Bilitis 
 
Le Confessionnal 
 
La lourde porte de chêne se referma dans une sorte de fracas que le silence absolu des lieux rendit assourdissant. Thérèse demeura un moment immobile, comme écrasée par la solennité de la chapelle plongée dans une pénombre à la fois rassurante et inquiétante. 
Lorsque le silence fut revenu, lorsque les battements de son propre cœur lui parvinrent à nouveau aux oreilles, elle osa progresser de quelques pas au milieu du lieu sacré, tout peuplé de statues de saints figés, immobiles, prostrés dans des attitudes édifiantes. Elle se laissa lentement envahir par la sérénité de ce lieu tout imprégné de recueillement et qui semblait frémir encore de la présence furtive des religieuses, du prêtre, des enfants de choeur, des pénitents. Elle huma, non sans délectation, l’odeur de l’encens, des cierges, des boiseries vétustes. 
L’instant, pour elle, était grave : à la veille de prononcer ses vœux, elle avait tenu, suivant en cela le conseil avisé de sœur Marie-de-l’Enfant-Jésus, à venir se recueillir en ce lieu afin de se livrer à un ultime examen de conscience. C’est que l’engagement qu’elle allait prendre serait sans retour : elle allait épouser Dieu, lui prêter un serment grave, définitif, qui l’enfermerait à tout jamais dans la communauté des sœurs. Elle allait renoncer, sans appel, pour toujours, à la vie agitée, dissolue, frénétique, que connaissaient la plupart de ses semblables. 
Il lui fallait, là, maintenant, en ce lieu sacré, peser pour jamais le pour et le contre. Était-elle seulement digne d’entrer ainsi en religion, de se joindre à ces belles âmes qui, bien avant elle, avaient choisi de se vouer, corps et âme à la seule cause encore digne et noble qui puisse se présenter en ce bas monde ? 
Mais aussi, mais surtout, elle se sentait attirée vers l’Idéal incarné par le Christ, les Textes sacrés, l’Église en son immense sagesse et son immémoriale sérénité. Elle allait faire le choix de se retirer du monde et de ses turpitudes pour se livrer à la Prière, à la quête de l’Ineffable, du Beau, du Sacré, du Saint. 
Elle s’exaltait en ce lieu propice, se sentait monter vers Dieu, appelée vers un idéal merveilleux, quoique, elle le pressentait, bien difficile à atteindre. Mais elle lutterait, ne s’autoriserait aucune faiblesse, se montrerait intransigeante, voire cruelle, envers elle-même. C’est qu’elle aurait à surmonter quelques travers et à brider certains penchants. Elle savait fort bien qu’elle n’était pas parfaite ! 
Depuis qu’elle avait entamé son noviciat, la vie avait bien changé pour cette belle fille, insouciante, pleine de vie, de charme et de santé. C’en serait fini désormais de ces petites friandises qu’elle s’offrait à l’occasion et dont elle ne faisait un usage modéré que pour préserver sa ligne. Là, ce sera ‘ceinture’, et pour longtemps ! 
Elle s’était déjà débarrassée d’une jolie quantité de bijoux, dont la plupart étaient loin d’être de simples colifichets. Le plus dur avait été de se séparer de sa chevalière, si fine, de l’or le plus pur, cadeau de sa tante Suzanne, sa chère ‘Suzon’ qu’elle adorait et qu’elle ne verrait bientôt plus qu’au travers d’une ouverture grillagée. 
Elle avait, dans la solitude de l’espace restreint qui lui était réservé — une cellule exiguë — su tempérer sa propension naturelle à laisser libre cours à ses états d’âme : fini de rire à tout bout de champ, pour un oui ou pour un non ; fini de chanter sous la pluie d’été qu’elle ne prendrait plus plaisir à laisser ruisseler sur son visage ; fini de jacasser à l’infini avec l’une ou l’autre copine gouailleuse. 
Sans être vaniteuse, elle se rappelait le plaisir discret qu’elle prenait à capter à la sauvette son image dans un miroir, voire dans une vitrine. Il y avait bien longtemps que cette opportunité ne lui était plus offerte : sa cellule ne comportait pas de miroir ! Elle avait donc appris à s’en passer, elle avait renoncé à tout maquillage, banni le moindre fard. C’est qu’elle était plutôt jolie notre Thérèse qui allait se soustraire ainsi à l’assiduité des hommes. 
Le plus dur serait sans doute de se débarrasser de cette habitude qu’elle avait prise de soulager ses ‘démangeaisons’. Ainsi avait-elle nommé pudiquement les assauts de sa chair, ces picotements qui naissaient dans son ventre, ces bouffées de chaleur qui la parcouraient, gonflant ses seins, lui asséchant la bouche, l’enfiévrant toute pour se localiser en un endroit précis qu’elle s’interdisait de toucher, d’effleurer même. Pour se calmer, elle glissait le polochon qui ornait la tête de son lit et s’y frottait convulsivement jusqu’à ce que, accompagné de quelques soubresauts, s’écoule le long de ses cuisses ce liquide étrangement odorant, poisseux témoin d’une dépravation, d’une débauche sensuelle qu’elle avait bien du mal à brider. Combien de fois ne s’était-elle pas mordu les lèvres afin de refouler les cris de délivrance qu’elle sentait monter du fond de son être ? C’était à chaque fois le même scénario : elle commençait par résister farouchement, dans l’idée de mater sa chair, de se maîtriser, de se convaincre qu’elle le pouvait. Pourtant, en dépit de quelques pénibles réussites qui la laissaient maussade et de méchante humeur, la suite était toujours la même : elle finissait par céder à l’appel puissant de ses sens et, rageusement, en colère contre elle-même, toute dépitée de sa nouvelle défaite, elle s’abandonnait à sa frénésie masturbatoire. Le fait qu’elle ignorait le mot ne changeait rien à l’affaire. Tout ceci n’était, pour elle, pas vraiment du « sexe » (encore un mot banni de son vocabulaire !) mais de l’hygiène. Elle se gardait d’ailleurs bien, guidée en cela par un instinct très sûr, d’aborder en son for intérieur un sujet aussi brûlant. 
Elle était donc convaincue qu’il lui faudrait compter sur d’autres forces que les siennes propres, bien dérisoires en vérité. Elle s’avisa alors qu’elle était entourée de nombreuses images qui, sous une forme ou sous une autre, se présentaient à elle comme autant de témoignages de vies exemplaires, de destins élevés, de conduites édifiantes. Que ce soient les grands tableaux qui évoquaient l’un ou l’autre épisode de la vie de certains saints ou les statues qui se dressaient de-ci de-là comme autant de vibrants hommages à la grandeur divine, tout en ces lieux respirait la ferveur, le dévouement, la sainteté. Elle se plut à les considérer tous comme autant d’alliés puissants ! 
Elle s’approcha d’une statue représentant saint François d’Assise qui, les yeux levés vers le ciel, souriait, le regard empreint d’une sérénité absolue, témoin d’une foi inébranlable. Cette contemplation l’emplit d’une joie discrète et suave. 
Comme encouragée par cette première vision, si propre à la conforter dans sa résolution, elle se tourna alors vers une très belle sculpture en bois peint représentant sainte Thérèse d’Avila. L’artiste — indéniablement talentueux — s’était attaché à rendre toutes les nuances de l’extase qu’avait dû connaître la sainte. Thérèse !… sa sainte patronne, celle qui lui avait prêté son nom, ce nom qu’elle ne portait plus que pour quelques jours, quelques heures peut-être, avant de s’en voir attribuer un tout neuf et qui scellerait définitivement son pacte avec Notre Seigneur. 
Elle contemplait, fascinée, les traits de ce visage tout déformé par la force, la violence de ce qu’elle avait dû ressentir en cet instant si bien rendu par le sculpteur. Oh ! oui, c’est vers cette pureté, cette envolée irrésistible qu’elle se sentait attirée. Elle voulait connaître, ou au moins approcher, cette joie triomphante qu’exprimait ce visage tout baigné des larmes d’un bonheur ineffable, surhumain, semblait-il. Elle vibrait, se sentait éperdue, gagnée par un sentiment d’exaltation… les premiers degrés de l’escalier qui la conduirait vers l’extase divine ? Elle se sentait prête, résolue ! Elle s’abîma dans la contemplation de ce visage qui lui sembla soudain si proche. Thérèse ne pouvait être que son amie, sa protectrice, sa complice ! Elle en était persuadée. 
Il lui sembla être capable de partager cet émoi si bouleversant qui se révélait là. Abandonnée, alanguie, la sainte offrait l’image même de la fragilité, de l’abandon, d’une forme pointue de la féminité, peut-être. Quelle douceur elle exprimait, quelle joie, quel plaisir !… Plaisir ?… Mais oui, à l’évidence, notre sainte était en proie à un plaisir violent, qui la dépassait, l’enveloppait toute, la submergeait. Cette vérité lui apparaissait à présent avec une criante évidence : sainte Thérèse était en train de jouir ! D’une jouissance divine, bien au-delà de la chair et des trivialités de ce monde en perdition ! 
Mais… la question se posa à son esprit : Thérèse n’était-elle, en cet instant sublime, en proie qu’aux seuls élans de l’esprit ou son être entier était-il partie prenante ? Il lui sembla qu’un tel élan devait, en raison même de sa toute-puissance, concerner son être entier, en son corps, en sa chair même. Thérèse devait être en proie à un bouleversement total, complet ; son enveloppe charnelle devait être parcourue de frissons violents, de spasmes, comme… comme au moment de connaître… oh ! mon Dieu !… comme au moment de connaître le plaisir aigu de la chair… l’orgasme ! 
Thérèse rejeta avec violence cette pensée qui lui parut soudain aussi sacrilège qu’incongrue. « Mais non, voyons ! l’orgasme, impensable ! Oh ! ce mot !… C’est ridicule ! Il s’agit de sexe, là, d’une chose horrible, totalement à l’opposé de ce dont il est question ici ! Voyons, Thérèse, reprends-toi ! quelque diable doit t’avoir glissé dans l’esprit une telle pensée aussi déplacée, aussi irréligieuse, aussi sacrilège. » 
Thérèse sentit monter à ses joues le rouge de la honte. Elle s’efforça de chasser de son esprit cette association ridicule… et pourtant… ce visage, cette grimace ! C’était flagrant !… 
Complètement désemparée, elle battit en retraite, en proie à vif sentiment de culpabilité. 
Fuyant la statue de sainte Thérèse, devenue soudain si humaine, trop humaine, elle se heurta à un petit autel au pied duquel était installé un présentoir hérissé de longs cierges effilés, dressés tout droits, tels les tours d’une cathédrale, en ce mouvement ascendant, bien propre à représenter la volonté d’atteindre Dieu, ou du moins de s’en approcher.  
Comme on s’empare, sans réfléchir, d’un objet salvateur au moment du danger, elle empoigna une des bougies, celle qui se trouvait juste devant elle, à portée de sa main. Le contact doux et lisse aurait pu la rassurer, pourtant Thérèse sentit monter en elle comme un vent de panique. Elle réalisa que les choses étaient en train de prendre une tout autre tournure que prévu. Loin du calme recueillement qu’elle attendait et des débats mystiques auxquels elle se sentait préparée, voici qu’elle se trouvait confrontée au plus redoutable adversaire qu’elle ait jamais affronté : elle était en train de comprendre la vraie nature de ce que, jusqu’ici, elle s’était efforcée de nier, d’évacuer, d’arracher à sa chair : le sexe ! D’un coup, d’un seul, le voile tomba : elle prenait conscience qu’elle était femme, dotée d’un corps façonné par le Créateur lui-même pour porter des enfants, pour donner la Vie ! En attestait à suffisance ce sang qui, fruit flétri de ses entrailles, s’écoulait régulièrement de son ventre. Elle s’étonna de n’en avoir jusqu’ici éprouvé qu’un sentiment de honte, d’avilissement. Femme ! oh, oui, elle se sentait femme, faite pour la Vie, pour l’Amour, pour la joie, pour le bonheur, pour les plaisirs de l’existence, pour… oui ! pour les élans de la chair… pour… le sexe ! Oh, mais oui ! Elle frissonna, effrayée par l’acuité de sa propre pensée. Il n’était plus temps de tergiverser à présent et Thérèse devina qu’elle était à la croisée des chemins, que se concrétisait dans son esprit un débat essentiel, fondamental, décisif. 
Son regard revint vers ce cierge dressé dans sa main, souple et tiède, si pur dans sa blancheur, si fier dans sa noble rigidité, prière de cire, élan de ferveur et de foi. Et pourtant si semblable à… oh, mon Dieu ! Lui revint à l’esprit, avec une implacable netteté et une précision sans faille l’image de ce phallus qu’elle avait eu sous les yeux, un jour d’égarement, lorsque, mue tant par la curiosité que par un trouble qu’elle n’avait su dominer, elle s’était laissée entraîner par ce camarade de classe, beau et gentil garçon, qui lui faisait depuis si longtemps une cour patiente, presque timide, mais assidue. Elle avait fini par accepter de se retrouver un moment seule avec lui, dans sa chambre, sous le prétexte d’une révision scolaire. Comme ils avaient été maladroits ! Après mille hésitations pourtant, et au terme de bon nombre de gestes furtifs et malhabiles, elle avait fini par se laisser partiellement dévêtir et avait accepté d’aller « un peu plus loin », selon l’expression prudente de son jeune prétendant. Elle se remémorait son trouble, une étrange fierté gâtée par un sentiment de culpabilité, lorsque le visage du garçon s’était empourpré à la vue de sa poitrine dénudée, toute palpitante d’effroi. Elle l’avait laissé déboutonner son pantalon, non sans précipitation, et en extraire cet objet singulier et si déroutant dont il ne semblait trop savoir que faire. Elle avait été impressionnée par la blancheur du chibre dressé, mince et droit, par sa forme aussi qui lui fit penser à une asperge d’un gabarit supérieur. Les choses n’étaient pas allées plus loin cependant : prise de panique, Thérèse avait brusquement congédié le téméraire qui, brisé dans son élan, avait pris la fuite en s’excusant de son audace. Thérèse avait ensuite relégué cet épisode aussi honteux que bouffon dans les replis de sa mémoire. 
Ce qui se passa ensuite ne doit rien à la réflexion, ne saurait en aucune manière s’apparenter à un choix rationnel ou raisonnable. Ce fut comme lorsqu’une digue se rompt, comme lorsqu’un barrage cède sous le poids des eaux ou d’un glissement de terrain : hors d’elle-même, Thérèse arracha le cierge étonné à son support de froid métal et, comme une démente, se rua vers le seul endroit propice à recueillir sa honte, à abriter sa profonde détresse : le confessionnal ! 
 
Aussitôt refermé sur elle le pesant carré de velours cramoisi, Thérèse se laissa choir sur le coussin déformé par la quantité, sans doute impressionnante, de genoux durs ou arrondis qui avaient, au fil des générations de pénitents, écrasé le tissu fatigué. 
Elle demeura quelques secondes haletante, l’esprit vide, le cœur battant à tout rompre, désemparée, serrant le cierge dans sa main sans en avoir vraiment conscience. La quasi-obscurité du lieu confiné lui faisait comme une protection. Elle se calma quelque peu et, se relâchant, pivota sur elle-même pour se retrouver assise, le dos au panneau qui la séparait du prêtre absent. 
C’était le moment de la Vérité ! Allait-elle être capable de surmonter, en cet instant fatidique, son inclination naturelle, son penchant, son vice ? La chair allait-elle l’emporter sur l’esprit ? Tremblante d’une sorte de rage à peine contenue, elle contempla d’un regard haineux le cierge qui commençait à plier légèrement sous la pression de ses doigts enfiévrés. Comment ce morceau de cire dont la vocation était de seconder la prière, d’aider à la contemplation, de favoriser la ferveur avait-il pu à ce point se muer en un objet évoquant le sexe, favorisant le vice ? Sacrilège ! Monstruosité ! Péché mortel ! 
De quoi s’agissait-il après tout ? D’un côté, sa chair, son corps, son penchant à se donner du plaisir, sa faiblesse en somme ! Résolument, courageusement, elle s’imagina — puisqu’elle ne pouvait les percevoir — ses formes généreuses emprisonnées sous la robe de serge grise ; ses bras, ses cuisses couvertes de ce fin duvet blond dont elle s’efforçait d’annihiler en cet instant la charge sensuelle ; ses seins qui, si souvent, se gonflaient de manière inopportune. 
De l’autre, un dérisoire morceau de cire d’abeille. Et c’est ça qui… Allons donc ! Elle allait surmonter cet instant d’égarement, se montrer la plus forte, une bonne fois pour toutes. Il ne sera pas dit qu’un instrument du culte, un objet destiné à rendre hommage au Créateur allait se diaboliser ainsi au point de se muer en un instrument de trivial plaisir ! Non, non, non et non ! D'ailleurs, elle allait se le prouver séance tenante ! Pas question de s’abandonner, de se laisser aller à ressentir quoi que ce soit ! Non, mais ! Elle se mettait au défi ! Elle allait gagner son combat contre la chair, là, tout de suite ! 
Rageusement, elle releva ses dessous, écarta les cuisses et, sans hésitation, introduisit l’objet entre ses cuisses. Accompli dans la fébrilité, ce geste obscène et inédit auquel elle se contraignait, surmontant un fameux interdit, fut bien mal ajusté et elle mit tout un temps à trouver l’orifice sacrilège, l’antre du péché. Le cierge rétif semblait se rebeller contre l’acte profanateur. 
Agacée, énervée par sa maladresse, elle grogna d’impatience, puis, ajustant sa visée, trouva l’entrée proscrite et, sans vergogne, enfonça d’un coup le cierge maudit. Elle réprima un cri de douleur. Trop sèches, les muqueuses se révoltaient et se contractèrent sous l’assaut brutal. Mais Thérèse entendait tout à la fois se débarrasser d’une sale manie et se punir. Elle se réjouit donc de l’émergence de cette douleur et se mit à se labourer le vagin de plus belle, accentuant délibérément sa souffrance, dans l’idée de se châtier. Les chairs meurtries se gorgèrent de sang, et se gonflèrent d’indignation et de honte. 
Thérèse crut son triomphe proche : elle ne ressentait aucun plaisir ! juste une cuisante douleur et une vive irritation à l’endroit où elle s’infligeait le traitement punitif. Sa rage s’en trouva quelque peu calmée et, sans qu’elle en eût conscience, en dépit de la douleur, son corps se détendit un peu. Son geste se fit moins agressif et la tempête de ses sens s’apaisa légèrement. Thérèse aurait fort bien pu s’arrêter là et se déclarer victorieuse, s’estimer suffisamment punie ; mais, en une bouffée d’orgueil, elle décida de poursuivre, pour consommer son châtiment, pour que son triomphe soit indéniable, définitif.  
C’était compter sans les ressources de sa propre chair qui sut s’adapter bien vite au traitement cruel qu’elle s’infligeait. Ainsi, en quelques minutes à peine, la frontière, si souvent bien mince, entre la douleur et le plaisir s’en trouva ainsi franchie sans que, bien entendu, Thérèse en eût conscience. 
Lentement, insidieusement le plaisir commença à se mêler à la douleur, à la dénaturer, à la faire évoluer ; et Thérèse qui ne s’acharnait plus à présent, en tout cas plus du tout avec la frénésie du début, se surprit à vouloir prolonger son supplice pour des raisons qui commençaient à s’obscurcir en son esprit toujours en proie à une vive exaltation. Elle ne réalisa pas tout de suite le danger. Son bassin accompagnait maintenant le va-et-vient qui s’était assoupli, élargi, adouci, à son insu. Ses fesses se soulevaient à présent bien moins pour tenter d’éloigner la douleur que pour recueillir un plaisir encore mal identifié. Ses cuisses, qu’elle s’obligeait à ouvrir aux premiers moments de l’agression rageuse, s’écartaient maintenant avec une surprenante spontanéité afin de faciliter l’intrusion comme si elles avaient perçu le changement. Le halètement, compagnon de sa colère il y a quelques instants encore, se muait en une succession de petites expirations porteuses de ce que Thérèse n’aurait pas encore osé nommer : le plaisir. 
Lorsque, enfin, elle sentit le danger, il était trop tard : sa chair réclamait à présent son lot de satisfaction, ses cuisses se tendaient déjà vers un plaisir qui s’annonçait grandiose, ses fesses tressautaient, comme à la fête, sa vulve était parcourue de frissons qui n’avaient plus rien de craintif ou d’indigné, son vagin s’était mis à ruisseler et, lorsque l’odeur du péché, si reconnaissable, atteignit ses narines dilatées, Thérèse sut qu’elle ne pourrait plus l’emporter, qu’elle était désormais prisonnière de ses sens, esclave de sa chair, entièrement tendue vers le plaisir. 
Manipulé avec une trop grande vigueur, le cierge, déjà déformé, se rompit soudain en son milieu. Thérèse utilisa la partie supérieure, celle dont dépasse la mèche, pour se caresser la vulve, la tapotant aussi, de façon intermittente, puis elle fit courir un moment le petit cordon râpeux sur son clitoris qui, quoique toujours encapuchonné, frémit et se dressa sous la caresse. Mais Thérèse en voulait davantage à présent : laissant choir le haut du cierge, trop mince, elle s’empara de la partie inférieure, plus lourde, plus épaisse, et se l’enfonça à nouveau dans le vagin en couinant. Elle avait envie d’être pénétrée, défoncée, et c’est avec une sauvagerie nouvelle qu’elle reprit ses mouvements. 
Le plaisir montait, en vagues successives, de plus en plus envahissant. Il y eut comme un moment de tension extrême, et elle se figea un instant. Tout semblait pouvoir encore basculer d’un côté ou de l’autre. Thérèse allait-elle, malgré tout se ressaisir, s’arracher à sa jouissance, ou au contraire s’abandonner et se laisser rouler sur la pente de l’exultation charnelle ? 
Il était là, le moment de vérité ! sans faux-semblants, sans considération aucune autre que ceci, clair et net : Dieu ou la chair ? La prière ou le plaisir ? Affolée, éperdue, à la pointe d’elle-même, Thérèse fondit en larmes, mais sans parvenir à interrompre son geste qui, d’instant en instant accroissait son plaisir, un plaisir dru, cruel, impérieux, sauvage… tout puissant ! 
C’était simple pourtant : il lui suffisait d’interrompre son geste. Mais elle réalisa que son corps entier était investi, participait à son plaisir : son cœur battait la chamade, son visage devait être écarlate, ses chairs étaient brûlantes, ses seins, tout gonflés, dardaient leurs pointes en folie, ses cuisses vibraient, ses fesses tremblaient, son bassin dansait, son vagin chantait ; elle était emportée, roulait à l’intérieur d’elle-même ; il lui semblait qu’elle prenait feu, qu’elle s’élargissait, qu’elle montait vers… Dieu, vers le plaisir absolu, vers l’Enfer immonde, vers l’orgasme salvateur, vers la rédemption de la chair et des corps, vers des délices jusqu’ici inaccessibles. Comment arrêter ça ?… 
Elle sentit venir l’orgasme : son souffle se fit plus rauque, sa tête se mit à tourner, des spasmes violents agitèrent sa chair tremblante, elle se tendit comme un arc, son vagin prit des dimensions affolantes, le feu courait en elle… « Oh, Dieu ! que c’est bon, que c’est bon, la chair, le sexe, le plaisir la jouissance ! je… je… je vais mourir ! » Ses lèvres s’entrouvrirent sur un long hurlement qu’elle n’arriva pas à contenir. L’orgasme survint, sauvage, somptueux, impérial… divin ! 
Quelques spasmes vinrent encore secouer le corps alangui de Thérèse qui, épuisée, s’était entièrement relâchée. En un geste plus instinctif que réfléchi, elle porta ses doigts tout poisseux à sa bouche. L’odeur prégnante, le goût salé sucré de sa mouille l’emplirent d’un ravissement étonné. Ainsi, c’était ça, la saveur interdite, le goût du sexe ! Dieu que c’était donc bon ! 
Thérèse aurait pu se retrouver en proie à un violent sentiment de culpabilité, mais au lieu de se laisser envahir par la honte et le repentir, elle se redressa, fière et déterminée. Quelque chose venait de se briser en elle, au plus profond. Sa défaite s’était muée en triomphe : le triomphe de la chair ! Elle venait de se découvrir femme ! Son corps venait de lui envoyer un message clair et fort : la femme, la femelle en elle venait de s’arracher à une vocation incertaine qui lui parut soudain inepte, dénuée de sens. Elle réalisa à la fois quel destin elle abandonnait et quelle nouvelle vie s’ouvrait devant elle. 
Sortant du confessionnal, à peine rajustée, encore toute maculée, toute vacillante des effets du plaisir violent qu’elle venait de se donner, Thérèse se dirigea vers la grande porte de la chapelle. 
Comme ce lieu lui paraissait sinistre à présent, tout empreint de tristesse, de renoncement, de douleur. Elle fut prise d’une envie de fuir au plus vite cet endroit lugubre. En passant devant la statue de saint François d’Assise, elle s’avisa que son attitude, celle-là même qu’elle prenait tout à l’heure pour une sereine sagesse lui paraissait à présent n’exprimer qu’une grande naïveté confinant à la niaiserie. Et quand, s’immobilisant un moment devant l’effigie de sainte Thérèse, elle leva des yeux interrogatifs vers le visage prostré de la sainte, elle sut qu’elle avait vu juste, qu’elle avait su percevoir le sens réel de ce rictus quasi douloureux. 
C’est une Thérèse bien différente qui laissa retomber avec fracas la lourde porte de la chapelle qui fut le témoin rigide et froid de sa métamorphose. Thérèse s’en allait vers une autre vie. 
 
30 Avril 2006 
 
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