La Chrysalide
Chapitres 31 à 36
31. Le sauvetage
Durant les premiers jours, Caroline me téléphonait avec une belle régularité, presque quotidiennement. Elle me raconta sa surprise, son émerveillement à voir ainsi se déployer autour d’elle les fastes d’un mode de vie dont elle n’avait pas idée. Elle courait de réceptions mondaines en dîners fastueux, toujours escortée d’une armée de larbins à ses ordres. Elle avait bien tenté de mémoriser, dans un premier temps, des noms prestigieux de personnalités littéraires, politiques ou de vedettes faisant partie du ‘show-biz’, lorsqu’il ne s’agissait pas d’un Paul-Loup Sulitzer, d’un Christophe Dechavanne ou d’une Sophie Marceau. À n’en pas douter, son avocat chéri faisait partie de la ‘jet set’ et Caroline vivait là un véritable conte de fées ! Ce que nous ignorions encore toutes les deux, c’est la vitesse à laquelle tout cela allait virer au cauchemar.
Sous les apparences d’un parfait homme du monde, affable, galant, empressé, cultivé et fort respecté en raison de sa position et de sa fortune colossale, son futur mari était en réalité un monstre d’égoïsme et d’ambition. Il était, Caroline s’en rendit compte à ses dépens, prêt à tout pour faire évoluer sa carrière.
Elle ne réalisa que bien plus tard qu’il avait hâté leur mariage afin de pouvoir s’afficher au plus tôt dans la catégorie des ‘gens en place’ au comportement irréprochable, dans la lignée classique et honorable qui consistait à ‘fonder une famille’.
Je n’avais pu me résoudre à me rendre à ce mariage, célébré en grande pompe dans la cour du château de Chantilly en présence du gratin parisien. Caroline m’avait pourtant presque suppliée au téléphone, mais je lui fis valoir que je me sentirais à la fois totalement déboussolée et bien trop émue. De surcroît, ne serais-je pas l’objet de questionnements multiples de la part de ces gens pour qui je n’étais rien ? Elle finit par m’avouer, d’une voix troublée, que son futur n’avait pas consenti à m’inviter, qu’elle avait envisagé de passer outre mais que, suite à note conversation, elle hésitait à présent. La question fut vite réglée.
Elle me rapporta l’événement qui fut somptueux, grandiose, grisant et, pour tout dire, un tantinet guindé. Quant à la nuit de noces, ce fut un fiasco ! Épuisé, passablement éméché, son brillant avocat s’affala dans le lit conjugal après avoir sifflé une ultime coupe de champ’ en s’exclamant fièrement, cravate dénouée sur une chemise à moitié déboutonnée, bras écartés, yeux au plafond, sourire béat aux lèvres : « C’était magnifique !!! ». Deux minutes plus tard, le futur ténor du barreau parisien ronflait comme un porc.
Cela se passa quelque temps avant ces réunions informelles au cours desquelles se dessinent les grands choix opérés au sein la magistrature et à l’issue desquels la plupart des futures nominations sont programmées.
Fréquemment absent, et, lorsque présent, souvent ‘ailleurs’, cet ambitieux personnage considérait sa nouvelle épouse bien plus comme un ornement de salon propre à s’attirer la jalousie de collègues envieux, que comme l’objet d’un amour quelconque. Caroline ne parvenait plus à se leurrer tant, au fil des jours, la chose se vérifiait. Aussi fut-elle assez surprise, ce soir-là, de l’empressement dont il fit preuve auprès d’elle. Un dîner en tête-à-tête, seuls, à la maison ! Incroyable ! C’était là une première !… Mais qu’est-ce qui pouvait bien justifier une telle attitude ?… Caroline avait deviné qu’il ne s’agissait nullement d’une preuve d’amour. Elle fut rapidement fixée : après de menues banalités, fausses marques d’intérêt, propos aussi doucereux qu’inhabituels, notre homme en vint au fait. Ahurissant, consternant ! Il s’agissait, bien entendu, de son avenir, de sa carrière, d’une chance unique, inespérée, qui se présentait à lui de brûler les étapes et d’obtenir un poste permettant une promotion rapide et, à terme, l’accès à de hautes fonctions dans la magistrature. Un fonctionnaire influant auprès du Garde des Sceaux lui avait promis d’accorder à son dossier une attention toute particulière pour autant… pour autant qu’une faveur un peu spéciale lui soit consentie. En clair, cet important personnage avait, au cours d’un des nombreux dîners au cours desquels Caroline était apparue, rayonnante comme de coutume, remarqué sa fascinante beauté et avait formé le projet de se l’offrir purement et simplement.
Caroline me raconta qu’elle avait cru sentir le sol s’ouvrir sous elle. En un instant, son rêve s’effondrait ; tout ce qu’elle avait pu espérer de beau, de grand et de noble volait en éclat. Les murs richement décorés du somptueux salon dans lequel ils finissaient de dîner eussent-ils été soudain aspergés d’excréments qu’elle ne s’en fut pas étonnée. Tout lui sembla soudain sale, pollué, malodorant, répugnant. Le visage de son époux, fin, racé, toujours parfaitement soigné lui apparut soudain comme déformé par l’avidité, le vice, le lucre. Elle ne put réprimer qu’à grand-peine un hoquet de dégoût. Loin de s’en rendre compte, l’homme surenchérit, en termes mielleux :
— Tu comprends, mon amour, c’est là une occasion exceptionnelle qui ne se représentera pas ! C’est merveilleux pour moi, pour ma carrière, pour mon avancement !… Si tu m’aimes, tu dois…
D’une voix étrangement calme, les dents serrées, les jointures blanchies par une extrême tension, Caroline articula distinctement, posément :
— Il n’en est pas question !
Il y eut comme un moment suspendu où les regards s’affrontèrent, rivés l’un à l’autre, se défiant. Dans l’un cette détermination farouche que donne le sentiment de l’irrémédiable, du gâchis, de la désillusion, du désespoir ; dans l’autre la surprise, l’incrédulité, la colère. À l’évidence, notre arriviste n’avait pas l’habitude d’être contredit, et ceci encore moins par un être qu’il considérait comme assujetti à son bon vouloir, comme sa chose. Comment un simple ornement pouvait-il si soudainement oser prendre une telle position ! La chose, inconcevable à ses yeux, le débordait, le déstabilisait totalement.
Et l’irréparable se produisit : la main partit, sèche, dure, impitoyable. L’homme n’avait pas cherché à retenir sa force, d’ailleurs décuplée par une rage aveugle. C’est donc une gifle d’une violence inouïe que Caroline reçut en plein visage. Sous le choc, elle fut éjectée de sa chaise et se retrouva assise sur le sol, la joue en feu, la mâchoire broyée, le sang aux lèvres.
Les étoiles filantes autour de sa tête mirent quelques instants à se dissiper, le bourdonnement sourd qui pulsait dans ses oreilles commença à fondre lentement, mais la douleur, dans sa mâchoire, persistait, vive, lancinante.
Elle fut surprise de se sentir soulevée sous les aisselles alors que, blême et raide, l’œil furibond, son bourreau se tenait debout devant elle. Elle se retourna, vacillante encore, mais reprenant son équilibre. Édouard, le « larbin » comme le dénommait, non sans mépris, son irascible maître, l’aida à rajuster tant bien que mal sa jolie robe blanche à présent toute froissée :
— Madame, puis-je me permettre de…
— Laissez, Édouard, ça ira très bien, je vous remercie.
Sans un regard pour l’homme qui venait ainsi de briser ses rêves, Caroline s’en fut précipitamment. Elle n’eut pas une larme, pas un mot. Elle monta à sa chambre, enfourna l’indispensable dans la première valise venue et se précipita au dehors sans demander son reste. Son avocaillon de malheur tenta de s’interposer, menaçant, le verbe haut, prêt sans doute à quelque nouvelle violence. Mais il suffit à Caroline de lui jeter le plus froid des regards, lui tenant tête avec toute la résolution dont elle se sentait investie en ces instants dramatiques :
— Vous allez à nouveau me frapper, monsieur ?… Je vous conseille de vous en abstenir. Et maintenant, laissez-moi passer.
Livide, l’homme ne put que s’effacer pour la laisser sortir du bâtiment. Il n’est pas certain qu’il l’aurait fait si le hall n’avait été, à ce moment, envahi par toute la maisonnée en émoi.
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J’ignorais totalement qui pouvait bien sonner chez moi à pareille heure. Je n’attendais personne. Je baissai le son de ma chaîne stéréo qui diffusait un superbe concerto pour basson de mon cher Vivaldi, et, enfilant mes mules, je me hâtai vers la porte, envahie par la curiosité et une sorte d’appréhension que je ne m’expliquai pas.
Elle ! oh, mon Dieu ! Je crus défaillir de surprise et de bonheur en la voyant là, debout, dans l’encadrement de la porte. Elle avait l’air totalement perdu, les cheveux collés au visage par la pluie battante qui n’avait pas cessé de tomber de toute la journée.
Je l’attirai à moi, ruisselante, éperdue. Elle éclata aussitôt en sanglots. Mon cœur faisait des bonds dans ma poitrine ; je ne réalisai pas que, déjà, j’étais trempée pour l’avoir serrée bien fort dans imperméable gorgé d’eau.
Quelques instants plus tard, nous étions assises toutes deux sur mon canapé. Je lui avais enveloppé les cheveux dans un essuie-éponge et l’avais aidée à se changer, toute tremblante d’un émoi que je n’arrivais pas à contenir.
Je la laissai tout d’abord se vider de ce trop-plein d’émotions fortes. Elle pleura abondamment durant quelques minutes au cours desquelles je me passai en revue tous les scénarios catastrophe possibles : son mari s’était-il tué dans un accident, avait-elle perdu son père dont la santé n’avait jamais été brillante, y avait-il eu une dispute ?…
Calmée, elle entreprit de tout me raconter. J’arrivai à la faire sourire tant ma réaction, m’affirma-t-elle, lui parut comique à l’énoncé des agissements de son belliqueux mari.
Fort heureusement, elle avait songé à consulter un médecin avant de s’engouffrer dans le premier train pour Bruxelles, en prenant bien garde d’éviter de consulter le médecin de son mari. Le certificat médical qui put être établi était accablant.
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Caroline entreprit aussitôt les démarches afin d’obtenir le divorce. Son avocat (le mien !) lui conseilla vivement de rentrer à Paris afin d’éviter les poursuites pour abandon de domicile conjugal. Il réalisa très vite à qui il avait affaire et préconisa la plus grande prudence. L’affaire allait être jugée en France et il n’était pas douteux que l’influent mari de Caroline allait tout mettre en œuvre afin de tenter de retourner la situation à son avantage. Notre avocat nous recommanda l’un de ses confrères parisiens, intègre et rigoureux, que le cas n’allait pas manquer d’intéresser : il s’agissait d’un des rivaux de notre brute… bien joué !
C’est la mort dans l’âme que je conduisis ma chère Caro, ‘ma’ Caro retrouvée, adulée, adorée, choyée, bécotée, aimée, caressée, tripotée, léchée, pâmée, idolâtrée, à la gare du Midi pour la pousser, bien à contre-cœur dans le train de Paris.
De longs mois allaient encore nous tenir séparées : ceux d’un interminable procès, truffé de fausses déclarations, alourdi de mille procédures tracassières, sans cesse ajourné. Fort heureusement, le bâtonnier que nous avait recommandé mon conseil bruxellois sut se montrer à la hauteur, déjoua les pièges un à un et — cerise sur le gâteau — obtint même le témoignage du « larbin », le brave et serviable Édouard, qui lui confia avoir été l’objet de fortes pressions de la part de son maître. Celui-ci fit là un bien mauvais calcul, car ce sont ces pressions même qui finirent, paradoxalement, par convaincre Édouard qu’il n’avait plus rien à espérer d’un maître qui, à ses yeux, n’était plus digne d’une famille qu’il avait pourtant servie depuis l’enfance. Peu téméraire, soucieux de garder son emploi, il n’est pas douteux qu’Édouard, sans ces pressions, se serait tu. Son témoignage fut décisif.
La partie adverse tenta vainement de démontrer que madame avait réussi à s’aliéner le « larbin » au moyen de ses charmes et monnayé son témoignage… L’odieux arriviste n’en perdit pas moins son procès.
Pour ma part, j’étais là, toute frémissante, dans l’attente du retour, définitif cette fois, de ma Caro’ que j’avais si stupidement poussée dans les bras de ce misérable. Elle n’allait plus tarder à présent, et je ne cessais de regarder ma montre, puis la pendulette de la cuisine, comme si celle-ci allait être d’un autre avis et afficher, comprenant mon impatience, une heure plus tardive.
Je n’avais qu’une envie, qui était en train de virer à l’obsession : faire l’amour à Caroline, la couvrir de baisers, la combler, lui faire connaître un plaisir neuf, inégalé, la conduire au sommet de la jouissance, lui offrir une de ces chaînes d’orgasmes qui se déversent les uns dans les autres pour se régénérer sans cesse… La regarder frémir, trembler de désir, guetter les premiers frissons, puis les premiers spasmes de la jouissance, la voir se pâmer, se cambrer sous la force de l’orgasme, boire son jus, jusqu’à la dernière goutte. Je mouillais déjà comme une folle à l’idée de la serrer dans mes bras, de la dévêtir en un tournemain, de sentir son corps chaud et frémissant sur le mien, son souffle, sa peau duveteuse, son regard si bleu, si profond, si… oooh mon Dieu ! mais comme je l’aime !
Un moteur, le taxi, c’est elle ! Je meurs !
32. Chaleurs
À quoi tient-on le plus au monde si ce n’est à quelque chose ou à quelqu’un qu’on a failli perdre ? Notre rencontre avait tenu du miracle ; notre séparation avait été une déchirure profonde ; nos retrouvailles une joie totale, éperdue, à la mesure de notre détresse. J’avouai à Caroline, en toute franchise, la gorge nouée et le cœur lourd, à quel point j’avais souffert durant ces longs mois qui nous avaient si cruellement éloignées l’une de l’autre. À la manière dont elle me regarda alors, les yeux embrumés, l’air grave, presque éperdu, je compris qu’elle avait partagé ma peine. Elle me serra la main, très fort. Je sus que désormais, seule la mort allait pouvoir nous séparer.
Nous nous fîmes l’amour avec gravité, au ralenti, comme en un rêve, nous regardant comme pour la première fois, tressautant au moindre murmure, prenant la chair de poule au moindre souffle, nous noyant l’une dans l’autre, tremblantes de tendresse, ivres d’amour. Tout était redevenu beauté, calme, sensualité, le monde nous appartenait à nouveau, pour jamais !
o o O o o
Nous avions décidé de nous offrir des vacances pour l’été, de vraies vacances ! Un ami des parents de Caroline était lui-même très lié avec un architecte milanais qui possédait, en Sardaigne, une villa ancrée dans les rochers avec une vue splendide sur la mer. Il n’y passait que quelques semaines par an et la cédait volontiers à des amis. Nous avions fait des bonds de joie lorsque l’invitation fut confirmée. Je ne pus m’empêcher de sauter au cou du père de Caroline qui avait tout arrangé, sous l’œil amusé de sa mère qui, alors qu’elle s’était montrée fort réservée à mon égard au début de ma relation avec sa fille, me vouait à présent une réelle tendresse, ce dont je me réjouissais au plus profond. Je la considérais comme ma véritable mère, trouvant en cette femme courageuse et sensible, tout ce que ma propre mère continuait de me refuser obstinément : tendresse, respect, affection, compréhension… amour.
Enzo, l’ami des parents de Caro’, était venu nous chercher à l’aéroport de Cagliari. La villa était à une petite heure de route vers le Nord-Est. Lorsque nous découvrîmes les lieux, ce fut un véritable enchantement : une plage de sable blanc s’étirait sur tout le bord de mer et un gros bateau de plaisance était amarré à une petite estacade qui s’avançait dans les flots. Le bâtiment, grosse bâtisse toute blanche percée de larges baies vitrées, semblait émerger des rochers abrupts auxquels elle s’intégrait de manière très astucieuse.
Caroline et moi disposions chacune d’une chambre, je devrais dire d’un appartement ! Nous n’en utilisions qu’une bien sûr, alternativement, histoire de ne pas trop éveiller les soupçons de la maisonnée. Enzo ne fut pas dupe bien longtemps, et les regards gourmands qu’il nous lançait dès l’aéroport se teintèrent bien vite — Dieu merci ! — d’une complicité amusée.
C’est là, dans ce décor de rêve, dans un isolement presque absolu, que je découvris les charmes de la plongée sous-marine. Enzo était un véritable expert et il nous apprit les rudiments de la plongée avec patience et savoir-faire. Je ne suis pas prête d’oublier ma première plongée : un enchantement ! Un florilège de sensations aussi fortes que variées, un sentiment de liberté absolue que procure cette espèce d’apesanteur miraculeuse ! Et puis, cette vie sous-marine, si colorée, si changeante, si luxuriante ! Oh, je ne plongeai guère bien bas, mais à quelque huit ou dix mètres de profondeur, on est déjà si loin de tout ! Caro’ partageait mon enthousiasme, je le voyais dans ses yeux émerveillés lorsque, à travers nos masques, nous prenions le temps de nous regarder un peu, entre deux paliers.
Enzo nous avait emmenées, un samedi, visiter les fameux ‘Nuraghis’, sortes de tourelles aveugles constituées de pierres empilées et qui surgissaient de-ci de-là dans le paysage tourmenté de ce beau pays aride. Un de ses amis, sympathique quinquagénaire arborant une abondante chevelure argentée, soigneusement entretenue et dont, visiblement, il était très fier, était assis à ses côtés. Rieur et un tantinet dragueur, Giuliano n’avait cessé de plaisanter tout au long des préparatifs de notre petite expédition, nous matant sans vergogne, mais avec bonhomie et sans vulgarité, agrémentant ses propos de mille flatteries et compliments tout en nous faisant rire aux éclats.
Caro’ et moi étions assises à l’arrière de la jeep et nous laissions bercer au gré des nombreux virages qui émaillaient le parcours. Il faisait très chaud et nous transpirions d’abondance. Je sentis monter en moi, de façon progressive mais inéluctable, une chaleur qui n’avait rien à voir avec produite par le soleil. Nous ne portions que nos maillots de bain par-dessus lesquels nous avions enfilé, Caro’ un T-shirt plutôt moulant et moi un ample chemisier que m’avait prêté Enzo. Je sentis ma respiration s’accélérer et les battements de mon cœur se faire plus rapides et plus intenses. Un regard sur les cuisses de Caro’ acheva de m’enflammer : j’avais envie !… terriblement envie ! Je me sentis déglutir, je n’osais tourner mon visage vers elle. Je m’efforçai de penser à autre chose et m’obligeai à contempler le paysage, splendide au demeurant, avec ses vastes plaines parsemées de garrigue.
Je me mordis les lèvres pour ne pas crier de surprise lorsque je sentis, sur le haut de ma cuisse, la main moite de Caro’, légèrement tremblante. Les muscles de mes cuisses et de mon bassin se tendirent vers cette main. Je n’osai tourner mon visage vers Caro’. Sa main, presque immobile se fit de plus en plus lourde, comme si elle voulait pénétrer ma chair ; et je m’efforçais d’offrir à ses doigts la plus grande surface possible, j’avais envie de m’étaler, de me répandre sous sa paume. Lentement, sa main progressait sur ma cuisse. À mon tour, je cherchai le contact et mon cœur se mit à cogner lorsque ma paume se posa sur la chair chaude et frémissante de sa cuisse. Je sus immédiatement à quel point, une fois de plus, nous étions dans la même mouvance, habitées du même désir l’une de l’autre. C’était magique, affolant. Les petits chocs dus aux nombreux nids de poules de cette route secondaire nous aidèrent dans notre progression et c’est presque involontairement que nos mains se trouvaient à présent sur nos vulves. Écrasée dans le fond du véhicule, cuisses aussi ouvertes que possible, je tendais mon sexe affolé vers ses doigts que je trouvais beaucoup trop discrets. Durcissant ma main transformée en véritable serre de rapace, je me mis à labourer sans ménagement le sexe de Caro’ qui, en écho, me rendit la pareille. Nous étions là, toutes deux haletantes, rouges d’excitation, n’osant nous regarder, contemplant obstinément les nuques de nos deux compères qui devisaient à l’avant, ponctuant leurs propos de longs rires joyeux. Je redoutais le moment où Giuliano se tournerait vers l’une d’entre nous pour lui décerner quelque propos gouailleur assorti de son bon sourire d’épicurien. Un simple coup d’œil suffirait à le renseigner sur la situation dans laquelle nous nous trouvions. Cette crainte, loin de me calmer, me stimula au contraire et, c’est avec une sorte de rage contenue que je fouillais l’entrejambe de Caro’ qui accompagnait mon intrusion par des mouvements de bassin de plus en plus lascifs. Dieu, que nous étions excitées !
Mais la jeep ralentit progressivement et Enzo la rangea bientôt sur le bas-côté.
— Je vais vous faire voir quelque chose d’exceptionnel ! annonça-t-il d’une voix forte et enjouée.
Dans l’état où nous trouvions, je ne suis pas persuadée que l’apparition du Taj-Mahal au détour du prochain virage aurait suffi à nous ramener à la réalité ! Bien à regret, nous reprîmes une attitude normale, enfin, à peu près. Notre rougeur allait heureusement pouvoir être mise sur le compte de l’ardeur du soleil ! Nous rejoignîmes nos deux amis à l’avant du véhicule. Ils nous accordèrent tous deux un sourire ravi. Sur un petit signe de la main, Enzo se détourna, nous invitant à le suivre. Il emprunta un petit sentier qui grimpait, bien raide, une sorte de gros talus. Pour l’emprunter, nous marchions à la queue leu leu, Caro’ fermant la marche. Discrètement, nous nous tenions la main, comme deux sœurs, ce qui m’emplit d’une douce émotion.
Arrivées au sommet, nous découvrîmes tout un ensemble de ces fameux ‘Nuraghis’ de tailles diverses, assemblés selon un plan bizarre, sans ordre apparent. L’ensemble était assez impressionnant. Enzo se fit bien entendu notre guide et nous lui emboîtâmes le pas. Je n’arrivais pas à m’intéresser à l’histoire, probablement passionnante, que nous débitait un Enzo volubile et gesticulateur malgré la chaleur accablante. Je m’étais arrêtée à quelque deux mètres de lui, comme pour l’écouter ; en réalité, j’étais concentrée sur les ondes que Caro’, qui s’était immobilisée juste derrière moi, m’envoyait en douces vagues successives. Je crevais d’envie qu’elle pose ses mains sur mes fesses et se mette à les pétrir, qu’elle glisse sa cuisse entre les miennes et entreprenne de me frotter la vulve comme une chienne en chaleur. Mon ventre pulsait, mon cœur cognait, mes tempes bourdonnaient, je commençais à voir mille étoiles filantes. Je n’allais plus pouvoir tenir : j’allais me retourner, la saisir à pleines mains, l’embrasser sur la bouche, avidement, avant de la jeter au sol à même la caillasse et me frotter à elle en gémissant. Je me cambrai, lui tendant mes fesses, mon cul, dans l’espoir qu’elle s’en empare et le triture sans ménagement.
Quelque chose avait attiré l’attention de Giuliano qui se dirigea vers l’objet de sa curiosité et Enzo eut la bonne idée de lui emboîter le pas, nous délaissant quelque peu. Les deux hommes, qui s’étaient éloignés d’une dizaine de mètres, nous tournaient le dos. La chair de Caro’ entra en contact avec la mienne en émettant un délicieux petit bruit de ventouse. Ses deux mains enserrèrent mon ventre, elle poussa son bassin sur mes fesses, écrasa sa poitrine sur mon dos. Je ne pus retenir un gémissement. Mes mains partirent en arrière à la recherche de ses fesses qu’elles trouvèrent aussitôt et je l’attirai à moi, pour renforcer encore le contact. Nous nous frottions, très excitées, en proie à un désir âpre, violent. Nos transpirations nous tenaient collées, je sentais son souffle sur ma nuque, ses mains me pétrissaient, je savais qu’elle se retenait de me peloter tout bonnement : l’un des deux hommes pouvait se retourner brusquement. Nous aurions pu, il est vrai, disparaître quelques instants derrière un des monuments, le temps, au moins, de nous embrasser fougueusement. Mais était-ce vraiment ce que nous souhaitions ? Animées sans doute par le même esprit de perversité ludique, nous préférions jouer avec le feu, demeurer au cœur même de la zone dangereuse, quitte à crever de désir ; et c’était probablement là le véritable but : prendre toute la mesure de notre attirance physique, de notre désir, bestial, animal, féroce, et le savourer, partageant ainsi la frustration de ne pouvoir nous toucher, nous embrasser, nous caresser… Un souffle chaud se répandit dans mon oreille :
— J’ai envie de toi !… de te faire l’amour, de te baiser… là, ici, tout de suite !
Le murmure mouillé était déformé par l’excitation, saccadé par la respiration, haletante. Ce n’était pas une voix qui me caressait l’oreille mais le bout d’une langue qui me pénétrait aussi sûrement que s’il avait investi mon vagin : je faillis jouir sur le coup.
Pour ponctuer son propos, Caro’ releva son genou qui vint s’écraser sur ma vulve trempée en un petit bruit mouillé. Je serrai les cuisses, autant pour emprisonner le genou de Caro’ que pour réprimer la jouissance qui s’annonçait.
Nous demeurâmes ainsi enlacées un long moment. Puis, la montée de désir ayant atteint son apogée, retomba quelque peu et je desserrai mon étreinte. Caro’ ôta son genou et, toujours sans nous regarder, nous rejoignîmes nos deux archéologues en herbe qui s’étaient lancés dans une vive discussion. N’avaient-ils donc pas remarqué à quel point le soleil tapait dur ?
Durant le chemin du retour, nous nous caressâmes gentiment et discrètement les cuisses, comme deux fillettes bien sages.
Les quelques petits regards, accidentels, que nous échangeâmes durant le dîner pris en plein air sur la vaste terrasse confortèrent une prémonition toute simple : la nuit allait être torride !
33. Climax
Je n’avais cessé, pendant tout le dîner, de changer de position, m’efforçant de contenir ces bouffées de désir qui ne me laissaient aucun répit. C’était délicieusement insupportable. Ce qui achevait de m’affoler était de savoir Caro’ dans le même état. Je connaissais bien cet œil alangui, cette prunelle un peu trop brillante, ce souffle court, ces petits gestes répétitifs de la main, cette nervosité mal contenue.
Lorsque je laissai retomber ma cuillère sur un tiramisu à peine entamé, je sus que le moment était enfin venu. Prétextant une grosse fatigue due à notre balade sous l’éprouvant soleil, j’annonçai mon intention de me retirer dans ma chambre, aussitôt imitée par une Caroline dont la voix, un peu rauque, me chatouilla la colonne vertébrale.
Nos deux compères nous saluèrent gentiment tout en déplorant que nous ne partagions pas avec eux l’excellente grappa que Giuliano avait apportée.
Caroline, qui m’avait devancée d’un petit bond félin, s’était élancée le long des couloirs plongés dans la pénombre. Nos deux silhouettes flottaient sur le carrelage, nous étions comme portées par une force immatérielle, propulsées par une puissance inconnue. Nous abordâmes bien vite l’escalier de pierres tendres qui menait à nos chambres. Nous ne soufflions mot, trop impatientes de ce qui nous attendait et ce silence même que nous partagions était comme un prélude à la fête de nos sens, à présent imminente.
Malicieusement, Caro’ s’immobilisa sur la dernière marche et, soulevant sa jupette de lin, me tendit son postérieur. Je me laissai choir sur ses adorables rondeurs et, aussitôt, plongeai mon nez entre ses fesses. Un frisson me parcourut lorsque son odeur envahit mes narines, dilatant mes sens, me laissant comme enivrée. Mes mains s’étaient, sans que je l’aie réellement décidé, emparées de ses fesses qu’elles s’étaient immédiatement mises à pétrir avec vigueur. Caroline couina et je sentis sa chair se contracter sous l’assaut de mes doigts avides. J’écartai vivement sa minuscule culotte : son sexe, tout gonflé, était trempé et je vis briller sous la lumière blafarde de la lune, une mince larme de cyprine qui commençait de s’écouler le long de sa cuisse, m’arrachant un petit cri de ravissement.
J’enfonçai mon nez, me mettant à fouiner comme un petit chien, ma mâchoire inférieure mordant le vide à la recherche d’une prise. Un large coup de langue la fit râler et je sentis sa croupe qui frissonnait sous la léchouille. Elle se retourna, me lança un regard éperdu, comme affolé. Elle haletait bruyamment.
Mues par une même impulsion, nous nous précipitâmes dans ma chambre, la plus proche, et nous nous jetâmes aussitôt sur le large lit qui couina sous le choc. Nous étions comme folles, possédées, envoûtées. En clin d'œil, nous fûmes étendues l’une sur l’autre, en train de nous lécher avidement tout le corps, à toute vitesse, comme s’il y avait danger, comme s’il fallait absolument que, de toute urgence, la moindre parcelle de peau fut investie, explorée, analysée. Je lui léchai les orteils, les faisant entrer et sortir de ma bouche non sans les mordiller au passage ; elle s’attarda sur mes aisselles, comme si elle voulait les manger ; je passai ma langue dans le creux de son genou ; elle engloutit un de mes seins ; je remontai le long de sa cuisse…
Très vite, nous nous retrouvâmes jambes emmêlées, en position dite des « ciseaux ». Nos vulves, comme aimantées, toutes gonflées, s’écrasaient l’une sur l’autre en émettant des ‘flic, flac’ sonores. Nous galopions ainsi, secouées par nos mouvements, nos corps envahis par les ondes répétées d’un plaisir sauvage et dru. Cela faisait des heures que nous repoussions sans cesse le moment de partager ce plaisir aigu. Nous jouîmes presque en même temps, agitées de soubresauts incoercibles, telles des démentes en proie à une crise d’hystérie. Nous demeurâmes étendues un bon moment, haletantes, le cœur battant à tout rompre.
Mais toute la tension nerveuse accumulée au cours de la journée ne sut se déverser en un seul orgasme, si intense fût-il et, loin de nous soulager, cette première jouissance ne fit que redoubler notre désir. À peine remises, les joues en feu, le souffle court, le regard fou, nous avions recommencé de nous caresser, de nous pétrir, de nous lécher, d’abord de manière alanguie puis, très vite, de façon précipitée, à nouveau mues par un désir irrépressible.
Nous fûmes bientôt tête-bêche occupées à nous lécher la vulve comme des malades, ne cherchant plus à contenir nos couinements qui se muaient en cris. Caro’ avait englouti mes lèvres qu’elle semblait vouloir dévorer, les mordillant et les imprégnant de salive et de ma cyprine qu’elle venait de recueillir avec avidité, pendant que j’aventurais à l’entrée de son vagin une langue alerte et frétillante. Mes oreilles bourdonnaient, mes tempes battaient, mon sang bouillait à l’intérieur de mon enveloppe charnelle dont les contours semblaient s’élargir sans cesse. Je tremblais, le corps en transes, l’esprit en délire. J’engageai deux, puis trois, puis quatre doigts à l’entrée de son vagin que je me mis à labourer sauvagement, les faisant courir dans sa grotte brûlante et aux parois distendues par la jouissance.
Nous étions trempées par nos transpirations qui, mêlées, avaient rendu nos corps glissants comme sous la douche. Je sentis gronder au fond de mon ventre le plaisir qui allait à nouveau m’emporter, je vis le corps de Caro’ se raidir au terme d’une série de spasmes. Cela faisait un bon moment que je m’efforçais de contenir mon orgasme, essayant de me maintenir à ce palier précaire. Nous n’en pouvions plus…
Mais il me sembla soudain, en dépit du désordre de mes sens en délire, que Caro’, toute congestionnée, était comme en suspens, bloquée par je ne savais trop quoi.
— Qu’est ce que tu as ma chérie ? articulai-je, dans un râle.
Elle me lâcha un petit mot tout fin, tout fragile, dans le suraigu, qui faillit me faire éclater de rire :
— Pipi !
À l’évidence, elle se retenait, de crainte de me pisser dessus. Surexcitée comme je l’étais, je n’hésitai pas un quart de seconde et lui criai presque :
— Lâche-toi, pisse-moi dessus, j’en ai envie ! Oh ouiii !!!
C’est alors que survient l’inouï, l’inattendu, l’imprévisible, l’incroyable : tendue comme un arc, le corps tétanisé, le visage déformé par un rictus de souffrance apparente, secouée de spasmes d’une incroyable violence, Caroline émit soudain un jet d’une rare puissance. Un moment effrayée par le caractère inhabituel du tableau qu’elle m’offrait, je m’abandonnai, m’attendant à être inondée par une giclée d’urine. Il n’en fut rien : le liquide chaud qu’elle émit en un jet anarchique n’était pas de l’urine — qui aurait d’ailleurs jailli en un jet fin et homogène. Incolore, d’une consistance comparable à l’eau, sans odeur, la giclée m’inonda tout le visage, en un instant.
La surprise mêlée à cette sensation aussi neuve qu’intense me fit jouir sur le coup, avec une intensité exceptionnelle, au point que je crus perdre conscience. Lorsque les spasmes qui me secouaient s’espacèrent un peu et que cessa le tremblement qui m’avait prise, lorsque les étoiles cessèrent de tourbillonner autour de moi et que le décor reprit un peu de netteté, je fixai une Caro’ éberluée, encore haletante, visiblement exténuée et au comble de la stupéfaction.
— Mais… qu’est-ce que c’est que ça ? balbutia-t-elle, comiquement.
D’un coup, la mémoire me revint : j’avais entendu parler et même lu quelques lignes à propos de cet étrange phénomène :
— Ma chérie… lui dis-je d’une voix presque chantante, toute émue, émerveillée par le cadeau que nous faisait là une nature généreuse et un tantinet malicieuse, tu es une femme-fontaine !
— Une quoi ? fit-elle, les yeux écarquillés.
C’en était trop ! N’y tenant plus, j’éclatai d’un long fou rire inextinguible auquel se mêla un flot de larmes de pur bonheur. Je serrai ma Caro’ dans mes bras à l’étouffer, comme s’il se fût agi d’une enfant, d’un trésor, du bien le plus précieux qui soit au monde, d’ailleurs, n’était-ce pas le cas ?
— Je t’aime, Caro’, ma chérie, mon amour, je t’aime comme c’est pas possible ! Regarde ce qui nous arrive : quel cadeau ! quelle merveille !
Les larmes de bonheur de Caroline se mêlèrent aux miennes et nous achevâmes la nuit tendrement enlacées, repues, rassasiées, moulues, exténuées, mais ravies et ivres de bonheur.
34. Vivre ensemble
Il s’agissait à présent, pour Caroline, de tirer un trait définitif sur son passé et de se trouver un emploi. Elle avait pu, à l’issue de son divorce, obtenir une pension alimentaire, mais dont le montant s’avéra bien modeste, son ancien mari s’étant battu comme un lion pour lui concéder le moins possible.
Elle avait, dans un premier temps, fait le tour des directeurs de théâtre avec l’espoir de décrocher quelques contrats pour la saison. Elle s’y était prise bien tard. Ne lui furent proposés que quelques rôles peu épanouissants. Des promesses, plutôt vagues, le plus souvent assorties de propositions salaces, achevèrent de lui ôter ses illusions.
— Tu sais, me confia-t-elle, alors que nous dînions en tête-à-tête, je ne pense pas avoir vraiment le feu sacré. Je connais beaucoup de comédiennes bien plus talentueuses que moi et qui attendent encore leur chance, chance que certains directeurs m’ont donnée, pas pour mes dispositions à jouer la comédie, mais pour mon physique et l’espoir qu’ils entretenaient, visiblement, de me glisser dans leur lit !
— Tu te mésestimes ! Moi, je te trouve très douée ! Je suis sûre que Charles te proposera un rôle dans sa prochaine mise en scène, et…
Elle se contenta de hausser les épaules et conclut :
— Non, pour moi, le théâtre, c’est terminé ! Mais ne t’inquiète pas, ma chérie, je n’ai pas l’intention de demeurer inactive.
Je ne pus m’empêcher de lui demander :
— Et… de ces propositions scabreuses… tu en as accepté?...
Elle me foudroya du regard.
— À ton avis ?
Je me sentis rougir comme une pivoine.
— Excuse-moi, ma chérie, je suis stupidement jalouse…
Mais elle eut un sourire radieux pour me dire :
— J’adore quand tu es comme ça ! Viens dans mes bras !... tout de suite !
C’est ainsi que ma Caro’, après avoir décroché quelques intérims sans lendemain, se trouva une situation dans l’immobilier. Elle était bien partie, et l’avenir semblait prometteur. Elle me revint pourtant un soir, toute agitée.
— Voilà ! annonça-t-elle sur un ton de dérision, c’est terminé ! Me revoilà sans travail.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ben ce salaud a voulu coucher avec moi, tiens !
— Ton patron ?
— Oui… J’aurais dû m’en douter : ça fait un bon moment qu’il me tourne autour. Depuis le premier jour, en fait ! J’aurais dû comprendre dès l’entretien d’embauche !
Quelques semaines plus tard, Caroline était engagée comme acheteuse par un puissant groupe européen qui proposait à sa vaste clientèle des produits textiles venus de tous les coins d’une Europe de plus en plus étendue. Ce poste, elle l’occupe toujours à l’heure où j’écris ces lignes. Métier intéressant, varié, plutôt agréable et correctement rémunéré, mais qui l’oblige à voyager sans cesse, avec pour conséquence de ne nous laisser la possibilité de nous voir que les week-ends et durant les congés.
Cette situation présente pourtant un avantage décisif : elle nous maintient en permanence dans un état de vif désir, nous mettant de la sorte à l’abri de la monotonie et de la redoutable érosion fatale à tant de couples, quelle qu’en soit la nature. N’empêche, qu’est-ce que je me languis d’elle pendant qu’elle survole la Hongrie ou choisit des pièces d’étoffe à Palerme ou à Helsinki. En revanche, à chaque fois, nos retrouvailles sont mémorables.
o o O o o
Ce soir-là, je venais de nourrir Spirou, mon délicieux petit chat roux, et, accroupie devant le meuble stéréo, je me choisissais un CD dans l’idée de m’offrir un petit concert, lorsque le téléphone sonna.
Le cœur battant, je décrochai, persuadée que c’était ma Caro’ qui avait trouvé, comme souvent, quelques minutes, quelque part, pour m’appeler. C’était elle en effet. Elle appelait d’un restaurant, les bruits de vaisselle et le brouhaha ambiants me le confirmaient. Après s’être assurée que tout allait bien, elle prit une longue respiration puis me lâcha soudain :
— Ma Dom ! comme tu me manques !
Sa voix était un peu tremblante, ce qui me donna aussitôt à penser qu’elle était excitée.
— Oh ! toi aussi tu me manques, ma chérie, si tu savais comme j’ai hâte de te serrer dans mes bras !...
— Tais-toi ! elle soufflait dans le cornet, tais-toi, je… j’ai envie de toi, tu peux pas savoir à quel point… J’ai pensé à toi toute la journée, je te voyais dans chacune des robes que j’ai choisies…
— Oh ! mon amour…
— Je mouille, Dom, je suis dans un état pas possible !... J’ai des envies… sauvages, je me sens chienne, j’ai… j’ai envie de te baiser comme une dingue.
Si Caro’ et moi échangions le plus souvent de tendres propos lors de nos conversations téléphoniques lointaines, souvent fort brèves, c’était presque toujours sur le ton de la tendresse, nous adressant bisous, câlins et douces pensées. C’est dire à quel point ses propos enflammés me mirent en émoi.
— J’ai envie de te voir, nue, impudique, étalée devant moi, offerte, ruisselante.
— Mon Dieu, ma chérie, je…
— Je te pétrirais les fesses, les seins, je te lècherais comme tu aimes…
— Ooh !...
— Tu ferais la vamp pour moi, tu te trémousserais devant moi, exhibant ton corps et… et je te ferais jouir comme une bête, je lècherais tout le jus qui te coulerait entre les cuisses. Oh, comme j’ai envie de toi ! Je suis entourée de monde, mais je me caresse en imaginant ton corps superbe, ton connet suintant, ta petite touffe poisseuse, ton odeur… ooh…
Je sentis monter en moi, à l’écoute de ces propos sulfureux, une vague de chaleur qui m’envahit et me submergea. Je ne cherchai nullement à résister à cette douce invasion d’un plaisir dru et impérieux. Mon ventre était agité de soubresauts, mon bassin dansait, mon cœur cognait et… j’eus un orgasme soudain, fulgurant, aigu, presque cruel. Je n’avais même pas eu besoin de me toucher ! Je ne pensais pas la chose possible.
— Dom ?... Tu… tu as joui ?...
La voix, mi étonnée, mi-amusée de Caro’ me ramena à la réalité.
— Euh… oui, avouai-je, rougissante. Je ne sais pas ce qui m’a pris !... Tu m’as entendue ?
— Ben oui ! c’était… assez explicite ! ironisa-t-elle d’une voix enjouée. Puis, soudain, sur un ton tendre et sensuel : Dom, je t’aime ! Je n’en peux plus, je vais aller me masturber dans ma chambre, pour toi, en pensant à toi. J’y serai dans deux minutes. Pense à ta Caro’ qui se languit de toi.
— Je t’aime, ma chérie ! Je serai avec toi ! je t’accompagnerai ! Ce sera une manière de faire la nique à la distance !
— Oui ! tu as raison. J’y vais, car j’ai rendez-vous après. Je t’aime ! n’oublie jamais ça !...
Je n’eus pas le temps de lui répondre : elle avait raccroché.
Quelques instants plus tard, j’étais étendue sur mon lit, en train de me masturber comme une collégienne, laissant monter les vagues du plaisir, les yeux clos, rivés sur l’image d’une Caroline en pleine pâmoison, affolée à l’idée que, en dépit de la distance, nous jouissions ensemble.
o o O o o
Au dehors, il faisait un temps de chien. Nous venions de nous glisser dans les draps frais et, enlacées, nous nous caressions tendrement.
Caroline connaît bien la soif de sexe qu’elle a largement contribué à épanouir en moi, aussi lorsque, le cœur battant, triturant une mèche de ses cheveux, toute penaude, je lui avouai que je prenais des plaisirs solitaires en revivant nos ébats, elle éclata de rire !
— Je fais pareil, tu sais ! elle souligna ses propos en me décernant une grimace peu équivoque.
— D’une petite voix coupable, je lui confiai encore : Tu sais qu’il existe des sites sur Internet, des forums résolument orientés sexe et où il y a moyen de fantasmer pas mal !...
— Ah haa ! fit-elle, en roulant des yeux aussi comiquement sévères que gourmands. Tu es vraiment une salope, je vois ! Mais ne t’inquiète pas pour ça ! Je pense que tu aurais tort de te priver, je ne me sens nullement trompée. Et puis, que tu me le dises, et ça me touche beaucoup. Tu sais à quel point je t’aime, ma Dom ! Mais je refuse de te considérer comme ma propriété ! J’arracherais sans doute les yeux de celle qui porterait la main sur toi, mais je suis avec toi dans tes délires, sois-en sûre.
Soulagée, je laissai ma tête reposer sur l’épaule de ma tendre et perverse Caro’.
35. Ostende
En ce début d’un avril plutôt clément, l’estacade d’Ostende, fraîchement repeinte, étalait sa blancheur éclatante sous un soleil franc mais glacé. Caro’ et moi avions décidé de profiter du temps sec pour nous offrir une petite virée à la côte. Hors de question toutefois de se baigner dans cette eau grise et bien trop froide.
— Oh ! regarde, fis-je, toute enjouée. Je pointai le doigt vers une mouette qui, suspendue dans le vent, à contre-courant, nous offrait le curieux spectacle d’un vol rigoureusement immobile. Elle semblait nous regarder et s’amuser de notre étonnement.
— Elle a l’air d’aimer ça !
— Ça doit être bizarre, comme sensation !
Délaissant l’estacade et les cris des mouettes, nous étions descendues sur la plage et, sandales à la main, nous parcourions l’espace sablonneux laissant les vagues mourantes couvrir nos pieds de leur bave laiteuse, puis se retirer pour revenir sans cesse à l’assaut.
Nous marchions ainsi depuis un bon moment lorsque Caro’ me demanda :
— À quoi penses-tu ?
— À rien de bien précis, fis-je. Je pense à toutes ces femmes qui, comme nous — elles doivent être des millions sans doute, de par le monde — essayent de faire admettre leur différence. Je pense en particulier à toutes celles qui ont moins de chance que nous, qui se heurtent à mille obstacles, qui hésitent, se remettent sans cesse en question et, trop souvent, finissent par renoncer.
— Oui, ce n’est pas simple. Mais regarde, même toi : ta mère…
— Oh ! ne me parle pas de ma mère ! Tu sais à quel point elle me rend la vie pénible. Je ne suis qu’une traînée, pour elle, « le clou de son cercueil », comme elle dit, « la honte de la famille »… Mais je trouve que, malgré ça, nous avons une chance extraordinaire, nous deux ! Je ne pus m’empêcher, ce disant, de lui décerner un regard débordant de tendresse.
Le sourire par lequel elle me répondit me pénétra au plus profond.
— Nous avons eu à surmonter bien des obstacles, pourtant.
— Oui, bien sûr ! Mais nous sommes là, Caro’, et c’est un résultat que nous ne sommes pas si nombreuses à avoir pu obtenir.
— Tu as raison.
— Je ne peux m’empêcher de penser à toutes celles qui souffrent de ne pas avoir osé, ou de ne pas avoir pu réaliser leur destin. Celles qui en sont devenues amères, qui cachant leur souffrance sous des comportements parfois si déroutants. Je me sens tellement égoïste, des fois.
— Allons, arrête un peu ! Tu sais bien que ne pouvons rien y faire.
— Je sais !... Et je pense aussi à ces hommes qui nous haïssent rien que parce qu’ils n’arrivent pas à comprendre que nous pouvons fort bien nous passer d’eux.
— Il y en a qui pensent comme ça, c’est vrai ! Mais ne généralise pas !
— D’accord, mais je te jure que j’en ai déjà entendu des conneries ! Pour certains, nos refus sont perçus comme autant d’insultes. Ils se persuadent que nous agissons contre eux, comme pour les offenser.
— Les mentalités changent.
— C’est vrai, mais il reste du chemin à faire !
— Et d'ailleurs, tous les hommes n’ont pas cette attitude.
— Tu as raison… Tiens, à propos, ils ne te manquent pas un peu parfois ? demandai-je sur un ton plus léger.
Elle me regarda d’un drôle d’air, comme pour s’assurer si je plaisantais ou non. Nous nous mîmes à rire de concert.
— Si ! c’est vrai que…
— Allez, dis-le ! Je m’amusai à la pousser, moqueuse, lui faisant perdre l’équilibre.
Elle se raccrocha à moi et nous nous retrouvâmes assises dans l’eau glacée, mortes de rire. Nous demeurâmes un bon moment à faire trempette, incapables de nous relever. Mouillées pour mouillées, nous en profitions pour nous asperger comme deux gamines.
— Arrêêête ! hurlait Caro’, toujours secouée de rire et m’aspergeant de plus belle.
Nous aidant l’une l’autre, nous étions en train de nous relever. Caro’ essayait de tordre son pantalon corsaire en une dérisoire tentative d’en expulser l’eau moussue, lorsque nous vîmes arriver deux grands gaillards hilares, armés de couvertures. Sans mot dire, ils nous enveloppèrent et se mirent à nous frictionner énergiquement. Les lèvres de Caro’ étaient déjà toutes bleues et je grelottais.
— Venez, venez vite avec nous ! ordonna le plus âgé de nos deux intrus, un grand costaud au visage rude et aux yeux métalliques. Il pouvait avoir une quarantaine d’années et semblait très maître de lui. Son accent était à couper au couteau, mais ses manières étaient affables, presque douces.
— Ça, c’est quand même une drôle d’idée, fit l’autre, avec un accent plus prononcé encore qui faillit relancer mon rire. Il roulait de grands yeux mi amusés, mi fâchés. Plus jeune que son compère, grand et blond, agréablement musclé, il dégageait une sensualité animale dont il ne me semblait pas conscient.
— On n’est pas au mois de juillet ! renchérit l’aîné, emmenant Caroline qui frissonnait à présent. Il lui frottait les épaules tout en guidant sa marche.
Quelques minutes plus tard, nous étions tous les quatre attablés dans une des innombrables tavernes qui jalonnent la digue, sous le regard mi-étonné, mi-amusé, d’une foule nombreuse et colorée.
Le café bien chaud eut tôt fait de nous rendre des couleurs. Nos deux loustics semblaient ravis de se trouver là, nous mangeant des yeux, ébahis de ce qu’ils vivaient comme une aventure des plus extraordinaires.
Ils s’étaient bien vite présentés : Peter (qu’il prononçait en accentuant fort le premier ‘e’ et en grasseyant sur la finale : « Peeeterrh » et Willy, le plus jeune.
— Mais vous n’allez pas rester comme ça ! vous allez attraper quelque chose, affirma Willy, l’air inquiet.
— Oui, ça c’est sûr, renchérit Peter, il faut vous changer ! Vous êtes ici à l’hôtel quelque part ou quoi ?
La situation était plutôt cocasse. Caro’ et moi échangeâmes un bref regard avant de leur répondre :
— Eh bien non, nous sommes venues passer la journée, c’est tout. Nous habitons à Bruxelles.
— Och ! s’exclama Peter, alors venez seulement avec nous, on a des vêtements secs à vous prêter. On mettra les vôtres à sécher.
Tout cela était présenté avec une telle simplicité que nous aurions eu mauvaise grâce de nous dérober. Et leur proposition, il faut le dire, ne manquait pas de bon sens.
— On est pas loin, conclut Willy, arborant un sourire carnassier, notre bateau est amarré à deux pas d’ici, juste un peu après l’estacade !
La perspective de nous retrouver dans la cabine, probablement étroite d’un bateau de plaisance, voire de pêche, nous alarma quelque peu, mais, en même temps, c’était l’aventure, l’inattendu, alors pourquoi pas ?
Il n’était pas si petit que ça leur bateau : assez spacieux avec ses deux ponts et ses coursives bien entretenues, tout pimpant. Je n’y connais rien, mais je pense qu’il s’agissait là d’un bateau de plaisance. Amarré parmi tant d’autres qui se dandinaient gentiment sur les eaux clapotantes du bassin, il n’avait pas grand-chose à envier aux autres bâtiments.
Une fois descendu l’escalier bien raide qui menait au niveau inférieur, nous nous retrouvâmes dans une sorte de petit salon d’une propreté irréprochable et aménagé de la manière la plus judicieuse qui soit : rien, dans l’agencement des meubles, n’avait été laissé au hasard.
Les deux compères nous invitèrent, avec toute la courtoisie requise, à nous changer dans une des deux cabines contiguës. Ils mirent à notre disposition deux pantalons de toile, deux chemises d’un épais coton, guère élégantes, certes, mais bien chaudes ! Deux gros pulls à cols roulés nous furent également proposés. Nous nagions dans tout cela, mais, sur le moment, c’était là juste ce qu’il nous fallait.
Conscientes qu’ils ne résisteraient probablement pas à l’envie de nous écouter, nous nous efforcions de parler à voix basse.
— Tu crois qu’ils ont l’intention de ?... soufflai-je à l’oreille de Caroline qui achevait de boutonner sa chemise.
— C’est clair qu’ils aimeraient bien ! fit-elle, soulignant son propos d’un clin d’œil coquin. Tu as vu le regard de Peter ?
— Il vaut bien celui de Willy ! pouffai-je.
— Mais toi, est-ce que tu ?…
Je me sentais tellement partagée entre ma tendresse, mon amour profond et indéfectible pour Caro’ et une attirance, certes futile, passagère, mais bien réelle, sur le moment, pour le beau Willy qui n’arrivait plus dissimuler son désir. Son trouble m’avait gagnée et je dus admettre que la perspective de passer un agréable moment entre ses bras musclés ne me déplaisait pas.
— Nous le ferions ensemble en quelque sorte, tu ne trouves pas ? lui murmurai-je, osant à la peine la regarder, me maudissant pour ma lâcheté. Comme l’esprit est capable de s’inventer de bonnes raisons ! comme la mauvaise foi prend des allures de belle pertinence quand elle se met au service de l’irrationnel ! Il faut dire que le souvenir de moments intenses passés avec François s’était fait redoutablement présent en mon esprit — et en mon corps — depuis quelques bonnes minutes.
— Je vois bien que tu en as envie ! mon adorable petite salope, me fit Caro’, sur un ton enjoué. Après tout, pourquoi pas ? Ils ont l’air plutôt chouettes, non ?
— D’accord, mais on va les faire un peu languir, OK ?
— Oh ouii, oh ouii ! fis-je, toute excitée déjà à cette perspective, comme une collégienne qui s’essaie aux jeux de la séduction.
En matière de séduction, nos deux lascars eurent droit à un numéro de choix !
Lorsque nous revînmes dans le petit salon, ils étaient comme pétrifiés, les yeux exorbités, ne cherchant même plus à dissimuler le désir que nous leur inspirions.
Ils durent attendre pourtant : Caro’ et moi prenions un malin plaisir à faire semblant de ne pas comprendre leurs propositions pourtant de plus en plus explicites. L’air de rien, nous nous arrangions, sous prétexte de rajuster nos vêtements trop amples, pour les étirer de façon à mettre nos formes en valeur. L’atmosphère fut fort vite des plus chaudes. Le pauvre Willy bandait comme un âne. Il semblait particulièrement bien membré, et le constat que j’en avais fait n’était pas de nature à calmer mes ardeurs grandissantes.
C’est Caro’ qui donna le signal en s’asseyant sur les genoux de Peter qui, cramoisi, déglutissait presque chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour égrener un compliment ou nous avouer son admiration.
Trop longtemps bridé, son désir ne connut plus aucune retenue : il se jeta littéralement sur ma tendre Caro et se mit à l’embrasser à pleine bouche tout en la pelotant avec une rare vigueur.
Willy, qui n’attendait que ça, se précipita sur moi et, jetant sa tête sur mon épaule, m’enferma dans ses bras. Ses lèvres brûlantes me léchaient le cou, ses mains parcouraient tout mon corps, à vive allure. J’entrevis un instant ses beaux yeux affolés, avant qu’il ne les referme sur une expression béate. Ses lèvres cherchèrent les miennes qu’il écrasa sans ménagement avant que sa langue inquisitrice ne se fraye un chemin vers la mienne qui lui répondit aussitôt.
Je n’étais plus habituée à cette vigueur mal contenue, aussi fus-je un peu effrayée durant les premiers moments, mais, très vite, je m’abandonnai au feu du désir.
J’eus envie, soudain, de sauvagerie, de m’offrir à ce tout jeune homme, un peu rustre, mais si beau, si innocent, si pur en somme. Je sentais son sexe, d’une taille impressionnante, pulser entre mes cuisses, se frotter sur ma vulve, et je fus prise d’une envie irrépressible de sentir ce glaive de chair fouiller mon intimité, me pénétrer, m’investir, me posséder, me secouer de plaisir, me propulser aux confins d’une jouissance âpre et aiguë.
Mu sans doute par une sorte de scrupule inné, Peter avait emmené Caroline dans la cabine contiguë. Bien des hommes, se présentant comme des élites, se montreraient incapables de faire preuve d’une telle délicatesse, même si celle-ci pouvait sembler dérisoire. Ce comportement me plut, même s’il avait pour conséquence de m’éloigner de Caro’. Éloigner est d’ailleurs beaucoup dire, car il n’existait aucune porte fermant les cabines qui donnaient sur l’étroite coursive. Un simple rideau plastifié séparait, de manière quasi symbolique, les deux petites pièces.
Je me rendis compte très vite que j’étais plus attentive aux halètements de Peter et aux petits cris de Caroline qu’aux rugissements de mon bel étalon ou à mes propres couinements. Une sorte de transfert s’opérait, irrationnel, presque magique, et les bruits, tout proches, qui me parvenaient d’à côté, contribuaient autant à mon plaisir que ceux que m’offrait mon Willy, déchaîné pourtant et tout occupé à m’embrocher de magistrale façon.
Je me retrouvai bien vite sur le dos, jambes écartées, à la merci d’un Willy vautré sur moi, tout agité de soubresauts incoercibles et qui, les yeux révulsés, me laminait sans relâche tout en poussant des grognements de goret. Je tournai légèrement la tête afin de mieux percevoir les ébats qui se déroulaient dans l’autre cabine, lorsque je m’aperçus que, dans la position où j’étais, le rideau de séparation ne descendait pas jusqu’au sol, ouvrant la vue sur tout ce qui se passait dans le bas de la pièce attenante. Je crus défaillir lorsque je vis, après avoir incliné davantage la tête, le visage écarlate d’une Caroline au bord de l’orgasme. Elle me fixait, les yeux troubles, la bouche mi-close, dans cette attitude que je ne connaissais que trop bien et qui préludait si éloquemment ses jouissances. Aucun des deux hommes ne pouvait se douter que nous étions là, à nous regarder tout en recueillant leurs hommages. J’accentuai les mouvements de mon bassin, ce qui eut l’effet escompté : Willy, déjà au bord de l’orgasme, ne se contint plus et, en quelques vigoureuses saillies répandit en moi sa crème brûlante.
Je sus, et mon orgasme s’en trouva décuplé, que Caro’ se repaissait du spectacle de ma pâmoison. Nous jouissions toutes les deux, nos regards rivés l’un dans l’autre, comme tant de fois déjà. Mais là, c’était un peu particulier : nous n’étions pas en contact physique, j’ai envie d’écrire en contact physique direct tant était intense au contraire cette impression d’être en parfaite harmonie, de jouir l’une par l’autre, de jouir l’une pour l’autre.
o o O o o
Ce ne fut pas une mince affaire de nous débarrasser ensuite de nos deux compères qui ne prétendaient plus nous lâcher. Je dois reconnaître qu’ils étaient adorables, ‘le bourru’ et ‘l’athlète’, comme les avait baptisés Caro’. Ils nous avaient fait promettre de rester en contact, de leur écrire, de revenir à Ostende le plus souvent possible, que leur bateau était le nôtre, qu’ils n’avaient jamais rien connu de pareil, etc. Ils nous soûlaient, les bougres !
Il reste vrai que, le lendemain, je sentais encore au fond de mon vagin la vigueur de Willy qui s’était déchaîné ! Un sacré coup, il convenait de le reconnaître ! De son côté, Caro’ avait bénéficié de l’expérience d’un Peter qui avait su la conduire, à son rythme, vers une jouissance ample et profonde. S’ils avaient pu se douter qu’au cœur de celle-ci se nichait l’amour malicieux de deux femmes que rien ne peut réellement séparer, hors la mort…
36. Épilogue
Nous avions fait l’amour toute la nuit, comme des folles. Ma tête s’appuyait sur la poitrine de Caroline. Nous reposions là, nues, enlacées, les cuisses encore toutes poisseuses, n’ayant pu nous résoudre à nous détacher l’une de l’autre. Nous nous étions endormies comme des bêtes repues. Je venais de me réveiller et savourais cet instant de paix, de bonheur. Il m’était arrivé de me dire que, tôt ou tard, j’en arriverais à me lasser de Caroline ou qu’elle se mettrait à me regarder d’un autre œil. À chaque fois, ces pensées s’accompagnaient d’une sourde angoisse, souvent génératrice d’un désir fou, d’un emballement de mes sens. J’étais allée, plus d’une fois, jusqu’à m’interdire tout mouvement, tout regard vers elle. Et c’était un soulagement sans cesse renouvelé de lire dans ses beaux yeux cette inquiétude, parfois à peine marquée, mais qui me donnait la réponse que j’attendais. Je connais à présent le moindre recoin du corps sculptural de ma Caro’, je sais exactement où et quand, à quel rythme, avec quelle intensité, lui prodiguer telle ou telle caresse. Il nous est arrivé de nous retrouver entre les bras d’autres femmes ou hommes. Jamais je n’ai connu avec un ou une autre, le bonheur profond, l’abandon suprême, le tourbillon incontrôlable que je vis avec Caroline, mon amour, ma sœur, ma moitié, mon double, ma chérie, ma vie, ma passion, mon tout.
Je la regarde : elle dort, elle est belle. Elle est la meilleure, la seule, elle est à moi comme je suis sa chose, son objet, son esclave soumise. Caroline, je t’aime ! Oh, oui, je t’aime comme une folle ! Je n’imagine pas ma vie sans toi, sans ton regard posé sur moi, sans tes mains qui fouillent mon corps, qui écrasent mes seins, qui palpent mes cuisses, qui me possèdent et me soumettent. Je te regarde et t’admire. Je te contemple et te renouvelle un serment mille fois formulé.
Je me blottis contre toi, je me surprends à promener mes lèvres sur ta peau si soyeuse, si douce, si ferme. Je resserre mes cuisses autour de ta jambe afin de mieux sentir ta chaleur ; je me love autour de ton buste, je m’étale sur ta chair alanguie, je m’étends pour augmenter la surface de notre doux contact. Je suis folle, folle de toi, folle de tes regards vifs et pénétrants, folle de tes seins si vivants, de tes cuisses si souples, de tout ton être, de toute ta plénitude rayonnante. Merci ! Merci d’être là, d’exister, de m’avoir trouvée, de m’avoir choisie, de m’avoir aimée.
Mais je sens que tu vas te réveiller, ton corps frémit, tu vas t’étirer, geindre un peu ; et je vais prendre un plaisir tout neuf à admirer tes formes magnifiques, à te voir t’épanouir sous mon regard béat. J’attends que tes yeux s’ouvrent pour me dire le premier bonheur du jour.