Un amour de patronne 
Chapitres 8 à 10 
8. Le menu. 
Dès le lundi la vie reprit son cours avec son laborieux cortège de ternes besognes administratives, de courbettes et de sourires contraints. Christine respectait nos accords avec une rigueur absolue. J’aurais vainement attendu un coup d’œil complice, une quelconque allusion, un propos ambigu. Cette évidence, en même temps qu’elle m’enlevait toute espérance, me procurait un sentiment de sécurité : notre secret serait bien gardé ! N’empêche, c’était dur de se brimer ainsi, de devoir se donner cette cruelle comédie de l’indifférence. J’ignorais si j’allais me montrer capable de jouer bien longtemps ce jeu frustrant. C’est Christine qui trouva, sinon la solution, du moins un dérivatif. 
Tous les matins, sur le coup de onze heures, la petite Joëlle, une ravissante petite brune aux yeux rieurs m’apportait ce qu’elle avait comiquement baptisé « le Menu ». C’était une grande chemise à soufflets de toile, rigide et terne. Il s’en dégageait une odeur de vieux carton et de tabac froid. L’objet était manifestement passé en de nombreuses mains. Il ne devait sa survie qu’à l’efficace simplicité de sa conception et à sa solidité. Le contenu de ce classeur rébarbatif ne variait guère au fil des jours : notes diverses à ventiler entre les différents attachés de cabinet, instructions laconiques généralement jetées à la hâte sur papier libre, documents destinés aux signataires des différents attachés, voire à celui du ministre lui-même. 
De temps à autres s’y trouvait une enveloppe fermée portant, au-dessus du nom du destinataire, une étiquette rouge vif sur laquelle on pouvait lire, en grasses, la mention « Confidentiel ». Il s’agissait d’instructions tactiques, de consignes officieuses, voire d’ordres purs et simples, mais dont la source ou la procédure devaient demeurer secrets. 
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Ce matin là, nous étions déjà le jeudi qui suivait notre escapade « Aux Trois Perdreaux », j’avisai, parmi les habituelles enveloppes et documents que contenait « le Menu », une enveloppe à mon nom, en papier craft — chose inhabituelle — et revêtue de la fameuse étiquette « Confidentiel ». Intriguée, je déchirai le haut de l’enveloppe et en sortis trois feuillets pliés. Les deux derniers étaient d’une agréable couleur vert pomme et étaient couverts de la fine écriture de Christine que je reconnus aussitôt. Le premier feuillet, un banal papier à en-tête du ministère, portait la mention suivante : « À ne lire que dans la plus absolue confidentialité. » Et en bas, en post-scriptum : « De préférence en dehors du service. » 
Je replaçai prestement le tout dans l’enveloppe que j’enfermai à clé dans mon tiroir particulier avec la ferme résolution de ne prendre connaissance de la curieuse missive que dans la solitude de mon appartement, le soir, après le service. Je venais de m’infliger là une cruelle décision. Vingt fois, au cours de la journée, je faillis ouvrir le tiroir dans l’intention d’aller lire les fameux billets dans une des toilettes de l’étage. Je parvins à m’en abstenir. 
Rarement les heures m’avaient paru aussi longues. Je n’eus, ce jour là, l’occasion de me trouver en présence de Christine, qu’à trois reprises. Comme je le redoutais, je n’eus droit qu’à son habituel maintien impavide. 
L’heure de la délivrance sonna enfin. 
A peine refermée la porte de mon appartement, je me débarrassai de ma veste et de mes souliers et me jetai sur le canapé. Toute fébrile, je fis glisser les feuillets hors de l’enveloppe et me mis à les parcourir avec avidité, le cœur battant. Christine m’écrivait ceci : 
« Ma chérie, 
Je ne sais si tu ressens la même chose que moi mais cette obligation, malheureusement indispensable, que nous nous sommes imposées m’est bien pénible. Je passe ma journée à repousser mille images et impressions qui me viennent de toi : ton odeur si prenante, la pression de ta peau en contact avec la mienne, la caresse de tes cheveux sur mon cou, le goût délicat de tes lèvres… Lorsque, pour mieux les évoquer, je ferme les yeux, c’est ton regard alors qui me pénètre, tes mains qui parcourent mes seins, tes lèvres qui s’insinuent entre les miennes… En ce moment même, je suis toute excitée et je crève d’envie de te serrer dans mes bras, de caresser ton adorable corps, de respirer ton odeur, de… » 
Visiblement, Christine avait interrompu ici sa lettre, probablement dérangée par quelque importun. Voilà qui semblait indiquer qu’elle écrivait au bureau. Cette espèce d’entorse à notre pacte m’inspira un curieux sentiment de jalousie et d’effroi. En même temps, je me sentais flattée. L’écriture reprenait, plus nerveuse, plus rapide semblait-il, à en juger par les lettres moins achevées et les caractères nettement plus grands. 
« … de baiser tes lèvres, de boire ta salive, de te mordiller le cou, de caresser tes seins, d’explorer ton intimité, de te voir jouir. Tu sais, quand je vois que tu es sur le point de jouir, quand tu as ce regard qui file, quand tu es toute tendue de désir, quand ton visage s’enflamme, je deviens comme folle ! Rien que d’évoquer ce moment, j’en suis toute mouillée. Il faut que je me calme. » 
Là encore, Christine avait du suspendre son écriture, car la suite était à nouveau rédigée en caractères plus réguliers. Elle concluait : 
« Je viens de me relire et trouve ma missive un peu folle. J’ai failli l’envoyer au panier, mais je me dis que ça te fera peut-être plaisir de savoir dans quel état tu es capable de me mettre, même à distance. 
Ta Christine qui délire et qui t’aime. » 
Au moment où je lisais ces derniers mots, je m’aperçus que, une main écrasée sur la vulve, j’étais prête à l’orgasme. Je fermai les yeux, me laissai aller en arrière sur le canapé, écartai les cuisses et, évoquant l’image obsédante de Christine en train de jouir, je me préparai au doux frisson. Pendant qu’une main écrasait un sein, de l’autre je plongeai dans ma grotte d’amour et me mis à me branler le clitoris, un doigt de chaque côté de la petite hampe, bien à la base. L’orgasme ne se fit pas attendre. Je m’entendis crier : 
Christine, oh !… ooh !… mon amour !… Pourquoi tu n’es pas là ?… 
Hors de moi, je me retournai sur le ventre, m’emprisonnai la tête entre deux coussins et me mis à sangloter. Il me fallut quelques minutes pour recouvrer mon calme. Ma respiration se régularisa. Je ramenai ma main toute poisseuse de mes sécrétions et pris un amer plaisir à m’imprégner de ma propre odeur tout en regrettant que ce ne fût pas celle de Christine. 
Prise par une sorte d’impulsion irrépressible, je me précipitai à mon petit secrétaire et, d’une traite, lui répondis ceci : 
« Mon amour, 
Ta lettre m’a bouleversée, comme tu peux l’imaginer. J’en suis encore toute tremblante et — ça ne te surprendra pas — toute mouillée, car tu m’as fait jouir, ma belle garce ! Je ne sais pas si ça va te consoler, mais je peux te dire que pour moi aussi cette comédie est difficile à jouer tout au long de la journée. Moi aussi, bien sûr, je ne cesse de penser à toi, à ta force, à ta beauté, à ta douceur, à ta fragilité aussi (ne te vexe pas !). Je t’aime, ma Christine adorée, je t’aime comme une folle, je suis ton esclave, ta chose, fais de moi ce que tu voudras. 
Ta Dominique qui t’adore. » 
À la place de la signature, j’appliquai consciencieusement mon pouce que je venais de promener sur ma chatte encore ruisselante. Cela fit sur le papier une tache circulaire, presque translucide. 
Sans réfléchir, sans me relire, je pliai nerveusement la feuille que je glissai dans mon sac. Christine la recevrait dès le lendemain matin, par « le Menu ». 
 
 
9. Un exorcisme. 
Comme souvent le vendredi, je ne vis guère Christine qui passa le plus clair de sa journée avec le ministre. Tout au plus avais-je pu l’apercevoir qui traversait les larges couloirs d’un pas pressé, les bras encombrés de dossiers, l’air préoccupé, flanquée de trois ou quatre attachés de cabinet. Je fis passer cette journée maussade en m’appliquant à remplir le plus correctement possible les tâches subalternes qui m’étaient dévolues. Excellent dérivatif au demeurant. 
J’avais pris la nonchalante habitude, après mes journées au ministère, de me baigner longuement puis, après avoir passé un pyjama rétro au point d’en être passablement ridicule — mais si confortable — de m’allonger sur mon canapé afin d’écouter divers programmes diffusés par la radio. J’adorais les retransmissions d’opéra, ayant un faible pour les grands compositeurs italiens du siècle dernier, Verdi en tête. Ce soir là, on donnait une fort belle version de La Traviata que je connaissais presque par cœur. Les yeux clos, abandonnée au milieu des coussins, je me laissais envelopper par la musique énergique que diffusait ma chaîne stéréo — j’avais tenu à me procurer du haut de gamme — et je prenais un réel plaisir à m’identifier à cette Marguerite Gauthier, émouvante et fantasque amoureuse qui fit vibrer plus d’un cœur. 
Soudain, il me sembla percevoir le carillon de ma porte d’entrée. Je baissai aussitôt le volume sonore de ma chaîne : le doute n’était pas permis, j’entendis à nouveau, distinctement cette fois, la sonnette d’entrée. Je n’attendais personne. Intriguée, j’enfilai mes mules, passai rapidement mon vieux peignoir élimé et, inquiète, m’approchai de la porte de mon appartement. J’entrouvris le battant que maintenait la chaînette demeurée encastrée dans son logement. J’eus un soubresaut lorsque j’aperçus, dans le faible éclairage du palier, la silhouette longiligne de Christine. Le cœur battant, je libérai le verrou et ouvris ma porte au large. Avec aux lèvres un petit sourire narquois, Christine s’avança. J’étais à la fois ravie et honteuse d’être ainsi surprise en tenue négligée. 
En une sorte de bafouillage gestuel, je rajustai mon peignoir, cherchant vaguement à dissimuler mon pyjama. Je me sentis rougir comme une gamine prise en faute. Je devais être affreuse, les cheveux tout emmêlés, sans aucun maquillage, en tenue négligée. J’étais en train de maudire ma stupide nonchalance. J’ouvris la bouche dans l’espoir que quelque excuse me viendrait à l’esprit, mais Christine ne m’en laissa guère le temps. Elle s’avança au milieu de la pièce et, se tournant vers moi, me lança : 
Ainsi voilà ton petit nid ! Elle fit quelques pas, laissant son regard errer un peu partout. C’est mignon tout plein ! Je reconnais bien ton goût si sûr et ton souci du rangement ! Bravo !… Elle me fixa, sembla me toiser, et ajouta : Et me voilà, incognito… en visite surprise !… Qu’en dis-tu ? 
Euh !… Je… je… J’étais tellement abasourdie que je n’arrivais pas à formuler la moindre pensée cohérente. Christine éclata de rire. 
Remets-toi, voyons !… C’est tout l’effet que je te fais ?… 
C’est que… si je m’attendais… Tu débarque là, comme ça, sans prévenir, je… 
Tu craignais que je ne te surprenne dans les bras de ton amant ? poursuivit-elle, coquine. Pendant une seconde, je la détestai. Je dus lui envoyer un noir regard car elle me dit, après être venue se planter devant moi : 
Oh !… aurais-je deviné juste ?… Je sentis mes yeux se mettre à picoter : je n’allais pas me mettre à braire, tout de même ! 
— Arrête !… suppliai-je. 
Dominique ! fit-elle, soudain grave. Je suis là ! Pour toi, pour te voir, pour… Je n’en pouvais plus… Il… il fallait que je vienne, que je te tienne dans mes bras… que je… Je vis son œil s’humecter, elle était prête à pleurer. 
Bouleversée, je lui baisai les lèvres. Nous nous étreignîmes avec fougue. Nos langues se léchaient, nos mains parcouraient fiévreusement nos corps affamés de caresses. D’un geste preste, Christine avait écarté les pans de mon peignoir et une de ses mains pétrissait mes fesses pendant que l’autre écrasait un sein. Je m’employai à dévêtir mon amie, la déboutonnai, arrachai son chemisier, fis glisser la fermeture de sa mini-jupe, la laissai choir sur le sol… 
En un clin d’œil, nous fûmes toutes deux nues, enlacées, étendues sur le canapé, laissant libre cours à la joie de nous retrouver, à notre fringale d’attouchements et de caresses. Nous nous dévorions, comme si nous ne nous étions plus touchées depuis des mois. Nos gestes se firent nets, précis, efficaces : en quelques minutes, nous étions arrivées à nous procurer une orgasme majeur. Nous étions étendues l’une à côté de l’autre, nues et encore toutes frémissantes. 
Dominique !… qu’est-ce je suis heureuse d’être là ! 
Pas autant que moi ! répliquai-je, gouailleuse mais sincère. Mais… ajoutai-je, comment se fait-il ?… 
Ta lettre ! sussura-t-elle. Ta foutue lettre !Tu peux te vanter de m’avoir possédée, là ! Après l’avoir lue… après l’avoir… reniflée… j’ai eu le feu aux fesses toute journée ! 
J’éclatai de rire. 
Quoi ? 
C’est comme je te dis ! Attends, je dois vérifier quelque chose… 
Elle plongea entre mes cuisses et fourra sans vergogne son nez sur ma vulve. 
C’est bien ça ! fit-elle, me montrant son visage hilare et triomphant. J’étais secouée de rire. 
Ton odeur ! fit-elle, à nouveau grave, rivant ses pupilles dans les miennes. L’odeur de ton corps, de ton sexe… Oh, bon Dieu !… J’en ai rêvé toute la journée. Mais tu es là maintenant, et je peux te voir, t’admirer. Elle me mangeait des yeux d’un air gourmand, parcourant tout mon corps. Je sentis que je recommençais à mouiller. Piquée dans mon orgueil, je me dressai fièrement, m’offrant à ses regards. Je me mis à caresser l’intérieur de ses cuisses. La chair chaude glissait sous mes doigts fébriles. Nous étions à nouveau bien excitées ! La respiration courte, le rouge aux joues, les yeux vitreux, la vulve en délire, les seins gonflés. 
J’adorais voir Christine dans cet état, je ressentais une vive émotion à contempler ainsi son beau visage déformé par ce rictus irrégulier, témoin du bouleversement de ses sens, sa bouche entrouverte, ses yeux mi-clos, où plutôt à demi ouverts sur la jouissance imminente. Nous étions à présent assises sur nos talons, face à face, nos genoux en contact, en train de nous livrer à ce qui s’avérait notre caresse favorite : nous nous caressions les seins, avec une infinie douceur. Les bouts des index de Christine, qu’elle avait humectés de salive, parcouraient mes aréoles, ou plutôt les effleuraient. Mes seins, touts gonflés, étaient parcourus d’insupportables petites décharges électriques. 
De temps à autres, elle enfonçait ses doigts dans la chair consentante puis reprenait ses effleurements furtifs. Elle titillait un instant les pointes toutes dressées, qui bandaient comme de petits pénis. Mes seins, agacés, furent soudain parcourus de frissons irrépressibles, il me semblait qu’ils allaient éclater, mes tempes bourdonnaient, je mouillais comme une bête. Elle triturait à présent mes globes, s’amusant à les écraser l’un sur l’autre, puis à les griffer, les enserrer entre ses doigts, les pincer en différents endroits, je haletais de bonheur et d’excitation. J’étais toute cambrée, offrant ma poitrine en désir aux caresses suaves de ma divine compagne. 
De mon côté, je promenais à la surface de ses seins des doigts indisciplinés et coquins qui variaient à l’infini parcours, rythme et pression. De temps à autres, au passage, je fixais mes pouces sur ses pointes et les enfonçais en tournant, bien loin dans la chair souple et chaude, ce qui faisait tressauter tout le buste de Christine qui adorait cette caresse. Il nous semblait que nous pourrions poursuivre ce petit jeu indéfiniment. Nous en étions à guetter, au fond de nos pupilles enflammées, l’étincelle qui allait déclencher le grand jaillissement sauvage destiné à ramener le calme en nos corps affamés. Christine s’interrompit soudain, posa ses mains sur mes cuisses et me confia, d’une drôle de voix : 
Dominique, je…hhh… j’ai envie… hhh… tu ne m’en voudras pas si… 
Elle semblait désemparée. 
Qu’est-ce qui se passe ? fis-je, mi inquiète, mi curieuse. 
Je devinai qu’elle était la proie d’un de ces fantasmes consécutifs aux expériences humiliantes qu’elle avait vécues. 
Dis-moi ! chuchotai-je précipitamment. Dis-moi ce que tu veux… n’importe quoi, je le ferai. 
Instinctivement, je me laissai glisser en arrière et m’étalai de tout mon long, les bras remontés le long de mon visage, offerte, pantelante, prête à tout, à tous les outrages, à toutes les folies, à toutes les violences. Christine me regarda longuement, comme si elle me découvrait, examinant chaque courbe de mon corps, chaque détail de ma peau, d’un air sévère, comme un enfant buté. J’en ressentis une vague inquiétude. Elle articula, non sans peine, visiblement en proie à un violent conflit intérieur : 
— Je… je voudrais que… que tu te masturbes… pour moi !… pour moi tout seul ! haleta-t-elle, soudain écarlate
Le masculin qu’elle avait employé ne m’avait pas échappé, mais ni les circonstances ni nos états respectifs ne se prêtaient à une analyse psychologique, aussi obtempérai-je sans me poser de questions, trop heureuse d’assumer le rôle qui m’était dévolu et que je recherchais probablement depuis toujours. Je laissai lentement glisser une main le long de mon visage, léchai ma paume au passage, enfonçai un index dans ma bouche et l’inondai de salive ; je laissai ensuite glisser ma main le long de mon cou, caressai lentement la surface de mes seins, puis parcourus mon ventre tout en exécutant une lente danse du bassin et, très lentement, ouvris complètement les cuisses. Je me mis à me masser doucement la vulve. 
Entre temps, mon autre main était venue emprisonner un sein qu’elle se mit à malaxer sans hâte ni violence. Christine était comme pétrifiée, elle me fixait, les yeux exorbités, en proie à un émoi particulièrement intense. Quoique plutôt intimidée par cette scène insolite, je poursuivis mes attouchements intimes. Je glissai un doigt dans ma fente et me mis à agacer doucement mon clitoris tout noyé déjà sous les premiers assauts du plaisir. J’eus l’impression, heureusement fugace, d’être une putain en train de se livrer aux caprices d’un voyeur. 
L’émoi de Christine avait quelque chose de bouleversant qui me troublait et m’entraînait irrésistiblement à poursuivre ma masturbation. Je décidai alors de m’abandonner complètement à ce rituel bizarre, de lui offrir mon geste. N’était-elle pas ma maîtresse, ma supérieure, ma reine ? N’étais-je pas sa subordonnée, son esclave consentante ? Un curieux trouble s’empara de moi à cet instant et c’est sans aucune retenue que je poursuivis mon geste. 
Le mouvement de mon basin, accentué par celui de mes cuisses qui se fermaient pour mieux se rouvrir, s’amplifia et s’accéléra. Je sentis se multiplier les picotements annonciateurs du plaisir, mon cœur battait à tout rompre, je sentis que j’allais filer. Le visage de Christine se fit tout à coup sévère et elle me lança : 
C’est ça ! continue, petite salope ! caresse-toi, traînée !… Vas-y, donne-toi du plaisir !… Non, mais tu n’as pas honte ?… Salope, vicieuse, putain !… C’est bon, hein ?… C’est qu’elle est foutrement belle, la petite pute ! Drôlement excitante, hein !… Allez !… allez, vas-y !… branle-toi bien… fais-toi jouir… pour moi… pour moi !… Je veux voir couler ton jus le long de tes petites fesses… Allez !… allez !… Viens !… viens, te dis-je… 
De toute évidence, Christine était hors d’elle-même, elle hurlait comme une possédée. Ses invectives m’humiliaient et en même temps me fustigeaient, accroissant mon excitation. L’insolite de la scène m’avait laissé un instant désemparée, mais la certitude soudaine qui s’imposa à moi me galvanisa : j’occupais à présent la place même de Christine, j’étais devenue son double. Je me laissai donc humilier, comme elle, pour elle. Je pris un étrange plaisir à me laisser salir, insulter, comme elle avait du l’être dans l’enfance. Je me sentis incroyablement proche d’elle en ce moment surréaliste, c’en était bouleversant. 
J’achevai de me laisser emporter, corps et âme, dans ce tourbillon. Je ne pus contenir mes larmes qui inondèrent mon visage. Je vivais un moment extrême, unique sans doute, au-delà du réel, en marge du possible, j’étais en plein cœur d’un exorcisme, et mon corps pantelant, ruisselant et offert en était le médium ! Les mots ne m’étaient plus destinés à présent, ils glissaient sur ce corps luisant de transpiration, que je n’habitais plus pour un temps, tout tendu vers la détresse de Christine, vers sa blessure. J’étais devenue son bouclier : chaque insulte que je recevais ainsi à sa place la soulageait, c’était là une évidence qui me pénétra et m’arracha des sanglots de joie et de compassion. 
Mon abandon obscène, morbide peut-être, constituait, j’en étais persuadée, un acte d’amour profond. Cette certitude me fustigea. Je fus prise d’une folle envie que Christine m’insultât davantage. Je voulus soudain qu’elle me violente. Je l’y encourageai. Je m’entendis prononcer d’une étrange voix gémissante mais fière pourtant : 
— Je te dégoûte, hein ? eh bien punis-moi ! 
C’était insensé, c’était dingue ! Comme fustigée, Christine se jeta sur moi, passa vivement une main sous mes fesses et, d’une violente bourrade, me retourna sur le ventre. Elle se mit aussitôt à me fesser généreusement. Le cri que j’émis était un mélange de surprise et de douleur. Christine m’appliqua une bonne dizaine de claques bien assénées, sonores et cuisantes ! Loin de chercher à m’y soustraire, je me dressai, prenant appui sur mes genoux, et lui présentai mes fesses endolories. Elle se mit aussitôt à pétrir vigoureusement mes fesses rougeoyantes. Je sentis ses ongles blesser mes chairs meurtries. Elle écarta mes fesses afin de faire apparaître ma rosace. Je crus qu’elle allait glisser un doigt inquisiteur dans mon anus que je forçai à la détente en prévision de l’assaut, mais elle me fit à nouveau basculer sur le dos. Son visage était tout congestionné, son expression était effrayante. Elle était visiblement hors d’elle-même. Haletante, elle fixa un regard halluciné sur ma fente, en une attente avide. La fessée m’avait bien échauffée, l’orgasme, plusieurs fois différé, était à nouveau tout proche et s’annonçait majeur. Je pris un étrange plaisir à scruter l’expression presque démente de son visage. 
L’orgasme venait, j’allais le lui offrir. J’écrasai mon sein comme pour en expulser une volupté nouvelle, puis, écartant les cuisses au maximum, je tendis ma vulve béante vers le visage crispé de Christine. Je voulais que la chose durât, aussi m’efforçai-je de contenir ma pâmoison, de muer la brutale explosion qui s’annonçait en une sorte de feu d’artifice au ralenti, de laisser la jouissance se répandre lentement, progressivement, en faire une sorte de spectacle que j’offrais à ma maîtresse. Je fus secouée par un premier spasme qui accompagnait une première coulée, puis après un temps, une deuxième me quitta, accompagnée d’une nouvelle secousse, et une troisième encore après laquelle je me relâchai pour sentir s’écouler de mon corps agité de soubresauts, toute ma poisseuse livraison. Pendant tout ce temps, je ne quittai pas Christine des yeux. Elle avait suivi le tout sans broncher, les yeux écarquillés, comme si elle assistait à un naufrage. Après quelques instants de parfaite immobilité, elle éclata en sanglots et se jeta sur moi, toute secouée par un incoercible chagrin. Je l’enlaçai aussitôt et me mis à lui bécoter le visage tout en lui lissant les cheveux. 
— Mon Dieu, Dominique !… quelle horreur, mais qu’est-ce qui m’a pris ?… qu’est-ce que j’ai fait ?… Pardon… pardon, mon amour… 
Elle pleurait à chaudes larmes, c’était totalement bouleversant, j’étais toute retournée. 
— Calme-toi ! lui murmurai-je doucement. Tu ne m’as rien fait du tout qu’un immense plaisir. 
— Mais… je t’ai fessée… je… 
— Je t’aime, Christine, je t’aime. Tu m’aurais rouée de coups, je t’en aimerais tout autant. 
— C’est dingue ! Je… je ne sais pas ce qui m’a pris… 
— Oh ! je pense que tu viens simplement de régler un vieux compte ! 
 
 
10. Épilogue. 
Les mois qui suivirent comptèrent parmi les plus heureux de mon existence, malgré les cruelles contraintes que nous imposait notre secret. Nous continuions de nous voir à la sauvette, redoublant de précautions ; mais que de moments intenses, que de plaisirs ineffables ne partagions-nous pas ? Christine, je l’avais dans la peau, elle était devenue une part de moi-même, j’avais le sentiment de lui appartenir toute et chaque soir, au moment de quitter le ministère, c’était un nouveau déchirement. 
Ce jour là, un lundi, le hasard fit que nous retrouvâmes seules toutes les deux dans l’ascenseur. Ce n’était jamais arrivé. Nous ne pûmes nous empêcher de mettre à profit ce bref moment de précaire intimité pour nous laisser aller à un regard. Je n’oublierai jamais l’intensité de ce moment. Lorsque Christine plongea son beau regard clair dans mes pupilles dilatées par l’émotion, je crus défaillir sous le choc. 
Je me sentis comme pénétrée, possédée par un courant de feu qui me parcourut des pieds à la tête. Une corde se tendit dans mon ventre et je sus que je mouillais. Je vibrais, je sentais monter en moi une immense vague de tendresse et de désir. Je fus prise d’une envie folle de me jeter dans ses bras. Je sentis mes pointes de seins accrocher l’étoffe de mon soutien-gorge, mon cœur se mit à cogner à tout rompre. Je sus, à sa raideur soudaine, à la langueur qui passa dans son regard, que Christine était également émue, qu’elle partageait mon émoi. C’était hallucinant : nous nous mangions des yeux, nos corps affamés n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, frémissants, tendus à se rompre, sans pouvoir se toucher. 
Horrible et délicieux supplice. Le petit choc de l’ascenseur arrivé à destination nous ramena à la réalité. Christine reprit aussitôt son maintien habituel et je lui emboîtai le pas, m’efforçant d’adopter une allure décontractée. 
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Et puis ce fut la catastrophe ! Irène, notre hôtesse en chef, me pria de passer par son bureau. Elle m’apprit la consternante nouvelle : Christine venait de présenter sa démission au Ministre. Cela, c’était du moins la version officielle, en réalité, elle venait d’être démise de ses fonctions. « Pour éviter un scandale » me précisa Irène en m’adressant un regard lourd. Immédiatement, le sang me monta aux joues et je crus que le sol allait se dérober sous mes pieds.  
L’impensable s’était produit : motivé sans doute par la jalousie ou Dieu sait quel sentiment mesquin, quelqu’un — ou quelqu’une — avait, au mépris des règles et usages en vigueur, ouvert une enveloppe du menu qui, bien entendu, contenait un message à caractère ‘très privé’ que je n’avais pas pu m’empêcher d’adresser à Christine. Il y a avait là de quoi combler les attentes de toute personne en quête de preuve irréfutable. 
Ainsi, Christine venait de perdre sa place, et par ma faute ! Je fus prise d’une envie folle de me griffer le visage, de m’arracher les cheveux. Le mal était fait. Le cœur au bord des lèvres, je réalisai que je venais de perdre Christine, et de bien cruelle manière. Le coup était prévisible pourtant, nous savions bien que notre situation était grosse de risques, que, tôt ou tard, quelque chose de ce genre allait se produire. N’empêche, le choc était rude et j’étais anéantie. 
Bien entendu, il ne me fut pas possible de la voir : elle était enfermée dans le bureau du Ministre et n’en sortirait pas de sitôt. 
La nouvelle s’était répandue en fin de journée, ce qui fait que je n’eus pas à prendre sur moi trop longtemps avant de me retrouver, seule et désemparée dans mon petit appartement. 
Je me jetai sur mon lit et éclatai aussitôt en sanglots. Je réalisai toute la gravité de la situation : non seulement Christine perdait son emploi, mais sa carrière venait probablement de se briser. Non, jamais je n’oserais me présenter une nouvelle fois en face d’elle, je ne pourrais pas supporter son regard chargé de rancune. Comment pourrait-elle ne pas m’attribuer la responsabilité de ce désastre ? N’étais-je pas la cause de son malheur ? Jamais elle ne pourrait me pardonner, c’était beaucoup trop grave. 
Mais comment avais-je pu être aussi stupide ? C’était bien ma faute, ma seule faute ! Quelle naïveté !… ainsi, je m’étais figurée que nos petits secrets ne seraient jamais découverts, que nous étions à l’abri. Pauvre idiote ! La vérité, c’est que je m’étais aveuglée : j’avais préféré ignorer le danger, pourtant bien réel, plutôt que de me résigner à faire preuve de prudence ; une prudence qui m’obligeait, il est vrai, à maintenir une insupportable distance entre Christine et moi. Mon aveuglement, mon égoïsme, j’allais les payer au prix fort ! Jamais je ne reverrais Christine, mon trésor, mon amour, ma chair, ma vie. 
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Je me sentis incapable de me rendre au Ministère les jours suivants et me fis porter malade. Irène ne fut pas dupe mais, compréhensive, laissa faire. Après lui avoir téléphoné, je fondis en larmes et, réalisant que je serais incapable de me contenir en cas d’appel, je débranchai purement et simplement mon téléphone. On me ficherait la paix, ce serait toujours ça que je n’aurais pas à subir. 
Durant toute une semaine, je me traînai comme une âme en peine, passant bien peu de temps dans mon petit appartement qui ne cessait de me rappeler la présence à jamais perdue de l’être aimé : la place où elle s’asseyait dans le canapé ; le coin de meuble sur lequel elle déposait, toujours en hâte, son petit sac de cuir beige ; la chaise qu’elle occupait dans la cuisine, face à la mienne, lors de nos trop brefs repas ; le bouton auquel, dans le petit hall d’entrée, elle accrochait son imperméable ; le lit enfin dans lequel… Non ! c’était au-dessus de mes forces, et je préférais errer dans les rues pour rentrer bien tard, après m’être gavée de cinémas, de séances de lèche-vitrines — n’importe quelles vitrines — et de longues stations à la taverne du coin où je m’enivrais paisiblement telle une indécrottable alcoolique. 
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Il faisait, ce matin-là, un temps infect : un crachin bien mouillant, qui vous glaçait jusqu’à la moelle des os, flanqué d’un brouillard à couper au couteau. Mais je préférais encore ce ciel en chagrin, tellement en harmonie avec mon état, à mon appartement qui ne cessait de me rappeler mon malheur. 
Je déambulai, le cœur gros, longeant façades et devantures, sans daigner y jeter un regard, sans d’ailleurs prêter  attention à rien, habitée de cette forme d’hébétude qui accompagne les grandes douleurs. 
C’est alors que je sentis mes cheveux se hérisser, que le souffle me manqua, que je crus que mon cœur s’arrêtait de battre : elle était là ! juste au coin de la rue, debout, bien droite, immobile, me faisant face, dans son éternel imperméable crème. 
Mais non, je devais m’abuser, il ne pouvait s’agir que d’une vague ressemblance, tout au plus, que mon chagrin déformait au point de la faire coïncider avec l’image de Christine, mon adorée à jamais perdue. D’ailleurs ce que je pouvais en voir, à travers le voile de brume persistant, ne pouvait guère correspondre à autre chose qu’à une déformation. « Tu fantasmes, ma pauvre chérie ! », me dis-je, faussement goguenarde. Je m’approchai néanmoins, puisque c’était mon chemin. Mon regard était tout brouillé par ces maudites larmes que je ne pouvais contenir, et je ne distinguais rien de bien net : la silhouette vacillait, se déformait presque comiquement, prisonnière qu’elle était de mon chagrin incoercible. 
Ce ne fut que lorsqu’elle m’adressa la parole que je crus mourir sur place.  
Dominique ! entendis-je à travers une sorte de nuage cotonneux, mais bon sang où étais-tu ? ça fait une semaine entière que je te cherche. 
Chri… Christine, c’est toi ?… arrivai-je à articuler péniblement, le cœur dans la bouche, noyée par une émotion trop forte. Une aveugle, une débile mentale, une handicapée, ne se serait pas comportée autrement ! 
Bien sûr que c’est moi ! Mais dans quel état es-tu donc ! Oh, mon Dieu ! Ma pauvre chérie !… 
Je crus défaillir quand elle m’enlaça, me serra dans ses bras. Sous le coup, je me mis à sangloter comme une gamine. 
Mais… mais pourquoi ?… que…  
Tais-toi donc, sotte ! me dit-elle. Tu as tout pris sur toi, hein ? J’aurais du m’en douter… Je t’aime Dominique, je t’aime ma chérie ! Rien n’est changé, arrête de te faire du mal ! Je suis là ! 
Mais… ta situation… ta carrière… c’est ma faute… je… pardon… pardon… je ne pus empêcher mes larmes de redoubler. 
S’écartant légèrement, elle me saisit par les épaules. À ma vive surprise, le sourire qu’elle me décerna était ouvert, épanoui, presque joyeux. Je ne comprenais plus ! décidément, tout s’embrouillait dans ma tête. 
Ma chérie ! j’ai des amis, tu sais, des relations ! Je ne suis plus au Cabinet !… la belle affaire ! Me voici avec un statut de haut-fonctionnaire dans l’Administration, à tout prendre, je me demande si ce n’est pas mieux !… 
Je crus tout d’abord qu’elle plaisantait, qu’elle disait n’importe quoi pour me calmer, pour amenuiser ma faute, pour atténuer ma responsabilité. Mais elle ne semblait pas jouer la comédie et je la sentis sincère. J’en fus toute bouleversée. 
— A… alors, tu ne m’en veux pas ?… balbutiai-je, d’une petite voix brisée. 
Oh que non, ma chérie ! Je ne te cache pas que sur le moment, j’ai été effondrée et que je t’en ai voulu pour ta légèreté, qui était, ne l’oublions pas, une preuve d’amour aussi ; mais je me suis très vite dit que, d’une certaine façon, c’était mieux ainsi. Car maintenant que tout se sait, que l’abcès est crevé, nous n’aurons plus à nous cacher. Tout au plus devrons-nous nous montrer discrètes, ne pas nous afficher. 
Dis… dis-moi que je rêve !… 
Oh non, ma chérie, mon amour, tu ne rêves pas, et je vais tout de suite te le prouver ! Viens, allons chez toi !… tu auras bien un petit café à nous servir, il fait un froid de canard ! 
 
 
Novembre 2003 (remanié et achevé en août 2006) 
 
 
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