Bilitis 
 
Pour Gaïa 
 
 
1. En mission 
 
Le lourd appareil sembla s’immobiliser juste au-dessus de la piste et, tel un corps fourbu, s’amollit avant de plonger vers le sol. Le choc rude des roues prenant contact avec l’asphalte maculé de longues traînées caoutchouteuses, secoua un instant le monstre métallique qui se mit aussitôt à frémir sous la poussée des réacteurs qui s’inversaient et la pression croissante du freinage.  
L’énorme Airbus traîna son dandinement nonchalant sur le tarmac avant de s’immobiliser à bonne distance des bâtiments de l’aérogare. Le cliquetis des ceintures détachées vint cisailler ce silence engourdi qui fait suite à l’arrêt des moteurs. Les visages placés du côté de l’aérogare vinrent s’écraser sur les hublots afin de faire l’habituel constat : le comité d’accueil était en place. Ici comme lors des destinations précédentes, on n’avait pas lésiné sur les moyens : grand orchestre militaire tout chamarré, plusieurs bataillons de soldats en armes, tapis rouge, et une foule d’officiels rangés en bon ordre derrière la barrière de sécurité. 
Le toit de l’aérogare était noir de monde et on voyait, aux nombreuses et immenses fenêtres du bâtiment, des centaines, voire des milliers de personnes s’agglutiner dans ce qui devait représenter une jolie pagaille. Un peu partout, des cordons de policiers contenaient à grand peine une foule immense qui piétinait son impatience derrière les barrières mobiles. 
 
Je me tournai vers elle, sachant que, déjà, elle se préparait à affronter l’aspect le plus pénible de sa mission : la confrontation avec les officiels, les hurlements de la foule, l’agitation des services de sécurité. 
Comme à chaque fois, je n’osais plus la regarder qu’à la dérobée tant la métamorphose qui se produisait en ces instants de recueillement, me laissait tout à la fois admirative et frustrée. Elle était loin alors, ma Brigitte, ma tendre chérie, la femme que j’aimais plus que tout au monde et qui ne m’appartenait alors plus du tout. 
Elle avait l’air de dormir, la tête renversée sur le dos de son fauteuil, les yeux clos. Mais son souffle accéléré, ses narines qui palpitaient, cette légère crispation de ses doigts sur les accoudoirs, tout cela me renseignait à suffisance sur l’extrême tension qui l’habitait. 
Roger Norrington, le chef de la sécurité, un athlète au visage anguleux, vint nous rejoindre dans notre cabine spécialement aménagée dans le haut de l’appareil où nous devrions patienter de longues minutes encore avant de pouvoir sortir de l’avion : le temps de mettre en place les unités chargées de la surveillance rapprochée, les gardes du corps et les agents spéciaux autorisés à tirer à la moindre alerte et d’assurer la coordination avec les équipes locales.  
Roger me confirma — il avait pris la bonne habitude de s’adresser à moi en ces circonstances, en dépit de la froideur qu’il affichait à mon égard — que tout se déroulait comme prévu, et qu’il semblait n’y avoir rien à redouter. Les autorités des Nations Unies nous avaient d’ailleurs prévenues que le Niger  n’était pas un état à problèmes, hormis bien sûr celui qui justifiait l’intervention de La Princesse de la Terre. Tel était le nom qu’elle avait reçu, scandé toute une nuit par une foule en délire suite à la réussite de sa mission aux Indes, deux années auparavant. Ce nom qu’elle avait vainement tenté de refuser avait pourtant été relayé par la presse internationale puis adopté par l’ensemble des médias et des populations concernées. S’étant assuré que tout allait bien pour nous, Roger repartit en hâte. 
 
Une semaine auparavant, un autre Airbus avait amené sur place des équipes scientifiques spécialisées qui avaient pu repérer le lieu le plus approprié à l’accomplissement de la mission et s’assurer que toutes les conditions d’hygiène et de sécurité médicale étaient remplies. Une escouade d’agents spéciaux étaient présent sur le territoire depuis plusieurs mois déjà, du moins pour certains d’entre eux afin de s’assurer qu’aucun complot ne se préparait sur le territoire. Les agents à la solde des états-Unis étaient particulièrement surveillés. Les missions successives de La Princesse de la Terre étant de nature à compromettre sérieusement les sacro-saints intérêts des super puissances, il était prudent de redouter — et même de prévoir — le pire ! Chaque service était lui-même surveillé, afin de se prémunir de tout détournement d’agent ou de toute forme de corruption. C’est que les enjeux étaient considérables. Nous n’étions pas prêtes d’oublier l’attentat manqué de Mandalay. Si l’agent de la sécurité corrompu n’avait pas été localisé à temps, l’irrémédiable n’aurait pas manqué de se produire. De façon exceptionnelle, le coupable avait été ‘cuisiné’ à l’ancienne — chose que l’on s’était bien gardé de révéler à Brigitte — et ses aveux eurent pour conséquence d’obliger un des géants de l’agro-alimentaire américain à démissionner de son poste pourtant réputé inexpugnable, ‘pour raisons de santé’. Les soupçons d’abord orientés vers la junte militaire s’étaient avérés sans fondements, c’étaient bien les intérêts américains qui étaient à l’origine de la tentative d’assassinat. Leur diplomatie eu fort à faire pour tenter de rattraper le coup face à l’opinion internationale. 
 
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Je la contemplai dans son adorable petit tailleur gris perle, si seyant, si strict, si volontairement neutre. Elle ne portait aucun bijou hormis un petit pendentif symbolisant Cybèle, la déesse phrygienne. Pour moi, elle était… si belle, si attirante, si tendre, si humaine et, en cet instant précis, si inaccessible. Bien malin qui aurait pu deviner qu’elle approchait la quarantaine : elle avait gardé ce visage enfantin, cette fraîcheur qui la rendait si attractive, et une peau si douce. Toutefois, de mission en mission, je voyais qu’elle portait des marques nouvelles, que les petites pattes d’oie au coin de ses yeux s’approfondissaient, que sa chair perdait un peu de sa souplesse. Ces missions l’épuisaient, et elle mettait de plus en plus de temps à récupérer. C’était là, pour moi, une désolation de la voir ainsi se flétrir, même si ce n’était pas encore bien apparent. 
Elle se leva, telle une automate, son regard passa à travers moi, je n’existais plus ; pour l’heure, je n’étais rien, absolument rien. J’étais arrivée à m’habituer à cette situation que je considérais à présent comme faisant partie de la succession des événements qui émaillaient ses missions. Je savais aussi, et ce m’était une précieuse consolation, que, plus tard, une fois sa précieuse mission accomplie, lorsque, vide de toute énergie, exsangue, éperdue, à nouveau fragile et vulnérable, elle se jetterait dans mes bras en quête d’un peu d’humanité, d’un peu de chaleur, je pourrais à nouveau être sa tendre chérie, la personne la plus proche d’elle, son amante éperdue, sa chose, son amie tendre et dévouée. 
La voix de Roger résonna dans mon oreillette : nous pouvions y aller. Je fis à Brigitte le signe convenu et, lentement, elle s’approcha de l’escalier qui menait au pont inférieur afin de gagner la sortie. Elle me lança un regard furtif, ultime concession à sa vie de femme normale, ce qu’elle venait précisément de cesser d’être. Il me sembla voir passer dans ses prunelles dilatées une pointe d’angoisses, mais je n’en étais pas certaine. 
Comme à l’accoutumée, elle fut accueillie au niveau inférieur par les applaudissements discrets de la cinquantaine de personnes qui constituaient son entourage immédiat lors de ses mission ; qu’il s’agisse d’experts en tous genres, de son équipe médicale, de ses conseillers ou secrétaires. Elle leur adressa un sourire complice. Elle avait un don particulier pour remercier d’un regard, sans avoir à prononcer de long discours. 
Ma tendre amie, ma Brigitte adorée, ce petit bout de femme que je vénérais était devenu, en quelques mois, le personnage le plus important de la planète, le plus entouré aussi et, sans conteste, le mieux protégé car, aux yeux de certains, le plus dangereux ! 
 
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Nous ne sortîmes pas d’un avion : nous pénétrâmes dans un four ! Une chaleur moite et pesante s’abattit aussitôt sur mos épaules et c’est un air brûlant qui s’engouffra dans nos poumons surpris. Malgré nos lunettes de soleil à fort indice de protection, nous fûmes éblouies par l’éclat d’un soleil impitoyable. Nous demeurâmes un instant comme suspendues dans l’espace, au haut de cet escalier monumental. Un grand silence se fit et, durant quelques secondes, tout parut figé, comme englué dans la moiteur ambiante. Et puis, soudain, naquit un grondement sourd qui enfla bien vite pour se muer en véritable clameur. Tout ce qui était immobile l’instant d’avant avait pris vie, et ce n’était partout qu’agitation frénétique. C’est à peine si nous parvenait la musique d’une fanfare qui pourtant ne semblait guère se ménager. C’est au milieu de ce tohu-bohu que Brigitte Taoueret, désormais connue partout de par le monde, amorça sa descente. 
J’avais appris par Maxime Zorimba, le principal conseiller de Brigitte, que l’honneur de figurer parmi les quelques dizaines de personnes autorisées, in fine, à serrer la main de La Princesse de la Terre, était à l’origine de rivalités féroces et que de grosses sommes étaient offertes en sous-main aux organisateurs afin de figurer parmi les heureux élus.  
Il n’y eut point de discours, aucune prise de parole, si brève qu’elle eût pu être : chacun savait parfaitement pourquoi Brigitte était là et ce qu’elle venait faire. Elle avait, dès sa troisième mission, à l’occasion d’une mémorable conférence de presse, au terme de pénibles négociations avec les représentants des médias, finit par imposer son point de vue, au grand dam des journalistes, le plus souvent furieux et frustrés : elle ne prendrait jamais la parole au cours de ses différentes missions, quelles que soient les circonstances. Bien entendu, elle se montra, cette fois encore, fidèle à son engagement. Elle savait parfaitement que, ce faisant, elle court-circuitait un nombre très élevé de pratiques douteuses, ce qui, au passage, lui créait bon nombre d’ennemis. 
Le problème des papparazzi avait été très vite réglé : une loi spéciale — fait unique dans les anales — avait été votée au Parlement européen afin d’assurer la protection de La Princesse de la Terre. Nul n’avait le droit de l’approcher, au nom de la haute sécurité qu’il convenait de lui garantir, même si cette loi contrevenait le sacro-saint droit à l’information. Tous les responsables des états concernés hors Europe, avaient accepté d’étendre le champ d’application de cette loi pour la durée du séjour de Madame Brigitte Dana-Taoueret sur leur territoire. 
 
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Visiblement ému, le chef de l’état adressa à ma douce amie quelques paroles de gratitude aux accents sincères : 
Quel honneur, Madame, de vous recevoir en ces contrées éprouvées ! Sachez que notre reconnaissance éternelle vous est acquise, à vous et à votre famille, à vos proches et à tous ceux qui vous ont aidés, pour l’aide extraordinaire que vous nous apportez ! Merci… du fond du cœur, merci !... 
La poignée de mains fut interminable, mais l’émotion du président semblait bien réelle. Que de bonté dans les yeux de ma princesse ! que d’amour pour ce peuple qu’elle connaissait à peine ! 
Une fois les formalités accomplies : serrements de mains, échanges de quelques phrases émues ou plus convenues, quelques minutes à poireauter sous la tente officielle en attendant les hommages des militaires, nous fûmes invitées à nous engouffrer dans deux énormes hélicoptères. Nous fûmes bien vite installées dans le cockpit, étonnamment spacieux. Il fallut nous coiffer de gros écouteurs et boucler nos ceintures, après quoi notre appareil s’arracha au tarmac dans un fracas assourdissant pour s’élever rapidement dans un ciel vide du moindre nuage et filer ensuite à vive allure vers l’Est. 
Le trajet parut interminable. Nous survolions des régions de plus en plus arides, ce qui n’avait rien de surprenant vu la nature de notre mission. Nous nous étions assoupies et c’est le brusque silence qui nous fit émerger de notre torpeur. Il faisait nuit, il faisait froid. Les appareils s’étaient posés à courte distance d’un bâtiment imposant dont la silhouette massive de découpait sur un horizon d’un bleu hostile. En quelques enjambées nous fûmes rendues. À l’évidence, il s’agissait de la ‘datcha’ de quelque ponte du régime. L’endroit, qui nous avait semblé inhabité, regorgeait en réalité de domestiques qui avaient reçu pour instructions de répondre à nos moindres demandes. 
Un plantureux repas nous fut servi dans une salle digne des plus prestigieuses productions hollywoodiennes : longue table chargée de mets succulents, éclairage tamisé, musique classique (du Vivaldi : à l’évidence, on s’était renseigné sur les goûts musicaux de La Princesse.) 
Je remarquai que ma chérie, tout en savourant les plats qu’une meute de larbins s’empressait de lui servir, se projetait déjà dans l’avenir immédiat : elle ne se nourrissait pas pour elle-même, elle prenait des forces en vue de l’accomplissement de sa mission. 
 
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Le départ était prévu pour quatre heures tapantes. Inutile de dire que nous n’avions pas beaucoup dormi… Brigitte me parut sereine toutefois, reposée, sûre d’elle, du moins en apparence. Une caravane constituée de quatre Land Cruiser devait nous amener sur place. Brigitte et moi avions pris place dans le deuxième véhicule et nous nous laissions mollement aller aux cahots de la piste pas trop mal entretenue. Le parcours nous sembla irréel, à la lueur des phares qui révélaient la présence de myriades de moustiques que la lumière attirait irrésistiblement. 
Les véhicules s’immobilisèrent et nous en descendîmes, non sans nous être lestées des sacs à dos qui contenaient les objets indispensables à la réalisation de notre mission. L’équipe médicale nous fit ses dernières recommandations : Yves Le Guen, le médecin personnel de Brigitte lui rappela de bien se couvrir, le moment venu. 
— N’oubliez-pas que, dans le désert, les nuits sont froides ! précisa-t-il. 
Je vérifiai que j’avais bien glissé dans la poche de ma vareuse le portable qui me permettrait, dans quelques heures d’appeler le véhicule qui viendrait nous récupérer. 
Raymond Bodart, qui dirigeait l’équipe scientifique chargée de localiser le terrain me donna les ultimes indications topographiques et Brigitte et moi nous-mêmes en route. Après avoir marché quelques centaines de mètres sous l’éclairage blafard d’une lune vaguement complice, je repérai le petit monticule que Raymond avait choisi comme lieu d’exécution. Je hochai la tête en désignant l’endroit et nous nous dirigeâmes vers le monticule qui semblait nous attendre. 
Quelle curieuse sensation d’être là, si seules, presque isolées dans un vrai désert, au milieu d’un espace immense où régnait un impressionnant silence, alors que nous savions parfaitement que la plupart des chaînes de télévision du monde entier consacraient leurs émissions à l’événement que nous nous préparions à vivre. Nous étions rendues, la mission de ma bien aimée allait pouvoir commencer. 
 
Suite : deuxième partie 
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