La Chrysalide 
Chapitres 24 à 27 
 
 
24. Le cauchemar 
Avec une brutalité inouïe, quelques semaines plus tard, ma vie bascula dans le cauchemar. Je crus mourir de désespoir, de révolte, de chagrin. J’appris la chose de la manière la plus brutale, la plus inhumaine qui soit. Mais existe-t-il une manière humaine d’appréhender l’inconcevable ? 
Je m’en souviendrai toute ma vie de ce samedi 2 février 2002, date maudite entre toutes et qui me brouilla pour longtemps avec le chiffre 2. C’était au début d’un après-midi glacial et pluvieux. Je m’apprêtais à sortir lorsque le téléphone sonna. C’était là assez inhabituel, et c’est en proie déjà à une sourde angoisse prémonitoire que je décrochai le combiné. C’était Béatrice. Son timbre de voix était anormalement sourd, alourdi ; sa voix était lente et lasse. Une boule d’angoisse me noua aussitôt le ventre. 
Dominique, fit-elle, je… comment te dire ? 
Comment me dire quoi ?… articulai-je d’une voix blanche, déjà affolée. 
C’est arrivé ce matin, sur l’autoroute… 
Qu’est-ce qui est arrivé ce matin ? Je hurlais presque, tremblante d’impatience. 
— Cécile… 
Le supplice devenait insupportable. 
— Quoi Cécile ? 
— Elle… elle a eu un accident ! 
Je crus que le temps s’arrêtait, que je me vidais de mon sang, que le sol avait disparu sous mes pieds. 
Grave ? m’entendis-je articuler. 
Oui, précisa Béatrice. Elle… elle est morte. Et… et François qui l’accompagnait a été tué sur le coup, lui aussi. Je… le reste se perdit dans des sanglots qu’elle ne put plus contenir. Elle m’aurait hurlé dans les oreilles, m’aurait rouée de coups, que je n’en aurais rien ressenti. Je demeurais hébétée, la bouche ouverte, tétanisée, incapable de réagir. Elle parvint à se reprendre et poursuivit d’une voix blanche : 
Le brouillard… un camion. Le choc a été terrible
Les mots me parvenaient à travers une sorte d’épaisse couche cotonneuse, et comme prononcés par quelqu’un qui se serait trouvé dans une pièce voisine. Ne m’atteignaient plus que des bribes : 
Freiné trop tard… contrôle du véhicule… tués sur le coup… ambulance… police… journal télévisé… allô ? allô ? Dominique…ça va ? 
Le dernier souvenir que j’ai de cette conversation fut une sorte de chape noire qui fondit sur moi comme une nuée de sauterelles en même temps que des milliers d’étoiles filantes papillonnaient autour de moi. Des coups sourds battaient mes tempes, tout devint rouge et agité de soubresauts, comme si j’étais à l’intérieur d’un corps qui ne m’appartenait pas, et je sentis un liquide chaud couler le long de mes cuisses. J’avais le sentiment de peser des tonnes… et, brusquement, tout bascula. 
 
o o O o o 
 
Lorsque je revins à moi, j’étais étendue sur mon lit, un visage soucieux penché sur moi : un homme d’une quarantaine d’années, un stéthoscope lui sortant des oreilles. Une main féminine me caressait l’avant-bras, je tournai la tête, c’était Béatrice, visiblement alarmée, qui était à mon chevet. 
J’avais fait une syncope. Béatrice avait immédiatement alerté un médecin qui était accouru aussitôt. En plus, je m’étais pissée dessus. On m’avait retrouvée étendue sur le sol, inconsciente. 
Je fus incapable de prononcer un mot et d’avaler quoi que ce fût pendant plusieurs jours. En état de choc, j’étais comme hébétée, incapable de ressentir la moindre émotion. C’est Béatrice qui m’a empêchée de me laisser aller. Sans sa patience, sa douceur, sa compréhension, son dévouement de chaque instant, je crois que j’aurais commis l’irréparable. Je dois à mon oncle cette justice qu’il accourut dès qu’il apprit la nouvelle. Il s’était montré charmant, affectueux comme toujours. 
Je ne fus nullement surprise de ne recevoir aucune visite de ma mère et de devoir me contenter de quelques coups de fil embarrassés d’un père dépassé par les évènements, comme de coutume. 
 
o o O o o 
 
Lentement, je commençai à réaliser. 
L’élément déclenchant fut une petite boucle d’oreille que Cécile avait égarée au cours de nos ébats et que j’avais ramassée sur la moquette puis posée sur mon petit secrétaire dans l’idée de la lui rende à la première occasion. À la vue de la jolie petite boucle, je fondis soudain en larmes, pour la première fois depuis l’horrible coup de fil. J’ignorais qu’un corps pût contenir tant d’eau ! Je fus secouée par des sanglots incoercibles pendant un temps que je serais incapable d’évaluer ; je criai, me roulai sur le sol comme une bête blessée. J’avais envie de me frapper, de me meurtrir, de me déchirer le visage. La chose la plus cruelle au monde venait de m’arriver, j’étais écrasée, anéantie, laminée. 
 
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Je passai les semaines suivantes à tenter de refaire surface, de retrouver la saveur des choses, de m’apercevoir que le monde continuait de tourner, que les oiseaux chantaient toujours, que le soleil daignait encore se lever, que les enfants faisaient sonner leurs rires comme si rien ne s’était passé. 
L’idée même de refaire un jour l’amour me révulsait. J’avais non seulement le sentiment d’être devenue laide, mais je réalisai que j’en avais l’envie, afin d’échapper à tout ce qui pourrait me rappeler, même de très loin, ce qui m’était désormais refusé à tout jamais : l’amour de Cécile, ma vie, ma destinée, mon bonheur à jamais perdu. 
 
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Plusieurs mois après l’innommable tragédie qui avait brisé ma vie comme un vulgaire fétu de paille, je faisais les magasins dans l’idée d’acheter des cadeaux pour l’anniversaire de mon oncle. Je fus soudain paralysée de stupeur : à quelques pas devant moi, marchait, dans la même direction que moi, une femme dont l’abondante chevelure battait les épaules et qui… non, ce n’était pas possible ! Cécile ! c’était elle, ce ne pouvait être qu’elle, sa démarche, son léger dandinement, si élégant, si désinvolte… contre toute raison, je me mis à y croire, hâtant le pas, je rattrapai la femme en quelques enjambées précipitées, la dépassai de quelques pas et, le cœur au bord des lèvres, me retournai. La femme était fine, jolie, élégante, l’air un rien mutin, bien dans sa peau, probablement fière et heureuse, mais… ce n’était pas Cécile ! J’eus l’impression de me vider de mon sang, de la perdre une seconde fois. Je réalisai là, debout dans la rue pleine de monde, que jamais, jamais plus je ne reverrais Cécile, mon amour, ma vie, ma chair ! La femme haussa des sourcils étonnés, passa devant moi non sans me gratifier d’un regard interrogateur où se lisaient à la fois l’étonnement et une certaine compassion. 
Je me précipitai dans le premier bistro venu, me ruai aux toilettes et me laissai aller au plus profond des désespoirs. 
Lorsque je me vis dans cette glace malpropre, les yeux rouges, les traits bouffis, déformés par les irrégularités de ce miroir, décidément inamical, toute gonflée de chagrin, occupée à éponger mes larmes dérisoires, je sus que ma vie ne serait jamais plus comme avant. 
 
 
25. Le fond 
La porte de l’établissement ne s’était pas encore refermée derrière moi que, déjà, je l’avais repérée : elle était là, elle m’attendait ! Séduisante, généreuse, avec sa coloration ambrée, son air prometteur, elle semblait me défier dans son imperturbable immobilité. J’en étais tombée amoureuse presque instantanément. C’est que, non contente d’offrir tout ce que l’on est en droit attendre d’elle et de ses semblables, elle vous a un petit air mutin dans sa jolie robe aux tons chatoyants… ma bouteille de whisky préférée ! Mais son atout majeur reste le goût, ce mélange inimitable de douceur et de rudesse, de velouté et de vigueur. J’ignorais pratiquement tout des effets de l’alcool avant cette soirée sinistre d’un avril terne et pourri où, décidée à en finir, déterminée à rejoindre Cécile là où je m’étais persuadée qu’elle m’attendait, j’étais prête à franchir le pas, à faire le grand saut. 
Je m’étais procuré les médicaments voulus et, enfermée dans ma chambre, les mains tremblantes et le visage baigné de larmes, je les avais dégagés de leur emballage de papier argenté. Le cœur battant à tout rompre, je m’étais obligée à les ingurgiter. Mon bras en rébellion contre ma volonté avait néanmoins fini par céder et j’avais eu, quelques instants, la Mort en bouche. 
C’est le doute qui me fit basculer : « et si la dose n’était pas suffisante, ou excessive, et que j’allais en réchapper, m’en tirer avec une indigestion et des crampes d’estomac ou avec Dieu sait quelles séquelles dont je n’avais pas idée ? » Je fus secouée par un spasme violent qui me fit cracher d’un coup le contenu de ma bouche : un mélange crayeux et amer tout imprégné d’une salive tiède et épaisse. Suant d’angoisse, je me mis à trembler violemment et la cabine de douche, le miroir ainsi que les meubles de la salle de bains se mirent tourner autour de moi comme un manège de foire ; étrange image d’enfance qui me revenait de manière saugrenue en ce moment à la fois tragique et grotesque. 
Je m’étais alors précipitée hors de la salle de bains, hors de mon appartement, hors de mon immeuble, hors de la réalité, hors de la mort. 
Hébétée, la bouche toute imprégnée de ce goût infect de médicaments à demi fondus, la gorge encore serrée par l’angoisse, je me précipitai dans le premier bar venu et demandai au barman « quelque chose de fort, un alcool ». 
Whisky ? demanda-t-il, compatissant. 
Oui, répondis-je, ça ira ! 
Le feu liquide se répandit en moi, chassant l’amertume des pilules, me saisissant par sa soudaine vigueur. Je m’abandonnai aussitôt à cette euphorisante flambée qui me laissa inerte, pantelante, au bord de l’évanouissement. Ma panique avait fondu, ma honte s’était dissoute dans l’alcool salvateur et l’avant-goût de la mort avait cédé la place à ce velouté brûlant et chaleureux que j’assimilai, pour longtemps, à mon salut. 
Ainsi fis-je la découverte du Seagram’s, whisky rare et précieux entre tous. Le barman avait eu la main heureuse ! 
 
Une des propriétés particulières de mon whisky préféré — je n’ai pas vérifié si d’autres alcools me font le même effet — c’est qu’il ne se contente pas de me fournir cette euphorie un peu sauvage, de me procurer cet illusoire sentiment de vitalité, cette fausse assurance ; il me donne des envies d’une autre nature, plus viscérales, plus profondes, plus impérieuses : il me donne envie de baiser ! Tout se passe comme si l’alcool formait dans mon ventre une boule incandescente qui, invariablement, se met à irradier dans tout mon corps, l’allumant, le faisant pétiller tel une coupe de champagne. 
 
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Un regard noir s’était posé sur moi, à mon insu, un regard de louve affamée, de prédatrice expérimentée, de manipulatrice avisée. Et elle était bien tombée, la garce, j’étais exactement dans l’état qui convenait : abrutie par l’alcool, stupidement euphorique, à jamais tétanisée par un chagrin toujours présent même si j’avais réussi à l’enfouir sous une couche — combien mince — d’apparente indifférence. J’étais en proie au désespoir tranquille qui procure ce semblant de disponibilité qui est en réalité l’expression même du renoncement, l’absence de projet, de dessein. 
Sans vergogne, sûre d’elle, déjà triomphante, elle était venue s’asseoir en face de moi, sans me demander mon avis, de cette autorité naturelle dont font preuve celles et ceux qui savent d’instinct qu’on ne leur résistera pas. Il n’y avait aucune générosité dans son regard, aucune compassion, pas le plus petit signe de douceur, de tendresse. Et c’était tant mieux, car le moindre soupçon d’humanité, en ces circonstances, aurait enrayé la diablerie qui s’amorçait là. Son regard brûlant me pénétrait, elle s’était, d’un seul coup, sûr et net, emparée de mon corps et de mon esprit. Ce qui s’écoulait de ses yeux enflammés, ce qui suintait de son être maléfique, c’était exactement ce que, l’instant d’avant, j’ignorais rechercher : le sexe, la baise, l’humiliation, la bestialité, la veulerie. Elle allait me procurer tout ça, la chose était claire, et à forte dose. 
Je ne sais plus très bien quels mots elle m’avait adressés ni au moyen de quelles formules elle m’avait — rapidement — emballée. Toujours est-il que je me suis retrouvée étendue, nue, obscène, lubrique, l’esprit comme absent, mais le corps en éveil aigu, entièrement livrée au bon vouloir de cette femme étrange. Je me suis laissée emporter, ne disposant d’aucune force pour m’opposer à cette furie déchaînée et n’en ayant d’ailleurs nulle envie. Je me laissai proprement violer, pénétrer de toute façon et dans tous les orifices par des doigts fébriles, une langue tiède et baveuse, des godes en tous genres, de toutes tailles, vibreurs ou parsemés de fausses veines. J’enchaînais les orgasmes, sans penser, comme une bête se laisse probablement abattre avant de devenir un morceau de viande. Je m’enfonçais dans un puissant sentiment de honte que je recherchais, que je cultivais. 
 
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Durant plusieurs mois, ma vie ne fut plus que débauche, soûlerie, dépravation. J’enchaînai les séances de baise et de vice, n’ayant d’autre but que de m’avilir, me rabaisser, me rapprocher le plus possible de l’animal, de la vulgarité, de la fange. 
Je voulais, je ne le réalisai que plus tard, me punir d’être encore en vie, d’avoir survécu à la disparition de la femme qui avait su donner un sens à ma vie, qui m’était devenue indispensable. 
Me punir, oui, avec la dernière sévérité, me rabaisser, me détruire, me dissoudre, pour finir par disparaître. 
Très rapidement, le cercle de mes amies et amis fondit comme beurre au soleil et je me retrouvai dans une solitude amère et glacée, ce qui me convenait parfaitement. J’avais renoncé définitivement à la kiné, activité qui me semblait aujourd’hui bien pénible à assurer en raison de l’importance des contacts humains qu’elle impliquait et qui me semblaient à présent hors de portée. Grâce à mon oncle, j’ai pu surnager sans avoir à m’endetter où recourir à l’impensable : retourner chez mes parents. 
 
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J’acceptai, durant cette période dont le souvenir, aujourd’hui, me secoue de honte et de dégoût, de baiser avec à peu près tout qui se présentait au bon moment et me semblait propre à me procurer ce plaisir brut, bestial, sommaire, propre à m’abrutir et à alimenter une culpabilité impossible à combler. Tout y passa : hommes, seuls ou à deux, et même à trois (j’ai gardé un souvenir cuisant et peu glorieux d’une séance où je m’étais fait remplir par tous les trous par trois lourdauds avinés qui s’étaient, à un moment, tous trois répandus sur mes seins en longs jets brûlants) ; femmes, belles ou laides, mais toujours le feu aux fesses et se repaissant de ma chair et de ma soumission inconditionnelle. 
Ma rage autodestructrice des débuts de cette période morbide fit bientôt place à une sorte d’apathie. Je ne participais plus que distraitement à des ébats qui ne me procuraient plus qu’un plaisir toujours vicié, amer et bien morne. Petit à petit, j’allais en revenir au comportement coincé, honteux et culpabilisant qui avait accompagné mon adolescence ; mon bonheur n’aurait alors été qu’une parenthèse, un rêve trop tôt envolé. 
Je serais bien incapable de reconnaître à la ville ces êtres qui ont ainsi profité de moi. Tout au plus me reviennent en mémoire quelques images troubles de visages rouges d’excitation, de corps secoués par les spasmes d’orgasmes parfois puissants pourtant, mais qui me laissaient hébétée, repue avant terme, insensible. Il faut dire que j’étais le plus souvent fine saoule, abrutie par mon Seagram’s, la gorge nouée par une boule de chagrin qui ne me quittait plus, convaincue que j’étais devenue une innommable pouffiasse, une lamentable traînée. 
 
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Je me souviens d’un soir, sombre et sinistre, où je m’étais brusquement demandée ce que je faisais là à assister aux tremblements convulsifs d’un grand flandrin à la tignasse d’un roux flamboyant, occupé à me besogner en ahanant comme une bête de somme, la trogne enluminée, les yeux rivés à mes seins qui se ballottaient au gré de ses coups de boutoir, la bave aux lèvres, sans rien ressentir d’autre qu’un profond ennui, qu’une immense lassitude. Je faillis me mettre à rire tant je trouvai soudain la situation grotesque. 
Et, lentement mais sûrement, je sombrai dans une nuit de plus en plus profonde, dans une abjection toujours plus marquée. J’allais devenir, non une putain, car je ne me faisais pas payer : j’avais fait à Cécile le serment de ne jamais monnayer mes charmes, et je tenais parole ; mais une dépravée, un être vil et méprisable, sans plus aucune fierté. 
 
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Sans l’intervention de Julie, je crois que j’aurais fini par sombrer définitivement. Elle m’a aimée, elle m’a sauvée, tout simplement. Et ce ne fut pas facile pour elle, j’en suis consciente aujourd’hui, et je lui en suis reconnaissante à jamais ; elle le sait, car j’ai eu l’occasion de le lui dire. Pourtant, je m’étais montrée, à l’époque, d’une inqualifiable ingratitude. Julie était amoureuse de moi, profondément, sincèrement. Elle a dû recourir à des traitements forts pour me sortir de la dépendance à l’alcool et au sexe sous la forme pervertie que je pratiquais alors. Que de dévouement, d’abnégation, de patience, de bonté, d’amour ! Je lui dois tant. Et pourtant, elle fut confrontée à bien des rebuffades, des rechutes, des cris, des insultes. Comme j’ai pu être brutale, injuste, égoïste ! Mais Julie, à force de tendresse, de douceur et d’amour a su m’arracher à l’horreur, me faire revenir à une idée du monde plus harmonieuse, plus nuancée et, surtout, moins destructrice. 
Elle m’avait beaucoup parlé, bien sûr, beaucoup bercée aussi, mais je résumerai l’essentiel en une petite phrase qui s’avéra décisive le jour où, rageuse, je lui criai, alors qu’elle essayait de me faire l’amour : « Oui, vas-y, enfonce-moi ce truc dans le cul, fais bien jouir la salope qui est là, crache-lui dessus, ce n’est qu’une bête, une roulure, une ordure. Oooh ! baise-moi, baise-moi, je… je veux mourir ! » 
Bien inspirée, elle prononça ces mots : « Tu crois vraiment que c’est ça que Cécile aurait voulu pour toi ? » Sur le moment, je me contentai de hausser les épaules, puis de m’abandonner à une jouissance fruste et boudeuse. Mais je n’ai plus cessé d’y repenser ensuite. Julie avait frappé juste ! et cette pensée me fut ensuite comme un levier sur lequel je m’appuyai, toujours plus fort au fil des jours et qui finit par m’arracher à l’enfer dans lequel je me complaisais. 
 
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Lentement, à force de tendresse, d’abnégation, d’amour et de courage, la merveilleuse Julie finit par me rendre le sourire, un vrai sourire. Touchée par sa sollicitude jamais prise en défaut, j’en vins, tout naturellement à éprouver pour elle de doux sentiments et, bien sûr, une vive reconnaissance. Je n’arrivais pourtant pas à l’aimer tout de bon. Me couperait-on une main que je ne pourrais toujours pas expliquer pourquoi. Je me pris plus d’une fois à m’en vouloir pour ce que je ressentais comme une profonde ingratitude de ma part. Je ne pus, hélas !, que vérifier toute la pertinence de l’adage : « L’amour, ça ne se commande pas. » 
Julie me présenta à ses copines, ses relations, ses amis ; un semblant de vie sociale s’installa à nouveau, de jour en jour, autour de moi. Au bout d’un temps, ayant retrouvé figure humaine, je renouai avec la plupart de mes anciennes relations, j’entrepris même de nouvelles études dans un secteur qui m’attirait pas mal : la littérature. Je revenais de loin. 
 
 
26. Charles 
Non ! ça ne va pas du tout ! Ce n’est pas du tout ça ! 
La voix grave, impressionnante, semblait sortir des ténèbres qui mangeaient la moitié de la grande salle dans laquelle nous nous trouvions. 
On entendit le gémissement d’un fauteuil, puis des pas rapides, et enfin, le metteur en scène apparut en pleine lumière. Grand, la quarantaine avancée, il était impressionnant de vigueur, de force, de conviction, et il émanait de lui une autorité naturelle, une aura, qui imposait le respect. Il n’était pourtant pas ce que l’on appelle un bel homme : le crâne dégarni, les traits plutôt ordinaires quoique réguliers et harmonieux ; accusant un début d’embonpoint. 
La comédienne, intimidée, rosit à son approche. 
D’un bond impétueux qui démentait son âge, il se hissa sur le ‘plateau’ et s’agenouilla auprès de la comédienne vissée à sa chaise, embarrassée. 
D’une voix très douce à présent il lui parla comme s’ils étaient seuls, lui tenant les mains serrées entre les siennes. Le silence s’installa aussitôt : les techniciens poursuivirent leur labeur, mais de manière feutrée, les partenaires feignirent de se détourner discrètement et les quelques personnes assises çà et là dans la salle obscure tendirent l’oreille. 
Elle est amoureuse, tu comprends ? Alors si tu lui parles comme ça, sur ce ton, tu n’en obtiendras rien ! Toi, Delphine, tu connais la suite, tu sais ce qui va arriver, mais pas ton personnage ! Elle ne sait pas qu’il l’aime ! pas encore, tu dois donc nous faire ressentir ton incertitude, la vivre ! Oublie la suite, comme si elle n’était pas encore écrite… jette ta brochure ! Fais-nous ressentir ton désarroi ! Vibre ! Sois incertaine, fragile ! Et puis aussi, tu veux qu’il t’aime, séduis-le ! Tu es jolie, fais-lui du charme. Ose ! C’est un curieux mélange, je sais, mais… c’est la vie, ça ! 
Subjuguée, Delphine, une jeune et jolie comédienne que Julie m’avait présentée tout récemment, lui rendit un pâle sourire puis fit mine de se concentrer et reprit son texte. 
 
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Julie avait toujours été fascinée par le théâtre et, après avoir fréquenté quelques cours d’art dramatique, diverses académies, puis le Conservatoire, elle avait réussi à se faire engager pour tenir des rôles, certes secondaires, mais dans des productions le plus souvent prestigieuses, et je dois reconnaître qu’elle s’en tirait pas mal du tout. 
Delphine, son amie de longue date, avec qui elle avait déjà pas mal joué, se voyait offrir des rôles plus importants, son physique de vamp entrant certainement en ligne de compte aux yeux des metteurs en scène, voire des directeurs de théâtres, de même que sa fiabilité irréprochable ainsi que sa gentillesse sans bornes. Il demeure qu’elle n’était pas la plus douée des comédiennes de sa génération. 
Très vite, j’étais devenue son amie, et elle était ravie chaque fois que j’avais l’occasion d’assister à une répétition — comme aujourd’hui — ou mieux, un spectacle dans lequel elle se produisait. Elle débordait de vitalité et d’enthousiasme. Un peu éberluée au départ, j’avoue que je me laissai emporter avec un plaisir grandissant dans les arcanes de ce milieu très particulier que constitue celui des gens du spectacle. 
Charles, le metteur en scène, venait de se laisser choir du plateau sur le tapis élimé de la salle. Il rejoignit sa table (une simple planche qui chevauchait deux rangées de fauteuils) et disparut dans l’obscurité. Une petite lampe posée à même la table de travail éclairait la brochure du metteur en scène, toute noircie de ses notes. 
Delphine reprit sa scène, du mieux qu’elle put. 
 
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— Mais pourquoi ne voulez-vous pas devenir comédienne ? Ou essayer tout au moins, je veux dire… tester vos capacités ?  
Il me semblait évident que Charles ne cherchait nullement à me draguer, mais je sentis néanmoins, à un léger frémissement de sa voix, à l’hésitation de ses pupilles qui n’osaient me fixer trop résolument, que je troublais cet homme. Je m’en sentis d’autant plus flattée qu’il ne s’agissait certainement pas là du premier venu ! Les vibrations de sa belle voix grave me pénétraient et me faisaient frissonner. Il n’en jouait pas, pourtant, contrairement à certains bellâtres qui s’enorgueillissent de posséder « un bel organe ». Il se dégageait de cet être quelque chose de contradictoire, d’à la fois mature et puéril. D’emblée, je le trouvai ‘attachant’ ; très vite, je me trouvai… attachée ! Comment aussi, ne pas reconnaître son savoir-faire, l’instinct très sûr avec lequel il dirigeait comédiens, régisseurs, décorateur, costumières, maquilleuses,… toute son équipe. Il avait su s’attirer le respect, voire l’admiration de tous. Il faut dire qu’il se dépensait sans compter. Je l’admis bien vite : j’étais fascinée. 
 
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À cette époque, Charles dispensait des cours d’art dramatique, aussi bien en académies qu’en cours privés. J’eus l’occasion — poussée en cela aussi bien par Julie que par Delphine — d’assister à quelques-uns de ses cours. Et c’est là que je pris toute la mesure de la véritable richesse du personnage : autant pouvait-il se montrer intransigeant à l’égard des professionnels qu’il dirigeait, autant était-il capable d’une patience d’ange face à ses élèves, inexpérimentés, débutants, certains se fourvoyant à l’évidence. Le metteur en scène et le professeur : deux êtres totalement différents. L’un exigeait le maximum de son équipe, l’autre pardonnait tout à celles et ceux qui, peut-être, deviendraient un jour des professionnels. 
 
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Cela se passa un soir où, après un cours plutôt éprouvant (ses élèves s’étaient montrés franchement nuls), Charles avait organisé une de ces petites soirées qui réunissait bon nombre de ses amis, tous faisant partie du petit monde du spectacle : comédiennes et comédiens, quelques directeurs de théâtre, l’un ou l’autre décorateur ou scénographe apprécié du grand public, quelques journalistes, et même un ministre. 
Madeleine, son épouse, se dépensait sans compter, tenant à s’assurer que chacun avait son verre rempli, ne manquait de rien, était satisfait. La quarantaine épanouie, c’était une belle femme encore, que son métier de fonctionnaire n’avait pas aigrie. Il faut dire qu’elle occupait, dans l’Administration, un poste assez élevé. 
À l’évidence, la période passionnée n’était plus qu’un souvenir pour Madeleine et Charles, comme c’est le cas dans bien des couples, mais on sentait une complicité et une grande tendresse entre eux. 
Aux petites heures, nous n’étions plus que Delphine, Julie et moi en présence d’un Charles épuisé, mais ravi. Madeleine s’était excusée et était montée se coucher. Delphine ayant un peu abusé du délicieux Juliénas qui avait coulé à flots toute la soirée, accepta la proposition de Julie qui s’offrait de la raccompagner. 
Je demeurai donc seule avec Charles. Nullement inquiète cependant, sûre de sa parfaite correction. C’est alors qu’il me fit découvrir son impressionnante discothèque : amoureux fou de la musique ancienne, il possédait un nombre impressionnant de disques classiques, la grande majorité ayant trait à l’époque baroque. J’avais toujours été attirée par la musique ancienne, en particulier les ballades médiévales, souvent tristes, mais toujours si belles ; ou les ‘danseries’ de la Renaissance, sautillantes et gaies. Mais là, ce que Charles me fit découvrir, c’est que je ne connaissais qu’une partie bien infime de ces beautés aussi variées que sublimes. 
L’aube pointait, nous étions là, tous deux passablement éméchés, mais émus aux larmes à l’audition d’une sonate pour violoncelle et clavecin aux accents sublimes. Lorsque le morceau s’acheva, nous demeurâmes silencieux, immobiles, sous l’emprise de cette musique superbe. 
Il n’avait pas fait le moindre geste pour se rapprocher de moi, n’avait pas prononcé le plus petit sous-entendu, pas esquissé le moindre regard, et pourtant je le sentais attiré. C’est probablement cette réserve même qui me jeta dans ses bras : lorsque, lentement, il releva la tête, le regard un peu trouble, sous le charme encore de ce que nous venions de savourer, il me parut si fragile, si sensible, beau d’une certaine manière. 
Il me regarda alors, comme pour la première fois, et je sentis qu’il s’autorisait enfin à laisser voir ce qu’il éprouvait vraiment. J’en fus bouleversée. Ses yeux disaient, et avec une criante évidence : « Toi, tu n’es pas pour moi : je suis marié et j’aime ma femme, et je suis bien trop vieux, je le sais, mais je ne peux m’empêcher de te regarder, pardonne-moi ». Ce sont là les mots que je lui prête et il aurait probablement exprimé la chose autrement, mais je suis sûre du contenu. 
Par bravade, un peu pour apporter le démenti, pour contrecarrer cette forme touchante d’autocensure, sous l’influence aussi, peut-être, de la boisson, je décidai de m’abandonner à cet homme que j’admirais tant et que je trouvai si émouvant. 
Je lui souris, approchai simplement la main, et… je le vis fondre. On eut dit un collégien ! Comme éperdu il s’approcha de moi, passa ses grandes mains dans mes cheveux et, les yeux embués, me murmura : 
Il est rare que je sois à ce point sans mots ! Il y a peu d’êtres qui me privent de la parole ! Mais que dire lorsqu’on ressent… cette… ce… 
Je me contentai de lui laisser voir que je ne le repousserais pas. J’avais simplement posé ma main sur son bras vigoureux. 
Il me serra contre lui et me prodigua un long baiser, tendre et sensuel. Je le sentais à la fois passionné et respectueux et j’en fus toute émue. Je me laissai choir en arrière sur le divan et fermai les yeux. 
 
 
 
27. Jeux coquins 
C’est lui qui eut l’idée ! Il ne lui avait fallu que quelques semaines pour découvrir — au cours d’une de ces longues conversations que nous tenions assez fréquemment, bien tard le soir, après une répétition ou une représentation — que je m’étais mise à écrire. Il découvrit que j’avais été poussée, pour ne pas dire pressée par une Cécile qui dévorait mes écrits et en redemandait sans cesse. La description de nos émois — et de nos ébats — la mettait en joie et elle prenait à me lire, alors que je devais impérativement être présente, un plaisir aigu qui me ravissait. Elle se concentrait comme une enfant studieuse, fronçant ses jolis sourcils ; relevait fréquemment la tête pour me sourire d’un air gourmand avant de m’envoyer des œillades propres à enflammer une banquise. Inutile de dire que, très vite, la séance de lecture dégénérait en une activité plus prosaïque, toujours torride ! 
Tu devrais écrire pour le théâtre, affirma-t-il, mi-sérieux, mi-gouailleur. 
Tu plaisantes, voyons ! J’en serais bien incapable ! Tout ce que j’ai écrit là, c’était pour ma Cécile, à usage strictement privé !… C’était ma façon de lui rendre hommage, une autre manière de lui dire à quel point je l’aimais. 
Attends, je ne te parle pas de pièces de théâtre en trois actes ! Non, je pense à… plus divertissant et, surtout mieux adapté… Ce disant, il affichait un sourire malicieux qui m’intrigua au plus haut point. 
Mais… à quoi penses-tu ?… Je ne vois vraiment pas… 
Il s’amusa un bon moment de ma mine ébahie puis, affichant un air exagérément sérieux, il me confia : 
Des sketches ! Je pense à des petites situations érotiques entre deux personnes, de petites saynètes coquines, tu vois ? 
Tu es sérieux ? dis-je, étouffant un début de fou rire. 
Oh, mais oui ! Tout ce qu’il y a de plus sérieux ! Je suis persuadé que tu feras cela fort bien ! Je te donnerai quelques idées et, surtout, quelques règles élémentaires à respecter comme l’unité de lieu et de temps, la forme des dialogues, une durée limitée, un minimum d’accessoires, etc. 
L’idée me parut complètement folle, mais Charles n’était pas homme à renoncer et il sut se montrer fort convaincant. C’est ainsi que naquirent ces quelques ‘sketches érotiques’ que je rédigeai sous sa direction. 
Ce qu’il ne m’avait pas dit tout de suite, la canaille, le fripon, l’affreux coquin, l’horrible pervers, c’est qu’il comptait bien les faire jouer, ces fameux sketches ! et par moi-même de surcroît ! Il attendit lâchement que j’en aie écrit deux ou trois avant de me dévoiler ses véritables intentions. J’étais, le soir où il m’en fit part, tellement ahurie qu’il en éclata de rire. 
Mais enfin, Charles, je ne suis pas comédienne, voyons ! C’est ridicule ! 
Là, il se fit presque sévère : 
D’abord, fit-il, usant de sa belle voix grave, comme lorsqu’il cherchait à en imposer à ses interprètes, qu’en sais-tu ? Les gens qui ont vraiment du talent l’ignorent le plus souvent et même lorsque le succès est au rendez-vous, ils continuent de douter, tout au long de leur carrière ! Et puis… sais-tu combien de comédiennes aimeraient avoir ton apparence ? 
Au vu de ma mine déconfite et de ma soudaine rougeur, il me gratifia à nouveau de son rire large et sonore. 
Et puis, ajouta-t-il, ça ne coûte rien d’essayer, pas vrai ? Et si tu es archimauvaise, personne ne s’en plaindra ! Il n’y aura pas de public ! Nous ferons ça… pour le plaisir… 
Tu veux dire que nous jouerons ces sketches, juste nous deux ?… 
— Mais oui ! ce sera marrant, non ?… 
Je dus reconnaître que la perspective ne manquait pas d’attrait. 
Je me mis donc au travail, sous sa direction, ce qui me glaçait et m’enthousiasmait tout à la foi ! Avoir pour moi toute seule un vrai metteur en scène, et de mes propres textes en plus… j’en avais le tournis ! 
Inutile de dire que les premières répétitions tournèrent vite en séances de fous rires, tant je me montrai gauche, maladroite, disant faux, jouant comme une empotée. Mais si Charles maîtrisait parfaitement une chose, c’était bien la direction d’acteurs et, petit à petit, je pris de l’assurance et me mis à assumer. Il faut dire aussi que, dès que la situation virait au sexe, ce qui était évidemment à la clé pour chacun des textes, je me sentais plus à l’aise. Bien entendu, les choses ne se passaient jamais tout à fait comme ce qui était prévu sur le papier, mais je corrigeais, réécrivais certains passages, et nous finissions par obtenir de petites séquences assez sulfureuses. Bien entendu, au terme de chacune d’entre elles, Charles me faisait l’amour. Ce qui me troublait beaucoup c’est qu’il restait en situation, je veux dire : dans son personnage. C’était fort troublant et… à chaque fois, délicieusement surprenant. Je me pris d’ailleurs à penser que nous tenions là un remède d’une belle efficacité contre la routine et la morosité que connaissent la plupart des couples routiniers ! 
Je me retrouvai ainsi tour à tour dans la peau d’une espionne surprise en flagrant délit, la main sur des documents secrets, puis dans celle d’une comédienne ambitieuse qui se présentait à un casting un peu particulier, puis d’une cleptomane se faisant attraper par un agent de surveillance, ou encore d’une véritable nymphomane s’amusant à affoler le meilleur ami de son mari. 
 
o o O o o 
 
Ce soir là, nous avions répété un sketch que j’avais intitulé Jeux interdits et qui mettait en scène une jeune fille amoureuse, sans trop se l’être avouée, de son demi-frère qu’elle n’avait plus vu depuis longtemps. L’idée était évidemment de confronter nos personnages à l’interdit puisque leur relation confinait à l’inceste. 
Ils commençaient par se retrouver après des années de séparation, puis s’apercevaient qu’ils avaient grandi, mûri, s’étaient épanouis et étaient devenus deux jeunes adultes bien séduisants. Ils finissaient par se confesser, non sans biaiser et ‘tourner autour du pot’, leur folle attirance réciproque que renforçait le souvenir encore bien trop vivace de jeux d’enfants un tantinet licencieux. Pensant tourner la difficulté, ils s’étaient mis à jouer comme avant, comme du temps béni de leur enfance tout à la fois insouciante et coquine, à coups de « Tu te souviens quand on jouait à ‘touche/pas touche’ ?  On pouvait faire semblant de se caresser, comme les adultes au cinéma, mais sans se toucher»  
Jeu dangereux qui finit bien entendu par les jeter dans les bras l’un de l’autre. 
 
Le scénario en question devait inspirer Charles, car je remarquai qu’il s’était mis à bander dès les premières répliques, ce qui ne manqua pas de m’enflammer également. Nous nous en tenions au texte, ou plutôt nous essayions, mais je vis que Charles avait de plus en plus de mal à contenir un désir qui gonflait à vue d’œil. Nous n’avions pas fait l’amour depuis quelques jours et je dois reconnaître que j’étais passablement en manque. Au moment où Chloé — c’était le nom de mon personnage — lui dit, alors qu’ils étaient bien avancés dans leurs jeux : 
Je voudrais queque tu sortes ton sexe de ton pantalon et que… et que tu te branles devant moi 
Charles devint soudain rouge comme une pivoine, ce qui était parfaitement ‘en situation’, mais pas seulement le fruit de son talent d’interprète. Fébrilement, il ouvrit sa braguette et exhiba son phallus qui avait pris une taille impressionnante. Mue par une impulsion soudaine et faisant fi — tant pis ! — de mon propre scénario, je me jetai à genoux devant lui et m’emparai de son membre turgescent. Je réprimai la folle envie que j’avais de l’engloutir illico et me mis à le papouiller, serrant et desserrant mes mains autour du chibre frétillant. Charles se mit à gémir, renversant la tête en arrière. Le phallus était gonflé à craquer. Je présentai mes lèvres et engloutis la ‘grosse affaire’ dans ma bouche brûlante. Je crus qu’il allait jouir sur le coup. Je me mis à faire coulisser lentement le braquemart épanoui dans ma bouche avide, ma langue lui offrant de ces larges mouvements tournants qui enveloppent, lèchent et affolent. Je me mis à le sucer bien dur, serrant et desserrant les lèvres, variant pression et vitesse. Tout en lui enserrant les couilles dans ma main chaude, je lui distribuai une salve de petits coups de langue sur l’extrême pointe de son gland dont la peau était tendue à se rompre. Je dus presser son frein pour l’empêcher d’éjaculer. 
Brusquement, j’eus une envie folle de le sentir en moi, de me laisser envahir par cette chair lisse et drue, de me sentir remplie par sa force virile. Je voulus qu’il me défonce, me laboure, me remplisse toute, me prenne comme une chienne. Mes tempes bourdonnaient, je sentais les premières vagues de chaleur me monter aux joues, mon souffle se fit court et rauque. Oh ! que j’avais envie qu’il me baise ! Délaissant son pieu dressé, ruisselant de ma salive, je me dévêtis en un tournemain et, pantelante, gémissant mon impatience, je me laissai glisser sur le sol, écartant les cuisses comme la salope en furie que je venais de redevenir. 
Je luis lançai un regard qui devait être suffisamment éloquent, car Charles se précipita sur moi et, m’attrapant les fesses, il haussa mon sexe déjà bien humide à hauteur de ses lèvres et entrepris de me lécher la vulve à grands coups de langue gourmands. Je me laissai envahir par la délicieuse sensation, la douce montée voluptueuse. Il mâchouilla un bref moment mes lèvres qui s’écartaient comme des escargots surpris par une pluie soudaine, puis il plongea un bout de langue aigu sur mon clitoris tout dressé, tout dur, tout frétillant. 
Mon bassin avait amorcé sa danse sensuelle et je commençai de me tortiller, m’abandonnant à un plaisir lancinant et de plus en plus étourdissant, mon cerveau se liquéfiait. 
Mais je le voulais, je le voulais en moi, qu’il me pénètre, me lamine, me remplisse toute. 
Je réprimai un cri aigu lorsqu’il enfourna son gros pénis dans mon fourreau satiné, déjà ruisselant et tout embrasé. Il se mit à me pilonner sauvagement, ce qui m’arracha une succession de petits cris pointus. 
Que c’est donc bon de se faire prendre comme une chienne, de sentir monter la jouissance du plus profond de son être, de savoir qu’on va se répandre à l’infini, qu’on va se perdre, exploser ; de sentir qu’on file, qu’on s’envole, qu’on perd pied, qu’on meurt à soi-même. 
La jouissance survint, vague insurmontable à laquelle, trop excitée, je ne tentai pas de résister. Je franchis le palier auquel j’aime pourtant m’arrêter longuement d’ordinaire avant de m’abandonner à la jouissance finale, en particulier quand je m’offre un plaisir solitaire. Mais ici, urgence, incendie, feu d’artifice ! 
Je ne sais à la suite de quel effort de volonté Charles parvint à se contenir, c’est moi qui jouis la première, m’abandonnant en une longue plainte lascive. 
La fulgurance fut à l’image de la montée : brève et pointue, mais elle me permit aussi de reprendre mes esprits assez rapidement. 
Je savais qu’il aimait s’abandonner sur mes seins, et, devinant son intention, je me préparai à le recevoir. Je me cambrai, prenant appui sur mes coudes, et bombant la poitrine, je lui présentai mes seins enserrés dans mes mains. Il glissa son phallus entre mes globes et se mit à le faire coulisser à vive allure. J’écrasai mes seins l’un sur l’autre afin d’enfermer le chibre fouineur. Fascinée, je fixai le gros bout turgescent qui apparaissait et disparaissait, semblant prendre du volume à chaque retour. Un petit coup de langue attendait le bélier à chaque fin de course. Charles haletait et je sus qu’il allait bientôt exploser. Il se dégagea, se mit à tapoter ‘mes chéris’ tout effarouchés, enfonça son gland dans l’une de mes aréoles puis se recula et, soudain, en un feulement animal, se répandit en longs jets crémeux sur ma poitrine. J’adore voir gicler ainsi le sperme en saccades, c’est un moment que je trouve très émouvant, celui où un homme laisse libre cours à sa passion, s’épanche, s’abandonne totalement. Et puis, cette odeur de fauve… Je me mis à étaler sa semence sur mes seins frétillants… sensation voluptueuse ! ça glisse, ça luit, c’est bien excitant ! 
Charles, après avoir malaxé un long moment mes seins tout poisseux, luisants et souples, après avoir étiré mes pointes dressées et les avoir fait rouler entre ses index, ce qui me fit couiner de plaisir, s’étendit sur ma poitrine en poussant un long gémissement. Je me mis à lui caresser les cheveux, tendrement. Il gisait, béat, éperdu, visiblement aux anges. Je le laissai s’assoupir. 
 
o o O o o 
 
Outre ses activités de metteur en scène et, très occasionnellement, d’acteur, Charles dirigeait une petite association culturelle pour laquelle il avait obtenu un subside de fonctionnement lui permettant d’engager un minimum de personnel. 
Il savait que, après avoir renoncé à poursuivre la kiné, je m’étais lancée dans des études littéraires, certes sous une forme accélérée : quelques stages de formation ici et là, mais qui m’avaient procuré certificats et diplômes en bonne et due forme et, surtout, une connaissance réelle des usages en matière de présentation de textes, de règles typographiques, etc. 
Je fus quand même fort surprise le jour où il me proposa de m’engager au sein de son association. Je n’avais pas une formation bien solide, je ne connaissais pratiquement pas le milieu socio-culturel et, surtout, je manquais de pratique. 
Charles balaya mes objections en quelques phrases. 
Ne te mésestime pas, me dit-il de sa voix tranquille et posée, je suis sûr que tu te sentiras très vite tout à fait à l’aise et que ce job te plaira. Tu as toutes les dispositions voulues et, déjà, tu aimes l’écriture, c’est l’essentiel ! 
Oui mais… 
De toute façon, je te prends à l’essai pour trois mois, on verra bien ! 
À l’heure où j’écris ces lignes, Charles est toujours mon boss, et je suis ravie du travail varié, souvent passionnant, que j’accomplis pour lui. Qu’il s’agisse de toilettage de textes, de préparation de conférences, d’élaboration de brochures pédagogiques, de réception d’élèves ou d’étudiants préparant des travaux de fin d’études, tout cela me convient parfaitement. 
 
o o O o o 
 
Charles trompait sa femme, c’était un fait ! Mais il avait su se montrer discret et, d’une certaine façon, respectueux au point de ne jamais se laisser aller au moindre geste ni même au moindre regard sous le toit conjugal. Certes, Madeleine n’ignorait que peu de choses des frasques de son mari fantasque et plutôt volage, mais elle fermait les yeux, trop consciente qu’elle n’avait rien à gagner à le harceler ou à tenter de le freiner. C’est ainsi que, le premier soir, alors que je venais de m’abandonner à son doux assaut, nos ébats ne se déroulèrent pas dans leur salon : Charles s’était proposé de me ramener. C’est donc chez moi que, pour la première fois depuis longtemps, je fis à nouveau vraiment l’amour avec un homme, espérant bien autre chose qu’une séance de baise propre à m’abrutir et me pousser un peu plus loin sur le chemin de la honte et du désespoir. 
Plus tout jeune, Charles n’en était pas moins un amant tout à fait acceptable, mais, on l’aura, deviné, je n’éprouvai jamais pour lui, en dépit de toute mon admiration et d’une tendresse sincère et profonde, cette passion dévorante qui caractérise les amours absolues. 
Plutôt clairvoyant, il le comprit fort tôt et eut la délicatesse — et le courage — de m’en parler. Si j’en éprouvai un surcroît de respect pour sa personne, je ne me mis pas à l’aimer pour autant. J’avais pourtant toutes les raisons du monde de me laisser aller, d’être séduite, mais, encore une fois, ces choses-là ne se commandent pas ! J’en étais pourtant quelque peu affligée, car je sentais que, pour lui, la chose était bien plus sérieuse : il m’aimait tout de bon, me le répétait sans cesse, de manière si profonde, si sincère, si attendrissante. 
Je sais, me dit-il un jour, que tu me quitteras tôt ou tard… Non, ne dis rien ! Ce n’est pas un problème pour moi ! Comme il mentait mal ! J’y suis préparé, je te demande simplement de ne pas tricher, de m’avertir…  
J’étais prête à fondre en larmes. 
 
Suite : chapitres 28 à 31 
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