative me revenait. J’en mesurais toute l’importance. Devais-je opérer un choix ? Repousser Cécile, mon mentor, ma tendre amie, mon amante, ma compagne, ma chérie ; ou, au contraire, devais-je évincer François pour qui je ressentais une attirance aussi forte que neuve, et renoncer à une passion naissante ? En réalité, il n’y avait pas à choisir, d’ailleurs je n’aurais pu m’y résoudre. J’ai deux mains, j’en tendis une à chacun d’eux. Lorsque j’eus leurs paumes dans les miennes, je reculai vers la porte de ma chambre, les attirant tous deux. Mon regard allait de l’un à l’autre. Nous savions à présent tous trois ce qui allait se passer et nous en ressentions une excitation toute particulière.
Ce fut Cécile qui, de sa main libre, ouvrit la porte de ma chambre. Nous pénétrâmes dans la pièce obscure, François alluma la petite lampe de chevet qui répandit une discrète lumière orangée, plutôt chaleureuse. Nous nous dirigeâmes vers le lit.
Cécile conduisit ma main sur l’épaule de François. Il la regarda, elle lui sourit de manière rassurante. L’air de rien, elle venait, comme à l’accoutumée, de prendre l’initiative : elle installait une sorte de rituel qu’elle allait diriger. Elle vint se placer derrière moi et, passant ses mains par-dessous mes bras, commença à déboutonner lentement mon chemisier, comme je l’aurais fait moi-même. François la regardait faire, acceptant le jeu. Pour ma part, j’étais fort troublée, me sentant l’objet d’une double convoitise. Un fois ma chemise entièrement déboutonnée, Cécile en écarta les pans comme pour m’offrir à la vision de son frère qui venait de river son regard sur mes seins. L’émotion que cela me procura était aux antipodes du sentiment de gêne, voire de honte que j’avais ressenti si souvent dans ma prime jeunesse sous les regards concupiscents des amis de mon père, de mes profs ou des potaches boutonneux du lycée. François respirait fort, son expression était celle d’un enfant concentré. J’en ressentis une joie réelle, une fierté simple et franche. Cécile se retira alors du jeu, considérant probablement que son rôle devait s’arrêter là, pour le moment. Elle s’assit sur la chaise près de la table, devant la fenêtre, et nous regarda.
Tout en guettant François, je laissai glisser ma chemise sur l’épaisse moquette. Mon souffle s’accélérait, et je sentis naître dans mon entrecuisse une source de chaleur qui commençait déjà à monter vers ma poitrine. François s’approcha de moi, sa main vint effleurer mon visage qu’il se mit à caresser avec une infinie douceur. Ses yeux pétillaient d’une lueur intense. Il approcha ses lèvres des miennes. Je frémis à l’approche de ce contact tant attendu. Ma lèvre inférieure entra en contact avec la sienne et se retira aussitôt, comme électrisée. J’étais pantelante, mes oreilles se mirent à bourdonner, je sentis mes seins se gonfler et mon sexe s’enflammer. Je l’enlaçai, ouvris la bouche et m’abandonnai. François écrasa ses lèvres sur les miennes, sa langue se mit à chercher la mienne qui lui répondit aussitôt. Nos langues se mêlèrent, se repoussant, se léchant mutuellement, puis se livrèrent à une course poursuite endiablée. J’eus brusquement envie que François me découvre, qu’il me regarde. J’avais peur de le décevoir, qu’il trouve mon corps peu harmonieux, déséquilibré, pas à son goût. J’avais eu l’occasion, ô combien, de mesurer l’effet que produisait mon opulente poitrine sur la gent masculine aussi bien que féminine, mais j’ignorais si François y serait sensible. J’accordai à ce point, sur le moment, une importance probablement exagérée. Tremblante d’inquiétude, je me reculai légèrement et dégrafai mon soutien.
À la façon dont les yeux de François s’agrandirent, à la manière dont sa bouche s’arrondit autour d’un « oh ! » indubitablement admiratif, je me sentis rassurée. Ses mains se disposèrent en coupelles prêtes à recueillir mes rondeurs offertes. Je me cambrai, rentrai le ventre, bombai le torse et gonflai mes poumons afin de lui présenter mes seins palpitants qui m’inspiraient à présent une fierté sans bornes. Je manquai défaillir lorsque ses larges mains, chaudes et douces, s’emparèrent de mes globes et se mirent à les malaxer avec un mélange de force et de délicatesse presque féminin. Je sentis que j’étais déjà ruisselante.
François m’allongea sur le lit et fit courir ses mains sur mon ventre, sur mes seins, sur mes cuisses. J’étais affolée, au bord de l’orgasme. Tout mon corps était parcouru de milliers de petites étincelles crépitantes qui tournoyaient dans mon sexe, dans mes seins, dans mon ventre, qui ondoyaient sous ma peau. C’était délicieux. Mon clitoris, tout gonflé, me faisait mal. Je voulais que François m’enveloppe et me caresse partout à la fois, comme s’il eut possédé dix mains. Je voulus éprouver la force de son désir et ma main descendit chercher son membre. François n’avait guère eu encore le loisir de retirer son pantalon de fine toile de lin. Une bosse, qui me parut énorme, déformait le pantalon à l’entrejambe. J’eus un regard gourmand vers le phallus enfermé que, me redressant, j’entrepris aussitôt de libérer. Je fis glisser la fine fermeture éclair et, écartant le tissu du slip, je dégageai le membre qui se rua hors de sa prison de toile. La colonne de chair était d’une taille impressionnante, bien droite et régulière, parcourue de veines particulièrement saillantes, elle se balançait, triomphante, sous mon regard admiratif. Le champignon qui la surmontait s’épanouissait en de belles courbes généreuses. Je n’osais m’emparer du chibre dressé, impressionnée par sa taille et son allure. François s’en aperçut, me prit la main et l’attira sur son sexe congestionné. Le contact avec la peau tendre et souple m’envoya un nouvel élancement dans le bas ventre. Je parcourais lentement toute la surface du membre, découvrant sa forme, sa taille, sa texture. J’étais fascinée par les grosses veines qui longeaient le manche, plongeaient dans la chair par endroits pour ressortir un peu plus loin. Ma main suffisait à peine à faire le tour du pieu à l’extrémité violacée, seuls les ongles de mon pouce et de mon majeur arrivaient à se toucher, encore fallait-il que j’écrase le membre d’une vigoureuse pression. Je fixai à présent le méat, cette petite bouche moqueuse qui s’ouvrait en plein milieu du majestueux capuchon. Ce serait lui qui, tout à l’heure exprimerait l’épaisse liqueur d’amour. François gémissait doucement. Il me parcourait d’un regard admiratif, j’en conçus une réelle fierté. Ses mains jouaient avec mes seins, les pétrissaient. Il avait saisi un bout et le tiraillait, puis l’agaçait en de petites chiquenaudes. Du bout de l’index, il parcourut la circonférence d’une aréole puis se remit à me caresser le ventre, les cuisses, les fesses.
Je m’inquiétai soudain de Cécile. Je la vis, assise dans le fauteuil près du lit, entièrement nue, les jambes ouvertes, en train de se masturber. Elle nous dévorait des yeux. Je lui fis signe de se joindre à nous. François lui tendit une main. Elle se leva et vint se placer derrière son frère, ses bras passés sous ses aisselles, son corps épousant exactement la forme du sien. Elle lui caressait lentement le ventre, les pectoraux, tout en me regardant d’un air égaré.
Brusquement, je passai un coup de langue rapide et furtif au sommet du membre dressé. François tressaillit, il leva la tête et ferma les yeux. Je m’emparai du manche bien raide, jouai un moment avec les bourrelets rosés, les effleurant puis les frottant sur différents rythmes ; je me mis ensuite à astiquer consciencieusement le mat fièrement pointé ; dans le même mouvement, je capturai le gland entre mes lèvres et me mis à le lubrifier de ma salive, tout en faisant monter et descendre ma main qui étreignait le dard pour le relâcher et le reprendre en une série de pressions répétitives. François gémissait de plus en plus, son pénis était à présent écarlate et gonflé à bloc, les veines me parurent s’être encore dilatées et je fis sautiller mes doigts sur ces rugosités palpitantes tout en fixant Cécile qui me regardait, les yeux enfiévrés. Cet échange de regards avait quelque chose d’insolite, presque de choquant. C’était un peu comme si, par personne interposée, Cécile et moi étions en train de nous faire l’amour, et pourtant, c’était bien François que j’étais occupée à découvrir, à qui je procurais du plaisir.
De ma main demeurée libre, je saisis les couilles de François, les soupesai et les retins prisonnières dans ma main tout en les frictionnant légèrement. Il eut l’air d’adorer ça. Cécile s’était glissée près de moi, et pendant que je m’appliquais à astiquer le membre de François, elle me caressait les cuisses, puis, s’allongeant sur le dos, m’attira vers elle, m’obligeant à m’asseoir sur sa bouche. Elle se mit à grignoter ma vulve, m’arrachant de petits cris aigus, puis elle lécha mes lèvres à grands coups de langue, les avalant pour mieux les mordiller, puis les libérant pour les engloutir à nouveau en une succion gloutonne. Après un moment, elle se mit à me titiller le clitoris. Je ruisselais.
À mesure que montait mon excitation, je perdais la notion des choses et vint un moment où je ne fis plus la différence entre les caresses de Cécile et celles de François. Lorsque, dans l’entremêlement des corps, je croisais un regard, je ne l’identifiais plus. La confusion était évidemment facilitée par la ressemblance physique et morale entre ces deux êtres qui se partageaient mon cœur comme je me partageais pour eux en ce moment.
Au bout d’un temps — j’étais à nouveau au bord de l’orgasme — Cécile se dégagea et m’allongea sur le lit. Elle m’embrassa sur la bouche, furtivement, puis, s’étant placée au-dessus de moi, se mit à me caresser doucement le front et le visage. François s’approcha, le sexe brandi, tout luisant.
— Viens ! haletai-je, viens maintenant, hhh… oh, oh !
François commença par frotter son pénis sur ma vulve, en un lent mouvement caressant, il écarta ensuite mes cuisses et je m’ouvris au maximum ; il engagea délicatement son champignon dans mon tunnel brûlant. Je tremblais d’impatience et d’excitation. Il aurait pu se glisser d’un seul coup au fond de mon vagin trempé et offert, mais il préféra procéder par petites incursions répétitives, s’avançant un peu plus à chaque saillie, ce qui eut pour effet de m’affoler complètement. Je m’emparai de ses fesses et les écrasai avec force afin de l’obliger à me défoncer, je voulais que son membre me pénètre totalement, qu’il m’empale, qu’il investisse mon ventre, qu’il remonte en moi tout entier, qu’il se gonfle démesurément jusqu’à m’investir entièrement, qu’il me ressorte par la bouche, qu’il m’étouffe, me déchire, m’anéantisse…
Le lent va-et-vient s’accéléra progressivement, nous coulissions avec de plus en plus de facilité, François ressortait presque complètement à chaque fois, et mon plaisir s’accompagnait de l’angoisse de le perdre à chacune de ses sorties ; mais il revenait invariablement, avec chaque fois plus de vigueur, je sentais ses prunes me frapper les fesses, c’était affolant ; j’avais l’impression que son chibre ne cessait de grandir à chaque retour, me pénétrait chaque fois plus profondément ; les bruits de succion se faisaient également plus forts, plus présents, plus dégoûtants, c’était terriblement excitant ; une forte odeur de foutre m’inondait à présent.
Je sentais la vulve de Cécile qui se frottait contre ma cuisse avec frénésie. Elle couinait. L’une de mes mains pétrissait une des cuisses de Cécile, tandis que l’autre courait sur le ventre, les fesses de François qui pétrissait mes seins, les entrechoquait, les écrasait puis les attirait à lui entre ses doigts tremblants refermés comme les serres d’un rapace. C’était à la fois presque douloureux et jubilatoire, la sensation était si forte que j’avais l’impression que mes seins bandaient, qu’ils allaient jouir par eux-mêmes, que les pointes allaient se fendre et cracher leur lait. Je sentis François cogner au plus profond de mon vagin dilaté, il fut pris d’une sorte de transe, me pilonnant à présent sans répit, sur un rythme effréné ; il me fixait, les yeux exorbités, comme furieux, il était, tout comme moi, inondé de transpiration. Je pointai mon sexe à la rencontre du sien dans un désir frénétique de me faire embrocher, en même temps, je tentais de l’envelopper, de le phagocyter en quelque sorte, de l’avaler tout entier, comme une plante carnivore engloutit la mouche visiteuse.
Brusquement, je sentis un surcroît de chaleur dans mon ventre, François, tout raidi et comme tétanisé, venait de gicler sa semence ; presque aussitôt, quelque chose se mit à crier au fond de mon ventre, j’eus l’impression d’exploser, au ralenti, expulsant chaleur, lumière et des milliers de débris, comme dans ces films qui se complaisent dans l’étalage de violences gratuites et démesurées. Mes oreilles bourdonnaient comme si un essaim de frelons s’était niché dans ma tête, mes tempes battaient au rythme de mon cœur qui sautait dans ma poitrine, j’eus la sensation de me répandre dans l’espace, de me dissoudre tout en me mêlant à la substance de François ; j’eus le goût de son sperme dans ma bouche, mêlé à sa sueur et à mon propre foutre. Je hurlais, sans savoir depuis combien de temps. Je ne vis plus rien soudain que des arabesques dorées filant sur fond de nuit. Des gerbes d’étincelles retombaient lentement du fond de mon vagin vers le bout de mes doigts qui se tendaient vers un François qui n’existait plus que sous la forme d’une sorte de pulsation musicale pleine et assourdie. Je fus secouée par un frisson extravagant d’intensité, qui me souleva littéralement, me laissa un instant suspendue, comme entre ciel et terre, puis me libéra, me permettant de retomber sur le dos, dans un état proche du coma.
Il me fallut un bon moment pour revenir à moi. François était lové contre moi, tout chaud, tout moite, encore tremblant. Il me regardait avec douceur. Je crus lire de la reconnaissance dans ses beaux yeux pénétrants. Je réalisai que Cécile, qui s’était blottie contre mon corps, achevait de former le cocon qui, s’ajoutant au corps de son frère, m’enveloppait presque totalement. Elle avait sa main droite posée sur un de mes seins, et son autre main entre mes cuisses, qui massait légèrement ma vulve, comme pour en atténuer les élancements. Je me tournai vers elle, elle semblait rayonner. Je l’embrassai sur la bouche. Elle laissa tomber sa tête sur mon épaule. Elle pleurait doucement, sans bruit. Le frère et la sœur se regardèrent, souriants, leurs mains s’étaient jointes. Nous demeurâmes longtemps ainsi, tous trois, pantelants et ravis.
20. Projets d’avenir
Cécile et moi étions étendues côte à côte sur le sable fin, somnolant à l’ombre d’un grand parasol planté de guingois au-dessus de nos têtes. On entendait, tout proches, les cris et les rires des enfants qui se poursuivaient et se roulaient dans le sable. Une légère brise venue du large nous apportait une agréable fraîcheur. On percevait le bruissement continuel des vagues venant étaler et reprendre inlassablement leur écume sur le sable mouillé, abandonnant ça et là une algue échevelée ou quelque méduse avachie.
— Plus que trois jours à passer ensemble, fis-je. J’en suis déjà toute attristée. Quel dommage que François ait dû repartir pour Bruxelles.
— Au moins, tu pourras l’y rejoindre.
— Et te perdre.
— Pour peu de temps. Et puis, de quoi te plains-tu ? Tu n’y perds pas au change, avoues.
— C’est si fort quand nous sommes tous les trois. Jamais je n’aurais imaginé qu’une telle chose puisse arriver. C’est comme une espèce de rêve. J’ai toujours peur de me réveiller.
— Voyons Dom, tu n’as rien à craindre.
Je me redressai à demi et, prenant appui sur un coude, je posai une main sur la cuisse adorablement bronzée de Cécile, laissant mes doigts jouer avec son fin duvet doré.
— Je vous aime tant, tous les deux !... C’est si insolite de dire ça ! Et pourtant, je crois que je mourrais si l’un de vous devait disparaître, me quitter ou simplement s’éloigner trop longtemps.
Cécile souleva une paupière.
— Et pourquoi ferions-nous, ça ? Tu es une sacrée pessimiste, au fond.
Je posai ma joue sur le nombril de Cécile. J’aimais la texture de sa peau, son odeur. Tout en continuant de lui lisser le haut de la cuisse, je remuai légèrement la tête, lui caressant le ventre.
— Alors, dis-je, changeant de sujet, c’est décidé, tu commences le droit ?
— Oui ! Je pense que ça me convient bien.
Ma main se rapprochait insensiblement de son entrejambe, et, comme par inadvertance, j’effleurai son minou. Ma tête roula doucement sur le ventre de Cécile qui venait de basculer son bassin.
— Avec les résultats que tu as obtenus, tu devrais faire des étincelles.
— Tu sais, l’unif, ça n’a plus rien à voir avec le secondaire ! On est noyé dans une masse anonyme. Il n’y a qu’au moment des examens que tu existes.
Cécile marqua une pause et poursuivit :
— Et toi, Dom, toujours décidée à faire la kiné ?
Très délicatement, j’insinuai un doigt sous le tissu et le laissai se frayer un chemin vers la fente soyeuse et moite.
— Oui. Je crois que c’est un domaine où je pourrai me montrer efficace. J’avais envisagé de commencer la médecine, mais je n’y arriverai pas, c’est trop dur, trop long, et je ne suis pas assez studieuse.
— Tu te mésestimes !
Cécile écarta légèrement les cuisses pour faciliter l’intrusion.
— Oh non ! Je suis lucide, c’est tout. Qui plus est, le médecin qui soigne mes parents travaille également en milieu hospitalier, il serait disposé à me fournir très rapidement une appréciable clientèle.
— C’est à prendre… hhh… en compte.
Je commençai à flatter son petit bouton. Mon doigt fut vite humide puits trempé. Toujours appuyée sur son ventre, ma tête montait et descendait, accompagnant les mouvements du bassin qui se faisaient plus amples, plus rapides.
— La formation n’est pas trop longue, je pense que je pourrai assez rapidement me trouver en position de gagner ma vie.
— Je viendrai te voir… souvent… hhh… pour que tu continues à prendre… soin de… oh, oh ! Ne t’arrête pas… de mon corps.
Cécile se raidit et je recueillis sa liqueur sur mes doigts.
— Tu seras toujours la bienvenue, ma petite chérie.