Bilitis
La Chrysalide
Chapitres 1 à 4
À Cécile, ma grande et chère amie, ma complice de toujours,
à qui je dois tant, sans qui le présent livre n’existerait pas.
À Caroline, mon autre moi-même, qui sut me rendre goût à la vie
et qui comble mon existence au quotidien.
À toutes les femmes qui aiment, éperdument,
en dépit de tous les obstacles et préjugés, en toute complicité.
Avant-propos
Le présent ouvrage constitue une sorte d’autobiographie romancée, une sélection de tranches de vie. La plupart des séquences correspondent de très près à la réalité tant est vif le souvenir que j’en conserve. Quelques moments ont néanmoins été adaptés très librement, mais ils s’inspirent toujours d’événements réels. Je confesse qu’il existe bel et bien un ou deux passages où j’ai franchement extrapolé des situations qui n’avaient fait que s’amorcer. Je n’ai pu résister à l’élan de mon imagination, j’espère que mes lectrices et mes lecteurs ne m’en tiendront pas rigueur. On comprendra aisément que j’aie dû condenser certains passages, ramassant en un seul chapitre des événements qui se déroulèrent en réalité de manière progressive, comme, par exemple, les premières visites chez Cécile ou le séjour à la côte. Il m’a semblé que ce qui se perdait en vérité trouvait largement compensation en efficacité, en intérêt soutenu pour le lecteur. Après tout, ceci est un roman érotique, et la dimension biographique n'en représente que la toile de fond.
Le roman comprend deux parties bien distinctes qui pourraient s’intituler respectivement 'Cécile' et 'Caroline'. La première partie a été rédigée au cours de l’année 2001 et était destinée, sans aucune arrière-pensée de publication, à Cécile, ma tendre amie, en témoignage d’amour. Je tenais à lui décrire aussi précisément que possible ce que je ressentais. C'était là ma façon de la remercier. La lecture de l’ouvrage permettra de comprendre pourquoi la seconde partie, écrite au cours de l’été 2003 est venue s’ajouter à la première afin de former un tout cohérent. Les séquences de liaison sont récentes.
Celles et ceux qui ont déjà parcouru mes écrits verront ainsi s’assembler sous leurs yeux les pièces éparses d’un puzzle émotionnel et amoureux. Soucieuse de préserver la mémoire de celle qui occupa une place importante dans ma vie, je n’avais pas osé poursuivre, ni même remanier, un texte qu’elle avait pu lire et qui avait été rédigé pour elle. Sa fin tragique, lorsque je me suis enfin décidée à l’évoquer, est donc d’abord apparue à la fin d’un autre de mes romans : Un amour de patronne, publié en 2006 aux éditions ‘Le Manuscrit’. Ce chapitre douloureux retrouve donc ici sa place réelle. Il me semblait utile de fournir ces précisions de façon à lever toute confusion dans l’esprit de mes lectrices et lecteurs.
Pour d’évidentes raisons de discrétion, les prénoms qui apparaissent au cours de ce récit ont été modifiés, à l’exception du mien.
Bonne lecture !
1. Complexes
Il faisait une de ces chaleurs ! Les passants se traînaient dans les rues, accablés, nerveux. Je portais un fin chemisier que j’avais laissé échancré dans l’espoir de favoriser une ventilation aléatoire. J’aspirais à échapper à cette fournaise. Je n’étais plus qu’à une centaine de mètres de mon domicile. J’imaginais déjà la fraîcheur de l’eau ruisselant sur mon corps moite. Je m’apprêtais à changer de trottoir lorsque je le vis venir. Le regard de l’homme plongea immédiatement sur ma poitrine. Je connaissais bien ce coup d’œil qui se voulait furtif mais n’arrivait pas à se détacher de son objet. Je m’aperçus que, bien qu’ayant vécu un certain nombre de situations désagréables où il m’avait fallu me débarrasser comme je pouvais d’importuns grossiers, voire brutaux, malgré quatre tentatives de viol, dont une qui avait failli bien mal se terminer, je ne pouvais m’empêcher de ressentir cette fierté idiote, ce picotement diffus dans le bas-ventre.
C’est chaque fois pareil : dès qu’un homme — ou une femme — me regarde, je ressens un émoi irrépressible. Il est vrai que j’ai tout ce qu’il faut pour attirer les regards. Pourtant, rien au départ ne semblait me tracer le destin d’une allumeuse. J’ai mis des années avant de réaliser à quel point la nature m’a gâtée. Je n’ai que 26 ans aujourd’hui, mais je n’ai commencé à tirer parti de mes avantages que vers 14 ans. Quand j’étais enfant, je me trouvais laide. Il faut dire que j’étais plutôt du genre échalas, maigrichonne, blondasse, avec des yeux verdâtres que je trouvais trop pâles. Je ne pris conscience de leur force d’attraction que bien plus tard.
Mes véritables débuts en matière de sexe furent plutôt modestes. À la fin de mes études primaires, je m’étais laissée tripoter par un petit brun entreprenant. Nous devions, au retour de l’école, emprunter le même chemin. Nous passions devant un manège dont les écuries, à peine surveillées et souvent désertes, offraient un espace de jeu idéal. Je contemplais, fascinée, les immenses croupes des chevaux, leurs cuisses puissantes, la beauté de leur pelage. L’odeur forte qu’ils dégageaient m’enivrait.
Ce jour-là, le petit fripon avec qui je partageais des jeux encore bien innocents, me roula dans la paille et se mit à me chatouiller un peu partout, me faisant rire aux éclats. Au cours d’un de ces jeux, il cessa soudain de rire et entreprit, sans aucun préliminaire, d’explorer ma petite fente. Ne comprenant pas grand-chose à ce qui se passait, je me laissai faire, m’abandonnant à cette intrusion inattendue. Le trouble plaisir que j’en ressentis m’avait alors fort surprise. Je ne tardai pas à saisir les règles de ce jeu singulier et, très vite, c’est moi qui roulai le petit brun dans la paille de l’écurie et m’esclaffai à la vue du petit robinet qu’il semblait si fier de m’exhiber.
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Je ne reçus aucune éducation sexuelle. Pour mes parents, le sexe, c’était le mal, le démon. Le sujet était d’ailleurs tabou. Je crois me rappeler que ma mère regrettait qu’il fallût, pour procréer, se livrer à cette lamentable « chiennerie ».
Quand, vers 13 ans, mes seins ont commencé à se développer, trop tôt, trop vite, trop fort, j’en fus consternée. Je ne savais plus quoi inventer pour dissimuler ces deux grosses boules disgracieuses qui saillaient, si mal à propos me semblait-il, sur ma chétive poitrine. Les pulls les plus amples, les blouses les plus larges n’arrivaient pas à dissimuler cette opulence qui m’effrayait et que je maudissais. De surcroît, j’attribuais au poids de ces deux masses de graisse inutiles et encombrantes les maux de dos qui me prirent à l’époque. Très vite, je n’osai plus regarder personne dans les yeux — surtout les nombreux amis de mon père — de peur de surprendre ces petits regards furtifs vers mes rondeurs qui me mettaient en transes et achevaient de me rendre honteuse de mon corps. J’en développai un véritable complexe.
Dès mon entrée au lycée, je fus l’objet de l’attention soutenue puis de l’assiduité inlassable des garçons. Très vite, je réalisai que c’était bien ma poitrine, imposante et haut perchée, ferme et ronde, qui les attirait. Leurs regards, qu’ils n’arrivaient pas à détacher de mes seins, me dégoûtaient. Bien sûr il m’arrivait, surmontant mes appréhensions, de céder aux insistances de l’un ou de l’autre, plus par curiosité et dans un esprit de découverte que par réelle attirance. Je me laissais peloter et bécoter dans les vestiaires ou dans les toilettes, toujours étonnée de voir ces adolescents boutonneux et haletants, le visage rouge et grimaçant, les yeux exorbités, les traits figés en une expression bestiale, se frotter contre mon corps à peine émoustillé.
Un flirt un peu poussé dégénéra un jour, avec un grand blond qui avait eu le mérite de me faire beaucoup rire. Il réussit à m’attirer chez lui en l’absence de ses parents, et, sous prétexte de me montrer sa collection de bandes dessinées, me fit monter dans sa chambre. Peu après, nous étions plongés dans Natacha, hôtesse de l’air ; il affirma qu’elle me ressemblait beaucoup. Il lisait par-dessus mon épaule et avait passé son bras autour de mon cou. Sa main s’était emparée d’un de mes seins et s’était mise à le pétrir timidement. J’en conçus un certain trouble et ne repoussai pas ses avances lorsqu’il se fit plus entreprenant. Au moment de me ravir une virginité qui ne représentait pas grand-chose à mes yeux, il ne riait plus. La chose se passa dans une consternante morosité, sans rien de romantique ni d’émouvant. Le brave garçon ne s’était pas montré trop habile. Peu fier, il ne chercha pas à prolonger. Je ne l’y invitai guère. Je pris plaisir cependant à poursuivre, seule, la lecture de Natacha, hôtesse de l’air.
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C’est sans conviction que je renouvelai, de temps à autre, cette expérience peu enthousiasmante. En réalité, je sortais presque toujours déçue et attristée de ces ébats trop rapides, souvent brutaux, où les corps se frottaient sans s’épouser, où les émotions n’avaient pas droit de cité et où tout sentiment semblait incongru. Je développai, à l’égard de ces mâles bêlants et brutaux, un mépris que j’eus de plus en plus de mal à dissimuler. J’en étais malheureuse, frustrée. Mes « appâts » faisaient obstacle à ce que je recherchais au fond de moi : une relation, une vraie.
Peu à peu, le sexe perdit pour moi tout réel attrait. Lorsque je sentais s’éveiller ce que je nommais à l’époque mes « démangeaisons », n’osant me toucher de crainte de « profaner mon corps », je me soulageais en me fourrant le polochon qui ornait la tête de mon lit entre les cuisses et je me frottais sur le tissu rêche jusqu’au soulagement.
Je finis pourtant, bravant l’interdit, par découvrir que j’éprouvais du plaisir si j’exerçais sur le petit bouton situé juste dans mon entrecuisse une pression suffisante durant un certain temps. Il m’arriva de plus en plus fréquemment de m’adonner à de longues séances de masturbation que je prolongeais le plus possible, m’arrêtant au seuil de l’orgasme, laissant redescendre un peu la tension pour repartir de plus belle, faisant durer encore pour, n’y tenant plus, prête à exploser, le cerveau engourdi, le clitoris tout gonflé, m’abandonner enfin à une fulgurante jouissance qui me submergeait et me laissant pantelante.
Ce n’était pas tant le climax et l’apaisement qui m’attendaient au bout de mes attouchements intimes que je guignais, mais plutôt le plaisir de prolonger au maximum cette sensation de flotter, de me situer hors du temps, de sentir s’estomper les limites de mon corps, d’exister autrement, dans une sorte de grisante apesanteur. Je me repaissais du sourd bourdonnement de mes oreilles, des pulsations accélérées de mon cœur, de ma respiration qui se faisait alors haletante. J’en arrivai bientôt à me bourrer le vagin comme je pouvais. Tout y passa, à commencer par mes doigts, puis ce furent des manches de brosses à cheveux ou d’ustensiles de cuisine, des goulots de bouteilles, sans oublier la panoplie des fruits et légumes phalliques : carottes, bananes, concombres…
Ces amours solitaires et bâclées me laissaient maussade et frustrée. Je ne pouvais me toucher sans ressentir une forte émotion. C’est que, à chaque fois, j’avais conscience de commettre un péché, de faire le mal, de me laisser aller à une chose dégradante. Je me persuadai que je n’étais qu’une petite vicieuse doublée d’une hypocrite.
Les choses auraient pu s’atténuer au fil du temps, mais ce qui m’arriva un soir dans ma chambre renforça au contraire ce sentiment de culpabilité. Je ne m’en souviens que trop bien : j’étais occupée, dans la pénombre de ma chambrette à me procurer un petit plaisir solitaire lorsque soudain, sans prévenir, mon père ouvrit la porte et me surprit dans une attitude sans équivoque. Les draps rejetés, les cuisses écartées, les doigts bien enfoncés dans ma chatte ; les joues en feu et les yeux révulsés, je devais offrir un joli spectacle ! En un clin d'œil, mon père fondit sur moi. Je n’eus pas le temps de crier ou de m’affoler. D’un geste rapide, il m’avait retournée et m’administrait une mémorable fessée. La douleur m’arracha des cris et fit jaillir mes larmes. Très vite cependant, et à ma vive surprise, un plaisir sauvage vint se joindre à ma douleur, la dénaturant, la muant en une sorte d’excitation rageuse. Je ne crois pas que mon père réalisa que je jouissais. L’orgasme fut exceptionnel ! J’arrivai toutefois à le dissimuler au milieu de mes sanglots.
2. Rattrapage scolaire
Vers le milieu de mes études secondaires, je commençai à prendre figure humaine : la poussée verticale se ralentit, et je vis avec plaisir mes cuisses se muscler, mon torse s’élargir et ma carrure gagner quelques appréciables centimètres. Mes cheveux prirent une teinte plus nuancée, leur blondeur presque blanche virant au blé mûr. Je m’aperçus que mes yeux, que je trouvais trop pâles, s’étaient enrichis de toute une gamme de verts et d’ocres, et que le fin pailletage doré qui s’y mêlait produisait un bien joli effet. Je continuai de considérer que ma poitrine faisait une saillie fort inopportune sur ma silhouette qui demeurait longiligne. C’était là, je ne m’en rendais pas encore compte, loin d’être l’avis de tout le monde.
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C’est à cette époque que je vécus une aventure un peu particulière avec mon prof de maths. C’était un homme à l’air préoccupé, grand et fort, pas trop mal bâti, aux cheveux foncés qu’il portait plaqués sur un crâne allongé. Il chaussait une paire de lunettes à monture noire, ce qui achevait de lui donner l’air autoritaire qu’il recherchait. Il me regardait un peu trop souvent pendant ses cours que je trouvais fastidieux ; je n’ai jamais été — et ne serai jamais — une matheuse. À l’instar de tous les garçons que je croisais, c’est du côté de ma poitrine que son regard aimait à s’attarder. Il me questionnait plus souvent qu’à mon tour et si, au début, je pensais que c’était par sadisme, je réalisai très vite que c’était là pour lui une manière de multiplier les occasions de me reluquer. Je me sentais nulle, et la surabondance d’interrogations orales dont il me gratifiait me le rappelait de manière lancinante. Un jour, il me retint après le cours et me fit valoir, non sans pertinence, à quel point j’accusais de retard par rapport à la moyenne de la classe. Il me proposa quelques cours de rattrapage. À la manière dont il rougit en offrant de me recevoir dès le lendemain dans la salle d’étude, je devinai l’orientation réelle de ses intentions. Après une brève hésitation, je décidai de jouer le jeu : la perspective d’une nouvelle expérience n’était pas de nature à m’intimider. Après tout, on verrait bien ! Qu’est-ce que je risquais ? Comme par défi, pour que les choses soient claires, je fis exprès de porter ce jour-là un short assez court. Par contre, je pris soin, par pur réflexe, de dissimuler mon encombrante poitrine sous un ample pull informe. Le prof m’attendait dans la salle d’étude lorsque je me présentai à l’heure convenue. Il se montra prévenant, m’installa à un des bancs du premier rang, et me soumit une dizaine d’exercices d’algèbre qu’il avait préparés sur un morceau de papier quadrillé. Ce n’était pas trop difficile et je contournai les quelques pièges dont il avait émaillé sa feuille. Lorsque j’eus fini, il me pria de le rejoindre afin de contrôler mon travail. De la main gauche, il prit le papier et commença à lire mes réponses. Très vite il s’exclama :
— Mais ce n’est pas mal ça, ma petite Dominique !
De sa main droite, demeurée libre, il me tapota les fesses à petits coups répétés, dans l’espoir probable que je ne verrais dans son geste pas autre chose qu’un affectueux encouragement. Reportant son attention sur la feuille de papier, il ‘oublia’ sa main sur ma fesse. Tout en ponctuant sa lecture de petits « oui… oui, c’est bien !… c’est juste… oui… », il glissa sa main le long de ma cuisse qu’il se mit à caresser en un lent va-et-vient. Puis, ayant laissé ses doigts courir jusqu’au-dessus de mon genou, il s’insinua entre mes cuisses avant de remonter lentement vers mon entrejambe. Ne sachant trop quelle attitude prendre, je le laissai faire. Je ne ressentais rien de particulier à vrai dire, si ce n’est une sourde angoisse ponctuée d’une sorte de bourdonnement lancinant. Encouragé par ma passivité, le prof s’enhardit et glissa ses doigts dans mon short. Il chercha à écarter ma petite culotte de façon à se frayer un chemin vers mon jardin secret si mal défendu. Je ne fis rien pour l’aider, me contentant de demeurer immobile, ce qui ne manqua pas de le décontenancer. Il commença à respirer bruyamment, et je sentis ses doigts se raidir. Il s’énervait, ne sachant trop comment s’y prendre. J’avais plutôt envie de rire, mais je parvins à me contenir. Brusquement, abandonnant sa prise, il pivota sur sa chaise, me fit face et, haletant, rouge de confusion et d’excitation, il me dit, d’une voix sourde et rocailleuse :
— Ma petite Dominique, je… je voudrais que tu me fasses un petit plaisir… euh… tu auras tous les cours de rattrapage que tu voudras… gratuitement, mais… j’aimerais… j’aimerais tant… euh… que… que…
Les mots ne sortaient pas, il me fallut bien lui venir en aide, le bonhomme était pitoyable. Je ne sais ce qui me poussa à lui dire :
— Mais que voulez-vous, monsieur ? Dites-moi… et j’ajoutai, mue par une soudaine impulsion perfide, paraphrasant ce ton condescendant qu’aiment à utiliser les adultes : je verrai ce que je peux faire !
Je m’étais un peu écartée du bureau et, par jeu, m’étais déhanchée en une pause qui ponctuait mon ton désinvolte. À ce moment j’aperçus la bosse énorme qui déformait son pantalon. Je n’avais jamais rien vu de pareil, je sentis s’envoler d’un coup ma belle impertinence.
Il se leva et s’approcha. Il avait l’air furieux.
— Je voudrais voir tes seins !
Il devait avoir retenu ces mots trop longtemps et à un prix trop élevé : il me les hurla au visage. J’en fus toute paniquée, et le vague début d’excitation que m’avait procuré son investigation maladroite se mua en répulsion. Cinglée par son hurlement, impressionnée par sa haute taille et son évidente force physique, je demeurai comme paralysée.
— Enlève ce pull, fit-il, d’une voix rauque.
Je n’osai pas refuser, craignant quelque violence. À contrecœur, déjà au bord des larmes, je fis passer mon pull par-dessus mes épaules. Lorsque je reportai mon regard sur lui, je vis mon prof, les yeux exorbités, rivés à mes seins, écarlate, la bouche ouverte, soufflant comme une locomotive.
— Dieu que tu es belle !… ah… aaah !… Enlève ton soutien-gorge, ajouta-t-il, haletant.
Toute tremblante, je passai les mains dans mon dos et entrepris de dégrafer le vêtement. Paniquée comme je l’étais, je me montrai plutôt maladroite et dus m’y reprendre à plusieurs reprises avant que l’attache ne cédât. Lorsque mon prof vit mes deux gros seins se balancer sous ses yeux, il eut comme une sorte d’attaque : son visage déjà congestionné vira au violacé, je crus que ses yeux allaient jaillir de leurs orbites, il était comme tétanisé. Sortant de sa torpeur, il ouvrit sa braguette d’un geste brusque et désordonné et, sans vergogne, exhiba un phallus qui me parut monstrueux. Je faillis hurler de frayeur. Il me faisait l’impression de s’être mué en un dément que rien ne pourrait arrêter. J’étais terrifiée à la vue de ce membre aux proportions démesurées. Je réalisai soudain que le spectacle de ma poitrine qui se soulevait à un rythme rapide achevait d’exaspérer mon prof. Je reculai de plusieurs mètres. Il ne chercha pas à se rapprocher. Sa main droite enserra son membre dressé, et il se mit à se branler tel un possédé. Je n’avais jamais vu ce geste qui me parut tout à la fois grotesque et ignoble : une manifestation de l’animalité à l’état pur.
J’ignorais à ce moment dans quelles proportions mon point de vue sur la chose allait évoluer ! Pour l’heure, j’étais écœurée ; je crus un instant que j’allais vomir. J’eus le réflexe de me protéger, et, à cette fin, croisai les bras devant ma poitrine et tentai de dissimuler mes seins en les emprisonnant dans mes mains. Peine perdue : la chair débordait mes chétives menottes et j’eus le sentiment que mon geste venait de porter à son comble l’excitation de mon prof. Il se branlait à présent sur un rythme effréné. La scène me parut d’une brutalité insoutenable. Il ferma les yeux et émit une sorte de plainte douloureuse. Un long jet de liquide blanchâtre jaillit soudain de l’extrémité de sa verge brandie, suivi presque aussitôt d’un deuxième, puis d’un troisième. Le liquide, projeté à une incroyable distance s’étala sans bruit sur le carrelage de la salle d’étude. J’eus un hoquet de dégoût. C’en était trop : je ramassai mon pull, récupérai mon soutien-gorge et quittai en hâte la salle d’étude. Fort heureusement, le couloir était désert.
Je me rendis aux toilettes toutes proches où je pris le temps de me calmer, de me rafraîchir et de me réajuster. Je me sentais salie, humiliée. Je me mis à sangloter, en proie à un désarroi incoercible. Lorsque plus tard, enfin calmée, je retournai dans la salle d’étude afin de récupérer mon cartable, le prof n’y était plus, à mon grand soulagement.
Dans les semaines qui suivirent, il ne m’adressa plus de ces regards furtifs que je n’aurais d’ailleurs plus supportés, et ses interrogatoires furent plus rares. Je ne confiai à personne cet épisode grotesque.
3. Cécile
Décidément, ces adolescents qui assimilaient la brutalité à la virilité m’attiraient de moins en moins. Deux années passèrent qui ont correspondu à un grand vide dans ma vie sentimentale et sexuelle. Je me laissais bien culbuter de temps à autre, au terme d’une quelconque « boum » bruyante et arrosée, le plus souvent dans un état second, à moitié abrutie par un excès d’alcool et de musique tonitruante, histoire d’apaiser l’orage de mes sens. Je ne garde d’ailleurs de cette époque peu glorieuse qu’un souvenir assez confus.
Et puis survint Cécile. J’étais alors en terminale. Nous reçûmes un jour, c’était un jeudi, la visite du censeur qui nous présenta une nouvelle venue. Dès le premier abord, Cécile me fit une vive impression. Elle était d’une beauté à couper le souffle : mince, grande, les cheveux châtain très clair, le visage parfaitement harmonieux et régulier, un corps sculptural, de beaux yeux en amande, d’une eau profonde. Je mangeai du regard cette superbe créature qui rayonnait de santé et d’une sorte de force mystérieuse. Elle dégageait quelque chose de tout à la fois puissant et délicat.
Je remarquai cependant, après quelque temps, qu’elle affichait volontiers une petite mine maussade. Je ne sais trop pourquoi, cet air mélancolique, qui me semblait en parfaite contradiction avec sa beauté, me la rendit attirante. Elle ne tarda pas à se rendre compte que je l’observais. Elle me rendit mes regards, ajoutant à son œil triste une petite pointe d’ironie qui me sembla révéler un pan de sa personnalité qu’elle ne devait pas laisser deviner volontiers. Une étrange complicité naquit ainsi, bien avant les premiers échanges de paroles. Elle avait une façon de laisser lentement tomber la tête en arrière, lorsqu’on la questionnait, se donnant ainsi l’air de plonger dans un abîme de réflexion, qui me séduisit, je ne sais pourquoi. Peut-être est-ce parce que je me doutais que c’était là un système, une protection ? Quoi qu’il en soit, un jour, nous nous retrouvâmes nez à nez à l’entrée du lycée. Je n’avais pas encore eu l’occasion de la détailler d’aussi près, elle me parut incroyablement belle : un visage légèrement allongé, aux formes régulières, se terminant par un petit menton pointu ; de grands yeux d’une couleur indéfinissable, sorte de mélange de bleu profond, de turquoise et de fauve, le tout saupoudré de paillettes d’un bleu plus soutenu ; des lèvres charnues au dessin légèrement imparfait, qui en accentuaient la sensualité ; une superbe peau, agréablement satinée qui mettait en valeur un mince tapis de délicats poils blonds ; une taille fine ; de longues jambes, qu’on devinait fermes et galbées sous la jupe étroite. J’étais subjuguée, une bouffée de chaleur me monta au visage ; je n’avais jamais rien ressenti de pareil, j’en étais toute retournée. À n’en pas douter, mes joues venaient de s’empourprer, et la honte que j’en conçus accrut probablement encore mon trouble et ma rougeur. Cécile ne manqua de percevoir mon émoi. Je m’attendais à recevoir un de ces regards froids et culpabilisants, tels que j’en avais connu dans une enfance encore toute proche… il n’en fut rien. Cécile me regarda un long moment, impavide, puis, inclinant légèrement la tête sur le côté, m’adressa un étrange sourire, ce qui acheva de me bouleverser.
J’aurais été incapable bien de définir la nature des sentiments que j’éprouvais pour Cécile. En étais-je amoureuse ? Cette hypothèse me paraissait inconcevable, contre nature. Pourtant, le trouble était là, l’admiration que je lui vouais indéniable. J’en vins à me poser tout naturellement la question de savoir quel pouvait être son point de vue sur la question. Une chose était certaine : je souhaitais par-dessus tout en faire une amie, une alliée même peut-être, face à la meute des garçons aussi malhabiles et décevants que possible.
Ce matin-là, je m’étais assise sur un des rares bancs appuyés sur le mur clôturant la cour de récréation, à l’opposé de l’entrée des classes. Cécile venait de sortir, entourée de quelques garçons et filles de notre année.
Isolée comme je l’étais au bout de la cour de récré, bien à l’écart, j’avais tout le loisir de la contempler. Mais comment peut-on ? Comment est-il possible d’être aussi belle, de réunir en une même enveloppe charnelle autant des qualités qui font qu’un être sort du commun, se détache du lot ? Tout ! elle a tout pour elle cette fée, cette sirène, cette muse, cette vamp, cette pin-up, cette… Un corps de rêve, le charme, la grâce, l’élégance naturelle, la finesse, l’instinct, la spontanéité… Et évidemment, tous les mâles bêlants de la classe, voire du bahut entier étaient à ses pieds. Un sourire par-ci, une gaudriole par-là… Les bourdons autour de la fleur ! Dire qu’avant son arrivée, c’était moi la fleur ! J’en étais même excédée de ces incessantes relances provenant de ces petits mâles en devenir, le plus souvent aussi inhabiles que vantards. Ce n’est donc pas la perte de cette première place qui me chagrinait, mais plutôt, bien plus égoïstement, la certitude que cette beauté se trouvait hors de ma portée. Qu’est-ce que j’aimerais pourtant dénouer ces beaux cheveux ondulés, les laisser ruisseler en cascade sur ces épaules délicates ; que ne donnerais-je pas pour avoir le doux privilège de poser un instant, un bref instant, mes lèvres sur cette bouche sensuelle ; et je n’osais imaginer l’émoi que je ressentirais à poser mes mains sur cette chair ferme et si agréablement bronzée. Je me laisserais anéantir par le feu de son regard opalin, je me liquéfierais sous la moindre de ses caresses… Je réalisai soudain la dérive de mes pensées et en conçut une honte qui me fit immédiatement monter le sang au visage.
— Tu délires, Dom ! arrête ça tout de suite ! me dis-je, sur un ton que je voulais sévère et sans réplique. D'ailleurs, c’était bientôt l’heure et je songeai à me lever afin de rejoindre la salle de cours lorsque…
J’ai gardé parfaitement en mémoire la scène qui s’ensuivit :
« Mais, que se passe-t-il ?… Je rêve ?… La voici qui vient vers moi, elle… elle va… mais oui, elle s’approche, elle… c’est pas vrai, je vais défaillir ! » elle me sourit. Je suis tétanisée… je crois que je sais ce que c’est maintenant que d’être paralysée ! Elle s’assied à côté de moi ! Mon Dieu, ces cuisses ! Ces cuisses qui, ainsi aplaties sur le banc, s’étalent en une courbe si gracieuse. Ces petits poils blonds qui courent sur cette surface de miel. À travers une sorte de bourdonnement, je crois percevoir une voix douce, légèrement grave qui me dit : « … plutôt chiant, hein ? » Quoi, qu’est-ce qu’elle a dit ? Oh ! mon Dieu, je n’ai pas entendu le début de sa phrase, mais de quoi parle-t-elle ? Gourde que je suis, je ne sais même pas quoi lui répondre ! elle va me prendre pour une demeurée. D’ailleurs, vu l’état dans lequel je suis, c’est sûrement déjà le cas ! Mon regard remonte vers son beau visage et… oh ! non… je m’entends déglutir, le rouge me monte aux joues, mon cœur se met à cogner… ce regard !… C’est une coulée de lave qui me parcourt toute, je me sens investie par cette douce agression… je rétrécis, je fonds, je m’anéantis, je suis aspirée par ces yeux qui me mangent. À moins que ce ne soit tout son être qui m’ait là, à l’instant, totalement investie. Elle est en moi, dans ma tête qu’elle a vidée, dans mon cœur qui sonne le tocsin, dans mon sexe qu’elle a incendié, dans mon corps vaincu, prisonnier déjà, que les cavaliers de son armée d’amazones conquérantes parcourent en tous sens et qui m’affolent. Je… je ridicule, mon sexe bafouille, ma tête toupie, mes yeux brûlent, salive dans ma culotte, mes poils s’indignent, je tombe au fond de mon corps, je n’existe plus…
C’est son air étonné qui me fait reprendre contact avec la réalité. Elle est sur le point, je le sens, de me demander si tout va bien, si je n’ai pas un malaise. J’ai envie de hurler : « Si, j’ai un malaise ! et un fameux ! » Qu’est-ce que je me sens conne ! prête à fondre en larmes, à éclater en sanglots. Ce n’est pas le moment pourtant ! Au prix d’un effort inouï, j’arrive à me reprendre et je m’entends prononcer d’une voix blanche et tremblotante : « … chiant, oui ! »
Lorsque son regard retourne vers le groupe de garçons qu’elle a laissé en plan à l’autre bout de la cour, je réalise que c’est d’eux qu’elle parlait. Comment n’ai-je pas deviné tout de suite ? Ce n’était pas difficile ! Oui, mais là, j’ai le cerveau entre les cuisses, voilà qui ne fait aucun doute. J’ai presque envie de rire tant la situation me paraît surréaliste tout à coup. Et son regard revient sur moi. J’arrive à ne pas fondre, à refermer la bouche que je devais avoir grande ouverte comme une parfaite idiote ! Mon souffle s’apaise un peu et les coups dans ma poitrine s’espacent légèrement. Mais ce n’est qu’un répit : elle ne sourit plus à présent et c’est d’un air grave qu’elle me scrute, qu’elle m’examine, presque sans vergogne.
À peine ressaisie, voilà que je dois affronter déjà un nouvel assaut d’impossible bonheur ! « Je ne suis pas prête ! » ai-je envie de hurler. Et, en même temps, je n’aurais cédé ma place pour rien au monde.
Ce que je n’aurais jamais osé espérer était en train de se réaliser : cette belle fille est en train de me regarder, moi, moi qui rêve d’elle depuis qu’elle a fait son apparition au sein de ce lycée plutôt morne et sans histoires. Elle est la conquérante qui vient prendre possession de son butin, elle est la grande gagneuse qui vient choisir son esclave. Ses yeux, rapides, incisifs, font le tour de mon enveloppe en un temps si court que je doute de la réalité de cet examen, furtif, brûlant, aérien, irréel peut-être.
Mais qu’est-ce qu’il se passe là au juste ? Je suis en train de rêver, c’est pas possible ! Je sens un appel, comme une aspiration, comme si toutes les cellules de mon corps venaient de recevoir l’ordre impérieux de se diriger vers cette créature sublime là, juste en face de moi, d’aller se fondre en cette entité si redoutable en sa lointaine proximité. Son regard me vrille à présent, je… je sens ma main qui se soulève et s’apprête à répondre à cet appel qui n’est encore qu’une musique, qu’un halo de mon hallucination, un prolongement de mon délire…
Oui, oui, quelque chose se passe, c’est trop fort, trop soudain, mais l’instant est magique, et… ma main hésite un court instant…
C’est à ce moment que retentit la sonnerie de la reprise des cours. Je ne sais laquelle de nous deux a sursauté davantage, toujours est-il que c’est là que se conclut cette étrange prise de contact.
Par une sorte de complicité tacite, nous ne cherchions ni l’une ni l’autre à provoquer une occasion de nous parler. À vrai dire, nous nous évitions, probablement aussi consciente l’une que l’autre du danger qui nous guettait, danger que, pour ma part, je n’arrivais pas à formuler clairement. J’étais en pleine confusion, ne sachant que penser, quelle attitude il convenait d’adopter, n’osant m’ouvrir à personne de ce que je pouvais ressentir et que je n’arrivais pas à formuler. Je m’évertuais à brider l’attirance que Cécile exerçait sur moi, je m’efforçais de l’évacuer comme une chose incongrue, une bizarrerie passagère. Et je mis sur le compte d’une résolution qu’elle avait dû prendre, l’apparente indifférence qu’elle affichait à mon égard. Je ne parvins toutefois pas à décider si je devais en concevoir du soulagement ou de la frustration. Cette situation se prolongeait depuis plusieurs semaines et rien ne s’annonçait qui eut pu la faire évoluer.
Les choses prient une nouvelle tournure cependant à l’occasion d’un travail en équipe imposé par le prof de sciences : il divisa la classe en une série de petits groupes de deux ou trois personnes. Je sentis une boule se former dans mon estomac lorsque le prof, associant nos deux noms, nous désigna pour former l’un de ces groupes. Il s’agissait de disséquer une grenouille. La chose me répugnait, et j’admirai le calme avec lequel Cécile entreprit de découper le corps flasque et visqueux de l’animal étalé impudiquement sur un méchant carré de liège, ses pauvres cuisses écartées, épinglé comme un torturé.
— Pas très appétissant, hein ? dit-elle, en me regardant d’un petit air mutin.
— Franchement, ça me dégoûte ! répondis-je, essayant de rester naturelle. Quelle odeur !
Elle émit un petit rire cristallin dont la sonorité m’enchanta. L’air se mit à vibrer autour de nous, nous enfermant dans une sorte de bulle invisible. Un charme magique agissait. J’eus la certitude que Cécile, quoique n’en laissant rien paraître, partageait mon trouble.
Je me surpris à la regarder comme j’aurais observé un garçon que je verrais pour la première fois : de cet œil inquisiteur qui veut, vite, se faire une idée, à l’affût du détail, cherchant le défaut, évaluant ses chances de plaire. Avec cette différence que mon regard était déjà empreint d’une admiration sans mélange, je le réalisai à mon grand effroi. Que s’était-il donc passé ? Sa voix, feutrée, légèrement traînante, plutôt grave et de faible amplitude, me procura un frisson qui me parcourut l’échine sans que je puisse contrôler cette étrange réaction de mon corps. Voilà que Cécile provoquait en moi, à mon corps défendant, des réactions inconnues, aussi fortes et irrépressibles que neuves et… délicieuses. J’en conçus un sentiment étrange, sorte de mélange de honte et de perplexité.
Ce n’est qu’à la façon dont elle respirait, plus fort, plus vite qu’à l’ordinaire, que je perçus le trouble qui l’habitait également. J’en conçus du soulagement et une sorte de joie sourde : il m’aurait été pénible d’avoir à constater que j’étais seule à vivre une chose aussi étrange et aussi puissante. Je vis sa poitrine se soulever en cadence, à un rythme qui me semblait s’accélérer. À cet instant précis, un déclic se produisit en moi : cette poitrine qui se soulevait et s’affaissait sous mes yeux se mua soudain en un témoin vibrant d’un émoi sensuel profond. Je réalisai que Cécile avait des seins, pas tout à fait aussi volumineux que les miens, mais d’une taille appréciable, et que ça ne me désappointait pas. Je constatais, au contraire, et pour la première fois de ma vie, qu’une paire de seins pouvait constituer un réel attrait, symboliser le désir, mieux : le concrétiser, en être l’objet même. Cette découverte me stupéfia, tant par sa soudaine évidence que par son intensité. Tout un pan de ma perception des choses venait de basculer : l’image que je me faisais de moi-même, je le pressentais avec une rare acuité, venait de changer du tout au tout. En réalité, Cécile venait de donner vie et réalité à une image dont je me refusais, jusque-là, à reconnaître l’existence : celle d’un être en désir, celle d’une femme magnifique, au corps pulpeux et terriblement attirant. Je réalisai soudain à quel point l’attraction que peut exercer une poitrine généreuse sur un homme — ou une femme — peut être forte, incontrôlable, irrépressible, irrationnelle. Je repassai, à toute vitesse, le film de tous ces yeux rivés sur mes seins, de tous ces visages écarlates, de toute cette somme de désirs que j’avais toujours repoussés. Je fus prise d’une envie soudaine de rire aux éclats, tant j’étais ébranlée par ma propre découverte. Comme j’avais été sotte ! À côté de quels plaisirs, quelles expériences, étais-je passée ? Pendant combien d’années m’étais-je dénigrée, amoindrie, punie en quelque sorte ?
Cécile me regarda d’un air étonné, puis, après avoir jeté un petit regard furtif par-dessus son épaule afin de s’assurer qu’on ne nous observait pas, me prit par la main, sans mot dire, et me sourit. Je demeurai là, pantelante, les yeux rivés à sa poitrine, béate, mue par une envie irrépressible, invraisemblable, de lui malaxer les seins, de les dénuder, d’en éprouver la texture, la forme, le poids, le galbe, d’en reconnaître la douceur, la tiédeur, d’en découvrir l’odeur, de les toucher, de les effleurer, d’en agacer les pointes, de les faire se dresser puis durcir, de les étirer. J’étais comme folle, en un état second, extatique. Cécile devina qu’il se passait là, devant elle, quelque chose de particulièrement intense. Elle eut la finesse de ne pas réagir.
À la sortie du cours, elle était dans un état d’excitation nerveuse qui ne lui était pas coutumier. En passant la porte de sortie, elle me dit :
— Dominique, il faut que nous voyions !… Je… je crois que nous avons des choses à nous dire.
Je fus d’abord tétanisée, puis transportée ! Je n’aurais jamais osé espérer une telle réaction. La discrétion même de son propos, les mots, si appropriés aux circonstances, m’étaient comme une promesse de raffinements futurs, de secrète compréhension, de complicité, de bonheur, en un mot. Je réalisai soudain que j’étais amoureuse… amoureuse, eh oui ! Cette vérité, lorsque je la formulai en mon for intérieur, me sidéra et tout à la fois m’emplit d’une sorte de joie extatique. L’idée même que je puisse concevoir de l’amour pour une personne de mon sexe, si attirante qu’elle fût, m’aurait, quelques heures plus tôt, j’en étais consciente, révoltée au plus profond. Et voilà qu’au contraire j’en concevais une joie inquiète, angoissée, mais authentique. Je fus prise du désir impérieux de revoir Cécile, au plus vite. Il y avait urgence absolue.
Je n’eus guère à attendre, car elle ajouta :
— Tu crois que tu pourrais te libérer demain après-midi ? C’est mercredi, nous n’avons pas cours. Tu… tu pourrais passer me voir… chez moi.
Je devinai, au léger tremblement de sa voix, presque imperceptible, que c’était là, pour elle aussi, une première. Sans doute Cécile était-elle aussi bouleversée que moi. Simplement, sa nature plus discrète, un meilleur contrôle de ses émotions lui permettaient-ils de mieux dissimuler son émoi. À l’évidence, il ne s’agissait pas d’une pervertie, exercée aux jeux troubles de l’homosexualité. Il émanait d’elle en cet instant une sorte de rayonnement délicat et attendrissant ; je la sentais fragile sous ses airs calmes et son attitude sereine. Il émanait d’elle en cet instant une curieuse odeur que je ne sus identifier. Instinctivement, j’en attribuai l’origine aux choses de l’amour, domaine encore pratiquement inexploré pour moi.
4. L’éveil
En me déshabillant ce soir-là, j’eus l’impression de me percevoir pour la première fois telle que j’étais réellement. Debout, à côté de mon lit, je contemplai l’image que me renvoyait le large miroir de ma chambre. Je ressentis une étrange émotion, aussi neuve que troublante à la vue de mon corps à moitié dénudé. Au lieu de regarder l’adolescente maigrichonne au corps déséquilibré que je ne connaissais que trop, je découvrais une jeune femme troublante, respirant la sensualité. Je me surpris à contempler ma poitrine sans ressentir cette gêne qu’elle m’inspirait d’habitude. Au lieu de rentrer les épaules comme à l’ordinaire, je me vis, au contraire bomber le torse et me cambrer. Je sentis mon souffle s’accélérer, mon cœur se mit à battre plus vite, je vis mes narines se mettre à frémir : je réalisai que je me regardais comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. J’en conçus un trouble confinant à l’angoisse.
J’achevai de me dévêtir avec des gestes tremblants, malhabiles. L’apparition de mes seins enfermés dans leurs bonnets me procura une émotion que je n’avais jamais ressentie. J’appréciai, pour la première fois, leur rondeur, la courbe harmonieuse qu’ils formaient. Je me mis à les caresser, très doucement, j’en éprouvai la fermeté, la douceur. Je dégrafai mon soutien-gorge et m’étonnai de ressentir une bouffée de chaleur à la vue de cette opulente poitrine qui se balançait devant mon miroir. Je contemplai les larges aréoles qui s’épanouissaient sur chacun de mes gros seins. Je n’avais jamais réellement regardé ma poitrine que, jusque-là, je considérais comme une malencontreuse disgrâce.
Mue par un sentiment aussi neuf qu’étrange, je me mis à caresser mes seins, très lentement, timidement. C’était d’une ineffable douceur. Je les sentais vivre sous la lente caresse de mes mains, et ce fut comme un éveil, un étrange dialogue surgit des profondeurs de mon intimité, ce fut comme si ma poitrine me disait : « Enfin !… Enfin te voilà ! enfin, tu as compris que je ne suis pas qu’une encombrante masse de chair inutile, que je suis ton alliée ; enfin, tu daignes m’accorder quelque attention, tu réalises ce que je représente pour toi ; enfin, tu vas t’occuper de moi ! » J’étais comme en état de grâce, fascinée, émue aux larmes, je sentais que je vivais un moment intense, c’était tout bonnement prodigieux ! Je réalisai que mes caresses venaient de produire un léger picotement dans ma poitrine, quelque chose de doux et d’agaçant, comme une poussée, une sorte de fourmillement qui allait en s’accentuant. J’en ressentis une légère angoisse, puis, je réalisai à quel point c’était bon. Je sentis la peau se tendre : ma poitrine se gonflait ! J’eus l’impression qu’elle augmentait en volume, en poids, en consistance. Je sentis mes mamelons se durcir, effarée, je les vis se dresser ; ma poitrine se mettait à vivre d’une vie nouvelle, intense, délicieuse.
Mue par une impulsion soudaine, je me mis à malaxer vigoureusement mes seins ainsi gonflés. La sensation, toute neuve, était aussi intense qu’agréable, troublante à vrai dire, presque violente. Je sentis mon entrejambe s’humecter et une douce chaleur envahir mon bas-ventre. J’avais certes déjà connu le plaisir que procurent les orgasmes, mais cette chaleur diffuse, ce picotement insidieux, cette douce montée du plaisir, ce durcissement du bout de mes seins, tout cela était entièrement neuf. Ce gonflement de ma poitrine était une sensation ineffable, délicieuse, extraordinaire dans sa nouveauté et son intensité. Jamais je n’avais imaginé être en possession d’un instrument de plaisir aussi sophistiqué !
Il me vint alors une idée — une impulsion plutôt — que je qualifierai de saugrenue : plongeant dans mon armoire à vêtements, je choisis un vieux pull rêche que je ne mettais plus depuis longtemps en raison du contact irritant, franchement désagréable, qu’il procurait. Un achat inconsidéré : je m’étais laissée séduire par le dessin vaguement péruvien et les tons pastel du vêtement que je n’avais pas porté trois fois. Je ne remis pas mon soutien-gorge, cherchant le contact direct de ma peau avec le vêtement rugueux. J’enfilai rapidement mes jeans et une paire de baskets. Mes parents étaient installés devant la télé, comme presque chaque soir. Je leur lançai, à la volée :
— Je vais faire un petit tour, ça me fera du bien !
Pour toute réponse, j’eus droit à un grognement que j’interprétai comme un vague consentement.
Sans plus attendre, je descendis à toute volée l’escalier conduisant à la porte d’entrée. Je me jetai au dehors, exaltée, le cœur battant. Heureusement, la rue était à peu près déserte à cette heure. J’avais l’impression de porter une chemise faite de ficelle. Tout mon buste me démangeait, c’était horripilant. Je cherchais, bien vainement, à me soustraire au contact grossier des poils drus. Tout en déambulant au hasard, je me trémoussais inutilement en une sorte de danse ridicule. Ma peau, je le sentais bien, protestait contre cette agression. Je fus prise d’une forte envie de me gratter tout partout. Je me contins cependant et parvins à dominer mes démangeaisons et à régler mon pas. Le désordre de mes sens s’apaisa quelque peu et je me calmai. D’insupportable, le frottement devint simplement irritant, puis, après quelques minutes, presque acceptable. Les sensations que j’espérais commencèrent d’apparaître : mes seins étaient tout chauds à présent, et comme parcourus de petites décharges électriques. Je sentais leurs pointes comme si elles étaient devenues énormes, elles me démangeaient furieusement, je fus à nouveau prise d’une forte envie de me gratter. Je me contins, non sans peine, et poursuivis ma promenade insensée. Ma poitrine palpitait, je respirais comme une locomotive, j’étais en nage. La souffrance se mua soudain en un plaisir dru, agressif, violent ; inconnu jusque-là, mais qui me submergeait. Je me rendis compte que j’étais surexcitée, mon sexe était en feu et tout mon corps était parcouru de frissons incoercibles. C’était une merveilleuse torture que j’étais en train de m’infliger là, j’en fus consciente et m’en réjouis. La tête me tournait. Très excitée, les tempes battantes, le souffle court, je décidai de rentrer.
À peine remontée dans ma chambre, je me débarrassai en hâte du silice qui me faisait si délicieusement souffrir. Je réprimai à peine un cri de surprise au spectacle qui s’offrit alors à ma vue : mon buste était rouge vif, par suite de l’agression répétée du vêtement de crin. Mes seins, tout meurtris, étaient gonflés à l’excès, ils étaient durs, brûlants, comme habités par un tourbillon incandescent. Les pointes, que je n’avais jamais vues aussi enflées, se dressaient comme des pics ; la chair tendre des aréoles était toute frémissante, comme indignée du sort qui leur avait été réservé. Quant à mon visage, il était tout bonnement écarlate et luisant de transpiration. J’étais l’image même de l’excitation, du désir, j’en pris conscience avec une totale lucidité, malgré le trouble de mes sens en délire. Je dégageais une forte odeur à la fois douceâtre et poivrée. Mes seins, tout gonflés, dressés comme deux défis, semblaient me regarder, se moquer de ma stupeur. C’était comme s’ils me hurlaient : « Allez, viens ! caresse-nous, pétris-nous, nous t’attendons ! »
Mes mains bondirent et s’emparèrent de mes deux globes tuméfiés que j’écrasai l’un sur l’autre en poussant un petit cri de souris. Mon regard chavira et je sentis mon entrejambe comme assailli par des milliers de piqûres d’aiguilles. Je me mis aussitôt à malaxer sauvagement mes seins, à les faire tournoyer dans tous les sens, à les pétrir avec vigueur, ce qui me procura bien vite un plaisir aigu. Je réalisai qu’ils bandaient littéralement, comme j’imaginais qu’un homme pouvait bander : ce gonflement incoercible, cette rigidité soudaine, ces élancements impérieux, cette quête d’un impossible soulagement ; le tout agrémenté de la nécessité impérieuse de les pétrir, de les malmener.
Tout cela était affolant et délicieux. Après un moment, je rouvris les yeux et sentis une nouvelle bouffée d’adrénaline m’envahir au spectacle, parfaitement indécent, qui s’offrait à mon regard : j’étais là, véritable chienne en chaleur, à me caresser, à me peloter les seins, offerte toute à mon propre reflet dans le miroir. C’était sauvage et… magnifique ! J’aperçus une coulée sur le haut de ma cuisse : j’avais joui ! Il y a peu encore, j’en aurais conçu de la honte, mais à présent, en cet instant même, je ne ressentais qu’une immense fierté. Ce corps palpitant, ces seins embrasés, cette excitation majeure, ce désir incoercible, je voulus les offrir à ma nouvelle amie, à Cécile qui, déjà, régnait sur mes sens en folie. J’aurais voulu l’avoir là, tout près de moi, qu’elle me voie en cet instant précis, qu’elle assiste à mon bonheur tout neuf, à mon délicieux délire, qu’elle soit la première et la seule à en profiter, qu’elle me regarde, qu’elle m’admire, qu’elle me caresse, qu’elle me possède. Je voulais entendre sa voix me murmurer des gentillesses, des flatteries, des obscénités. Je la voulais, je voulais sa tendresse, sa douceur, sa présence. J’avais la volonté farouche de lui plaire, de la séduire, de l’affoler ; je me plus à l’imaginer troublée, excitée, éprouvant du désir, cherchant à me toucher, à me caresser, à pétrir ma poitrine, à me suçoter tout partout, à se lover contre mon corps, à m’embrasser sur la bouche, à m’aimer… J’imaginais ses douces mains parcourant mon corps frémissant, son regard troublant plongé dans mes yeux ravis, ses lèvres brûlantes sur les miennes…
Cette nuit-là, j’eus du mal à m’endormir.