Bilitis 
 
 
Pour Gaïa 
 
2. L'Accomplissement 
 
 
Brigitte demeura quelques instants assise au centre de la couverture que je venais de déployer, comme pour se recueillir. Nous n’en étions plus aux frayeurs et aux fortes émotions des premières missions, et nous savions parfaitement ce qui l’attendait. 
Elle libéra sa chevelure qui ondoya un instant dans la pâle lueur qui nous enveloppait puis, lentement, elle s’étendit sur le dos, ferma ses beaux yeux et poussa un profond soupir. Le moment était arrivé ! Je m’approchai d’elle, lentement, discrètement, pour ne pas rompre le charme. Mon rôle, en ces instants magiques, était mal défini : je n’étais même pas censée être présente, mais Brigitte avait insisté, dès la première aventure, alors que tout était si fragile encore et tellement incertain, pour que je l’accompagne. 
 
Son souffle s’était fait lent et régulier, elle attendait que la chose monte en elle, que les premiers signes se fissent jour. J’effleurai sa chevelure, écartant une mèche avec laquelle jouait un vent coquin. Je me mis à lui caresser le visage puis le cou. Mais elle ne réagissait pas. Elle semblait transie par le froid. J’étalai aussitôt la seconde couverture sur nos corps et l’enlaçai tendrement. Je me contentai, durant un long moment de lui procurer un peu de chaleur en me frottant doucement à elle, de manière de plus en plus insistante. De temps à autres, je lui soufflai de l’air chaud à travers le tissu de son chemisier. D’ordinaire, cette pratique la faisait rire à gorge déployée, mais pas en ces moments insolites où une sorte de gravité rituelle était de mise. 
Je commençais à me décourager lorsqu’elle poussa un faible gémissement. Après avoir remué tant soit peu, elle s’empara d’une de mes mains qu’elle conduisit sur sa poitrine, en un geste explicite. Lentement, avec vénération, consciente d’être une sorte de prêtresse accomplissant un rite, j’empaumai un sein que je sentis frémir sous la tendre pression que je lui imposais. Je sentis, non sans émotion, l’éveil du mamelon qui se dressa, arrogant, à travers le fin tissu du chemiser. 
J’approchai mes lèvres de son oreille ; doucement, je glissai mon souffle chaud dans le pavillon, ce qui la fit légèrement frissonner. J’accentuai la pression de ma main sur son sein que je sentis gonfler, s’épanouir. Sa respiration se fit plus forte et s’accéléra quelque peu. Je repoussai la seconde couverture sous laquelle nous commencions à étouffer. Je contemplai ce corps magnifique qui s’étirait sous mon regard enamouré. J’avisai l’ondulation naissante de son bassin et le léger mouvement de ses cuisses qui commençaient à s’écarter. J’étais, quant à moi, bien trop émue pour me laisser gagner par une quelconque excitation, la mienne n’avait pour l’heure pas la plus petite importance, seule la sienne comptait, ô combien ! 
Son visage se tourna vers moi, ses paupières se soulevèrent. Je fus comme tétanisée par l’intensité de son regard. J’avais beau être prévenue, je me sentis parcourue d’un frisson qui confinait à l’effroi. Je me rappelai le bouleversement de mes sens, ma frousse viscérale lorsque, pour la première fois, j’avais reçu de plein fouet ce regard qui ne lui appartenait plus, qui n’exprimait plus rien qu’une immense soif, qu’un appel venu des profondeurs du monde, du centre de la terre, quelque chose qui dépassait de loin les misérables formes humaines que nous étions. Ses pupilles dilatées semblaient flamboyer d’un feu mercurial, sa peau paraissait avoir changé de nature, ou était-ce le reflet bleuté de la lune qui créait une illusion ? Quoi qu’il en fût, son regard était un appel, une prière, un ordre, impérieux, urgent. Mue par une force qui ne m’appartenait sans doute pas, je me ruai sur les formes alanguies de ma déesse et me mis à les parcourir de mes mains affolées. Son corps était brûlant déjà, mais d’une chaleur étrange, inhabituelle, inhumaine… C’était clair : la chose se produisait, le processus magique était en route. 
Sa tête se mit à rouler sur le côté en un mouvement qui, rapidement  devint frénétique, mes mains pétrissaient une chair qui semblait secouée du dedans, en proie à un séisme intime, son bassin dansait à présent, tout son corps était comme parcouru de décharges électriques, ses pupilles lançaient des éclairs argentés dont la nature et l’intensité m’effrayaient. Un son rauque et puissant commença à monter de sa poitrine qui se soulevait à un rythme sans cesses accru ; son visage était écarlate ; bouche ouverte, elle serrait les dents ; ses ailes de nez palpitaient : elle entrait en transes ! 
Vivement j’arrachai sa jupe et la débarrassai de sa petite culotte déjà trempée. Elle avait pris appui sur ses épaules et, le bassin en l’air, les cuisses écartées au plus large, elle semblait offrir son sexe à la lune, à l’univers entier. Il me sembla que sa peau était en train de changer de couleur, de consistance, de nature même peut-être. Cette danse lascive se prolongea longuement, ne cessant de s’amplifier. Le grondement rauque qu’elle émettait jusque là se mua soudain en un cri long et puissant, sauvage et beau, interminable, magnifique ! Il accompagnait la plus belle éjaculation qu’il m’avait été donné de voir ! Celle-ci dépassait en effet toutes celles que j’avais déjà pu recueillir, en puissance, en quantité, en intensité. Comment ce corps, si frêle, pouvait-il contenir de telles quantités de liquide ? Brigitte était en train de jouir comme une forcenée, à la manière des femmes fontaines : se répandant en jets puissants. Elle tremblait des pieds à la tête, toute parcourue de spasmes serrés, d’une rare violence et qui se répétaient de façon accrue ; elle était comme en proie à un cataclysme qui la secouait toute. 
Je frissonnai soudain car je venais de sentir ‘sa’ présence. Bien que n’en étant guère surprise — le phénomène s’étant manifesté les fois précédentes — je n’en ressentis pas moins cette peur ancestrale, animale, que l’on éprouve face aux phénomènes inexpliqués, aux grandes manifestations de l’insolite, du paranormal. Je tremblais tout à la fois de froid, de trouille, d’exaltation, et de bonheur. N’étais-je pas en train d’assister à un phénomène unique au monde, à un véritable miracle ? Gaïa était là, je la sentais, j’étais aussi sûre de sa présence que si je la voyais. Le poids de l’air en était différent, sa présence, bien qu’invisible, était immense, farouche, colossale, mais nullement malveillante, bien au contraire ! Le liquide émis par le violent orgasme qui secouait Brigitte se répandait sur le sol qui l’absorbait aussitôt : terre avide, farouche autant qu’inerte, demanderesse d’infini. Brigitte venait, en présence et grâce à l’intervention de Gaïa, de féconder une nouvelle fois un continent, de répandre la précieuse semence de vie sur un sol condamné, de donner vie, espoir, à ce qui était mort, dessèchement, calamité. Je crus qu’elle en avait terminé, mais voilà qu’elle recommençait à s’agiter, se masturbant avec frénésie sous mes yeux ébahis. C’était là une nouveauté ! Je m’approchais, ne sachant trop quelle attitude adopter. Je me figeai à la vue de ses traits durcis non plus par la quête du plaisir mais pas un violent effort. Elle souffrait à présent, c’était flagrant, elle s’acharnait. Elle parvint pourtant, au terme de longs efforts, à envoyer encore un long jet, suivi d’un autre, nettement moins puissant, avant qu’elle ne s’affaisse, enfin calmée. Je vis encore un peu de liquide s’écouler entre ses cuisses et se noyer entre ses fesses. J’eus un léger haut-le cœur lorsque je réalisai qu’un peu de sang se mêlait aux dernières gouttes du précieux nectar. 
Tout se calma enfin : le corps de Brigitte, affaissé, s’immobilisa tout à fait, la forte impression de présence s’estompa rapidement pour s’effacer complètement et je me sentis à nouveau seule, me demandant si je ne venais pas de rêver, de fantasmer comme une malade. Je m’approchai du corps affalé de ma tendre chérie et reçus comme un choc : elle avait perdu connaissance, exsangue, elle était d’une pâleur mortelle. Ainsi avachie, abandonnée, on eut dit une poupée brisée, un jouet cassé. Un flot de larmes jaillit de mes yeux et je sentis ma poitrine se nouer sous l’effet d’une sourde angoisse… non, elle… elle n’était pas… Je me précipitai sur elle et fus prise de panique : elle était glacée et semblait ne plus même respirer. Je plaquai mon oreille sur sa poitrine… Faible mais audible, les battements de son cœur me parvinrent, si ténus, si espacés… à peine rassurée, je l’enroulai aussitôt dans la couverture pour la mettre à l’abri du froid qui me sembla tout à coup devenu plus intense et appelai, via mon portable, le véhicule chargé de nous recueillir. Je rendis compte, bien entendu, de l’état dans lequel se trouvait Brigitte. La voix chaude et sympathique d’Yves Le Guen me rassura quelque peu : 
Nous serons là dans deux minutes, couvre-là bien, nous arrivons ! 
 
À quelques centaines de mètres des deux femmes, soigneusement dissimulé derrière une excroissance rocheuse, un homme équipé d’une paire de puissantes jumelles à infra rouges, n’avait rien perdu de la scène qui venait de se dérouler dans ce coin aride et désolé. Il s’empressa de déguerpir lorsqu’il vit approcher les phares du véhicule qui venait chercher les deux femmes. Il jubilait : ne venait-il pas de remplir son contrat ? Son employeur allait être ravi et il se voyait déjà à la tête de la seconde moitié des cinq cent mille dollars que prévoyait son contrat. 
 
C’est sur un brancard, masque à oxygène sur le visage, que Brigitte accomplit le voyage de retour vers la villa qui nous avait hébergées. Penchée sur elle, je me tordais d’angoisse. 
Mais qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qu’elle a ?... m’entendis-je articuler d’une petite voix angoissée. 
Elle est totalement épuisée ! me répondit Yves, dans un sourire qu’il voulait chaleureux et réconfortant. Ne t’en fait pas, elle s’en remettra, mais elle va devoir se reposer, et un bon moment ! 
C’est la première fois que ça arrive ! protestai-je. Les autres fois, elle était vannée, vidée — c’était le cas de le dire ! — mais elle n’était jamais tombée dans les pommes, pas comme ça. 
Je sais, tu as raison, mais tu n’as pas à t’en faire. Tout ira bien ! 
Quelque chose me disait qu’il me mentait, qu’il cherchait à me rassurer. Je pressais convulsivement la main inerte de mon tendre amour. Je sentis ma poitrine se gonfler, un gros sanglot se préparait… et puis, soudain une pression sur ma paume : oui, elle me serrait la main. Cette pression, calme et ferme, provoqua un débordement de tendresse. De plus, elle avait ouvert les yeux et elle me fixait d’un regard à la fois tendre et ironique. Ouh ! j’avais envie de la prendre dans mes bras et de la serrer à l’étouffer… 
Yves lui ôta le masque, elle semblait respirer normalement. Une timide roseur s’était réinstallée sous la peau encore blafarde de ses joues. Mais elle avait les traits bien tirés et un air anéanti. Elle était en effet épuisée. 
Je ne pus m’empêcher de la gronder : 
Mais qu’est-ce qui t’as pris de t’acharner de cette façon ? 
Soif !… articula-t-elle  
Je crus qu’elle me demandait à boire et lui présentai aussitôt une gourde remplie d’eau fraîche. Elle se contenta de me sourire avant de préciser : 
Pas moi !… le sol… ce… ce pays a tellement… tellement… soif… 
Ses yeux s’étaient refermés, elle venait de replonger dans un sommeil comateux. Je ne parvins plus à contenir mes larmes. 
 
o o O o o 
 
Le rapport de l’équipe scientifique était particulièrement optimiste : les puissants sels minéraux et autres substances aux propriétés encore inconnues contenus dans le liquide fécondant dont Brigitte avait aspergé ce sol stérile avait fait son œuvre : le sous-sol avait commencé sa fantastique métamorphose, au mépris de toutes les règles connues, de toutes les données en possession des instituts les plus savants et expérimentés au monde. 
Toutes les analyses du nectar fabuleux qu’émettait La Princesse de la Terre affichaient les mêmes résultats : il s’agissait d’une substance organique aux propriétés encore méconnues à la surface de notre planète ! Le plus effarant était la faculté qu’avait cette substance de se régénérer, avec un taux d’épuisement très faible. Ainsi, on prévoyait que d’ici un mois, la surface fécondée par Brigitte aurait déjà atteint la taille d’un terrain de foot-ball. Dans un an, c'est-à-dire à peu près au terme de sa période d’expansion, le champ cultivable, d’une belle fertilité aurait atteint l’envergure de la ville de Naples. 
Ce serait là le plus beau résultat auquel Brigitte était parvenue jusqu’alors. Yves et moi échangeâmes un regard de connivence : nous étions parmi les rares personnes à savoir quel avait été le prix de ce fabuleux résultat. 
Quelques temps après la mission, après que nous eûmes regagné Bruxelles, Yves m’avoua qu’il avait craint un moment pour la vie de Brigitte dont on pouvait dire qu’elle s’était, au sens propre ‘vidée de sa substance’. 
Pour autant, il convenait de demeurer réaliste : féconder le sol, même sur de grandes étendues, demeurerait improductif si des mesures draconiennes et un plan d’action rigoureux ne s’en suivaient aussitôt. Et là, sous la pression de hautes et fortes personnalités internationales telles que Bernhardt Küchner ou Simone Viel ou le fort populaire Nicolas Culot, la Communauté internationale avait consenti, au grand dam de la plupart des lobbies de l’agro-alimentaire, à mettre en place un système précis qui, très rapidement avait fait ses preuves : interdiction était faite aux autochtones chargés par leurs gouvernements de gérer les nouvelles régions fertilisées de traiter avec quelque société étrangère que ce soit. Brigitte avait été intraitable sur ce point, et seule la menace de cesser purement et simplement d’intervenir au Sahel ou ailleurs dans le monde avait fait fléchir les hauts responsables, soumis, faut-il le préciser, tant à la pression médiatique qu’à celle de l’opinion publique mondiale qui s’était mobilisée pour la cause. Le financement important à mettre en œuvre afin de rentabiliser les sols ainsi réhabilités avait pu être assuré grâce au déblocage de fonds spéciaux et à la générosité de plusieurs grandes firmes développant une politique écologique et à la générosité de millions de personnes un peu partout dans le monde. Le caractère quasiment surnaturel des interventions de La Princesse de la Terre avait bien entendu joué le rôle décisif d’élément déclenchant. 
Un peu partout dans le monde, des laboratoires s’étaient mis au travail : de nombreuses fouilles avaient été entreprises dans les entrailles de la terre afin de découvrir dans les tréfonds, une trace quelconque de la fameuse eau de fécondité qu’abritait, pour l’heure, et de façon encore inexpliquée, les entrailles d’une simple mortelle. 
 
o o O o o 
 
Qu’est-ce que vous dites ? hurla le gros homme qui venait, sous l’effet de la surprise, de manquer d’avaler son Roméo et Juliette
C’est comme je viens de vous le dire, confirma le baroudeur, impavide, l’œil fixe, bien planté sur ses deux jambes en une attitude qui frisait le défi. 
Vous me dites que cette femme se contente de faire l’amour avec… avec… une des femmes de sa suite, une de ses secrétaires ou quelque chose comme ça ?... 
Ou peut dire ça, oui. 
Vous vous foutez-moi, Logan c’est totalement insensé, inepte, idiot, ridicule, grotesque… ça n’a aucun sens ! Décontenancé, furieux, l’homme arpentait à grands pas le somptueux tapis d’Orient qui couvrait le sol de l’immense bureau richement meublé qui lui servait de quartier général et où d’importantes décisions à l’échelon planétaire étaient régulièrement prises. 
C’est possible, mais ça ne me concerne en rien. Mon contrat stipulait de vous rapporter ce qui se passait au moment de l’accomplissement de la mission de cette femme qui se fait appeler… Reine de la Terre ou quelque chose comme ça, et c’est exactement ce que j’ai fait. Les agrandissements sont là, vous pouvez vérifier, lâcha-t-il d’une petite voix narquoise. Si elle en profite pour baiser avec son personnel, ça ne me concerne en rien. 
Ce n’est pas possible !... Il a dû se passer autre chose… quelque chose qui vous aura échappé… 
Logan se contenta de hausser les épaules et il rétorqua, franchement moqueur : 
Quoi, où, quand ? Je ne les ai pas quittées depuis le moment où le Land Cruiser les a déposées et celui où il est revenue les chercher !... 
Celui qui était l’un des hommes les plus puissants au monde, celui dont les décisions pouvaient ruiner, du fait d’une simple signature au bas d’un morceau de papier, les espérances de survie de populations entières, foudroya du regard l’aventurier qui commença à regretter ses dernières paroles, et surtout le ton qu’il s’était autorisé à emprunter. Il blêmit. 
Disparaissez Logan ! fit-il sur le souffle, dans un murmure presque inaudible mais lourd de menace. Je finirai bien par avoir le fin mot de cette histoire, marmonna-t-il en mâchouillant son Churchill éteint. 
 
 
Suite : troisième partie 
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