Isilwen
L'Instant suspendu
Quand je l'ai vue pour la première fois, j'ai senti une boule en moi. Dans ma gorge d'abord, intimidée, puis dans mon ventre, séduite. Un délicieux frisson de désir que je n'avais que trop peu ressenti ces deniers temps.
Septembre. Me voilà devant le portail du lycée. Ça me rappelle mon entrée en 6ème. Mais je n'ai plus ni anorak, ni cartable sur le dos. Chemisier, tailleur pantalon, serviette en cuir à la main, je ne suis plus élève, mais professeur. J'ai 24 ans, c'est mon premier poste. En salle des profs, je suis mal à l'aise, la sensation « d'avoir basculé du côté obscur de la force »...
Ils se connaissent tous. La Directrice me présente, les noms et spécialités se succèdent, je n'en retiens aucun. Je cherche une contenance, en me préparant une tasse de thé. Presque sur moi, la porte s'ouvre, et dans un tourbillon apparaît une femme... Grande, très grande. Je mesure 1m80, mais elle me dépasse d'une bonne tête. Étrangement, je me sens déjà moins seule.
Elle a failli me bousculer avec la porte et elle s'en excuse brièvement, avant se lancer dans la salle. Mais elle suspend sa course, et se retourne tout aussi brusquement :
– On ne se connaît pas, il me semble ?
– Non, en effet, je suis le nouveau prof de communication, Sophie G ., dis-je en lui tendant la main, qu'elle serre avec vigueur
– Élisabeth D., prof de com' et d'arts plastiques. On va bosser ensemble. C'est votre premier poste, j'imagine ?
Je souris. Elle est la première à me vouvoyer sur l'ensemble des profs. J'ai beau être jeune, je ne tutoie pas les inconnus et j'entends bien qu'on fasse de même à mon égard. La bouilloire s'arrête, et elle se fait aussi un thé, m'invite à m'asseoir pour discuter. Vite, très vite, tout semble aller à une vitesse folle. Certainement grâce à ses grandes jambes.
Elle m'informe des cas difficiles des classes dont j'ai la charge, adolescents boutonneux aux prises avec leurs crises, leurs mobiles et leurs parents, forcément trop sévères. L'enseignement dans le technique n'est pas le plus facile.
– Tant mieux, je n'aime pas la facilité !
Elle me regarde. Je me sens petite et peut-être un peu trop sûre de moi, d'un coup. Mais je vois les commissures de ses lèvres s'étirer et la voilà qui m'offre le plus beau sourire que l'on ne m'a jamais adressé.
– Je sens qu'on va bien s'entendre !
Et d'ouvrir ce qui sera une amitié avec un rire tonitruant. Elle me fait frémir, elle me séduit. J'aime son rire, qui comme elle se cogne partout, trop grand pour un monde si petit.
La sonnerie annonce le début des cours. Nous sommes au même étage et elle me guide au travers des méandres des couloirs jusqu'à ma salle. La main sur la poignée, j'ai le cœur qui bat vite, mon premier cours, mes premiers élèves.
– Sophie ?
– Oui ?
– T'inquiète pas, ça va aller.
Aux mots, elle joint sa main sur ma joue, m'encourageant. Je prends ce nouveau tutoiement comme une marque d'affection. Une grande inspiration, et je me lance.
Les semaines passent, l'austérité de mon attitude du début n'étant pas vraiment dans ma nature, je laisse un peu de place à ma spontanéité. Je fais des blagues que je suis la seule à comprendre, mais je m'en fous. Les élèves ont appris à rire avec moi, même s'ils ne saisissent pas forcément tout, et je ris aussi de leurs blagues. Je passe ma semaine à attendre le jeudi après-midi. Je fais cours avec Elisabeth, qui prend ses habits de prof d'arts plastiques. On partage la classe en demi-groupe, et l'on alterne. Ou parfois, on fait cours à deux. Bien communiquer, c'est aussi savoir observer. Ils étudient donc l'art et laissent libre cours à leurs commentaires, que l'on aurait tort de croire stupides. Et je les pousse, mes petits. Je veux qu'Elisabeth soit épatée par eux, et par moi.
Elle... Chaque fois que je la croise, mon cœur se serre, mon ventre se tend, mes seins gonflent. Jambes fines, ventre plat, seins magnifiques. Ses courtes boucles brunes lui donnent parfois un air de gamine. Elle le sait. Elle en joue. Je ne la laisse pas non plus indifférente. Voilà déjà trois mois que ça dure. Un effleurement fortuit mais appuyé, une claque sur les fesses, des étreintes, des baisers dans le cou et les petits noms qu'elle me donne me font fondre. « Ma beauté, ma chatte, la plus belle... ». Ce n'est pas d'être flattée qui me charme, c'est de lui plaire.
Nous avons pris l'habitude de faire un bout de chemin ensemble le soir, elle venant en voiture, moi à pied. Je gagne deux kilomètres, ce qui n'est pas rien, et surtout, ce sont des minutes en plus à passer avec elle.
La veille des vacances de Noël, en voiture, alors que j'ai déjà la main sur la poignée de la portière, elle me demande ce que je vais faire de mes vacances.
– Rester chez moi, dormir, essayer de finir mon roman.
– Et si tu venais le faire à la maison ?
Sa main est sur mon genou, mais elle aurait touché mon sexe, elle m'aurait fait le même effet.
– Comme ça, au débotté ?
– Un peu de folie ne nous ferait pas de mal !
Et j'accepte. Je ne sais pas où ça va nous mener, brisera-t-elle l'accord tacite qui nous unit ? Car sans n'en avoir jamais parlé, nous sentions bien qu'il y avait une limite à ne pas franchir. Nous roulons une petite heure, la musique à fond, comme deux adolescentes que nous ne sommes plus. Nous chantons à tue-tête avec les « Elles » :
« Ah, si j'étais riche, je me ferais faire des gros seins...
Ah, si j'étais riche, je ne serais pas un boudin ! »
On pleure de rire en arrivant dans l'allée de sa maison. Les gros seins, elle les a déjà, moi non, mais ni l'une ni l'autre ne pouvons être qualifiée de boudins, ce serait plutôt le contraire... Les élèves fantasment sur moi, et j'ai trouvé plusieurs déclarations d'amour enflammées dans mon casier. Bien sûr, anonymes, mais à cet âge-là, on ne pense pas qu'un prof qui corrige des pages et des pages de devoirs, peut reconnaître votre écriture !
Sa maison est comme elle, grande. Tout est adapté à son mètre quatre-vingt-dix et pour moi, ça a un côté reposant. L'entrée donne sur le salon, ouvert sur une cuisine américaine. Tout y est spacieux, confortable. Le mélange du bois, de l'acier, du cuir respire la finesse.
– Et pour fêter ta venue, champagne ! dit-elle en jetant son sac dans l'entrée et en se dirigeant vers la cuisine.
Elle pose deux flûtes sur le bar, le bouchon saute, rebondit sur le plafond et atterrit droit sur mon œil.
– Ma chérie ! Je suis désolée ! dit-elle en accourant vers moi, les mains tendues vers mon œil que je cache avec mon poing.
C'est que ça fait mal ! Elle inspecte mon œil rougi, je lui demande la salle de bains, pour mettre un peu d'eau. Elle va pour m'accompagner, mais je lui fais comprendre que j'aimerais y aller seule. Surprise ainsi, j'ai besoin de pleurer, et je ne voudrais pas qu'elle m'imagine si fragile.
– Deuxième porte à gauche.
Je prends le couloir, mi-furieuse de gâcher un instant pareil, mi-amusée de la situation.
J'actionne la poignée, il fait sombre. Je cherche à tâtons l'interrupteur et j'en trouve deux sous mes doigts. Allez, j'appuie sur le deuxième.
Mais au lieu d'une salle de bains, une chambre. J'ai allumé des spots au-dessus du lit, qui éclairent un tableau. Apparemment, ce n'est pas la bonne pièce. Je pivote pour sortir, mais je m'arrête. Les tons de jaunes ont attiré mon œil, et si un tel éclairage est installé, c'est bien pour qu'il soit vu. Je ne réfléchis pas trop, moi si timide quand il s'agit de pénétrer l'intimité de l'autre, je m'avance dans la pièce. Au-dessus du lit à baldaquins, cette toile murmure.
Une femme enceinte est représentée de profil, des épaules aux cuisses. L'œil est attiré par la rondeur de son ventre, le jaune Naples si doux est d'une tendresse, d'un amour éclatant. Mélangé au blanc de l'innocence, de la pureté... Peut-être trop. Je ne sais pas, mais devant ce tableau qui célèbre la vie, j'ai la gorge nouée. J'entends Elisabeth qui m'appelle, mais je ne peux détacher mon regard de cette toile. La peinture me parle, mais je ne comprends pas bien ce qu'elle me dit. Les pas s'approchent dans le couloir, puis près de moi. Je voudrais articuler des excuses, mais aucun son ne sort de ma bouche.
Je sens sa main sur mon épaule. Des dizaines de questions se bousculent dans mon esprit, et je finis par en poser une :
– Qui l'a peint ?
– Moi , répondit-elle.
Ça me fait encore plus mal. Sa main devient un poids mort sur moi, je m'étrangle.
– À 17 ans. J'ai passé des mois à parfaire les courbes de cette femme, à peindre mon avenir.
Ses mots étaient encore plus lourds que sa main. Elle n'a pas d'enfant, elle n'est pas mariée. Je respire mal. Je voudrais qu'elle arrête.
– Ensuite, plus rien n'existait. Je me foutais du monde. Tout pouvait s'arrêter, mon cœur de battre, une guerre éclater ou la paix revenir, la science avancer, rien n'aurait apaisé ma peine.
Sa voix était grave, monocorde. La grande Élisabeth semblait un corps sans vie. Je n'avais pas l'habitude de sa douleur. Elle la connaissait bien, depuis combien d'années vivait-elle avec ? Mais pour moi, c'était nouveau, violent, brutal, odieux, insoutenable.
– C'était notre ancienne chambre, et tu n'avais pas à y entrer !
Elle dit ça sur un ton froid, cassant, qui m'achève. Pourquoi m'avoir dit tout ça, à moi ? Je n'y étais pas préparée, je vivais toute son angoisse en un instant. J'aurais tout donné pour ne pas avoir autant d'empathie et de surtout de sympathie. Je sentais bien que cette douleur vivait encore en elle. C'est ce que j'avais senti déjà auparavant, sans parvenir à mettre un nom sur cette souffrance.
Des larmes roulaient silencieusement sur ses joues, jusque dans son cou, et me déchiraient. Elle me regarda. Mes tripes étaient nouées, je voulais qu'elle arrête de pleurer, elle faisait pleurer mon cœur, je ne pouvais plus supporter sa douleur, j'étais en colère aussi. De sa propre fureur. Je ne pense même pas à retenir mes propres larmes, j'en ai besoin.
– Tu es belle quand tu pleures , dit-elle en sortant.
Elle venait de me planter là, avec une fadaise cent fois écornée. J'étais clouée au sol, enfoncée dans la moquette jusqu'aux genoux par la peine. Pourquoi avoir fui comme ça ? Pourquoi se livrer à demi, me laissant sa douleur ?
J'en étais là de mes réflexions quand elle réapparut, fraîche, le champagne à la main :
– On le boit ou on attend qu'il soit chaud ?
Elle souriait. Et sur les lignes de ses lèvres, j'ai lu qu'elle était désolée, qu'on repartait du début.
– Sers-nous et passe-moi la bouteille, que je la mette sur mon œil !
– Tu pourras toujours expliquer que ton week-end SM a un peu dérapé !
Et à nouveau ce rire éclatant qui me plaît tant.
On discute, on grignote et on finit la bouteille sur le canapé. L'alcool m'aide à me détendre. J'ai un peu peur. Les femmes, c'est sensé être fini pour moi. J'ai longtemps cherché pourquoi elles m'attiraient autant. Je n'ai jamais trouvé. Mais j'ai appris pourquoi je ne pouvais être heureuse avec l'une d'entre elles.
La conversation prend un tour plus sensuel, coquin, elle me questionne sur mes dessous, ma façon de m'épiler, mais indirectement. Elle tourne autour du pot. Je réponds, je la regarde, si elle flanche, je la suivrai, je le sens. Vient la question de nos âges. Elle quarantenaire, moi toute jeune, elle me dit qu'elle aime ma compagnie pour ma maturité, et j'aime la sienne pour son immaturité.
Elle pose sa flûte sur la table basse :
– Crois-tu que je sois trop vieille pour certaines folies ?
Son regard est franc, il me transperce, elle lit en moi.
– Et toi, penses-tu que je sois trop jeune ?
J'ai dit ça sans la regarder, je ne peux pas.
– À la minute où je t'ai vue en salle des profs, j'ai eu envie de toi, répond-t-elle.
J'ai chaud tout d'un coup, très chaud. Ma flûte passe sur la table, elle prend ma main, je lève mon visage vers elle. Son regard est brûlant de désir. Elle porte ma main à ses lèvres, baise mes doigts. Mon cœur s'emballe, il faut que la tension se relâche, je vais avoir une crise cardiaque, j'en suis sûre. Je me jette sur elle. J'ai un peu honte de faire ça si brutalement, mais elle m'accueille dans un gémissement.
Ses lèvres enfin sur les miennes, déjà nos langues se touchent, mon sexe me brûle, ma main sur sa nuque, la sienne qui arrache mon chemisier, elle me renverse, et se met entre mes cuisses, je gémis. Je libère ses seins superbes, suce ses tétons, lèche les aréoles, mord la chair, je m'enivre du parfum de sa peau, je suis émue aux larmes. « Plus jamais ça » m'étais-je dit. Rien à foutre ! Voilà ce que je réponds à ma conscience.
Ses mains cherchent à ouvrir mon pantalon, ça me fait reprendre pied. D'un coup de reins, je la fais basculer sur le côté. Nous tombons sur le tapis, évitant de justesse la table basse. Elle me regarde, le souffle court. Je sens toute son animalité se réveiller. Je suis à cheval sur elle, toutes les deux seins nus. Je passe ma main sur son sein, j'en pince doucement le téton.
– On va dans ta chambre ?
Je me relève, lui tends la main qu'elle saisit et m'entraîne au pas de course vers son lit.
Dans la chambre, je défais sa jupe, j'enlève ses bas et ses chaussures, presque tout d'un seul bloc. Je l'assoies sur le rebord du lit et me mets à genoux, évitant ainsi ses mains qui s'aventurent encore sur mon pantalon. Je prends sa taille dans mes bras, je la serre, l'enserre en frottant mon visage contre son ventre délicat et chaud. Sa main joue dans mes cheveux blonds, je remonte sur son sein gauche et j'entends les battements précipités de son cœur. Elle murmure les mêmes petits noms qu'elle me donne, elle me caresse la nuque, les épaules, elle semble goûter ma peau du bout des doigts. Je sens qu'elle essaie de respirer moins fort, mais j'ai déjà senti son émotion.
J'embrasse ses seins, son ventre musclé, jusqu'au pubis que je frôle du bout des lèvres. Ses cuisses se serrent autour de moi et j'entends un petit « doucement !» qui me serre une fois de plus le cœur. Elle est comme une vierge, légèrement effrayée. Comme je la comprends !
Alors, délicatement, j'embrasse ses cuisses, vers l'intérieur, et je me dirige vers son sexe. Chacune de mes caresses la fait frémir, je le sens à la contraction de ses muscles. Du bout du nez, j'effleure sa fine toison brune et descends vers l'entrée de sa vulve. Feulements à mon passage sur son clitoris, ses mains se crispent dans mes cheveux, elle ouvre un peu plus les cuisses. C'est le signal que j'attendais, elle me veut vraiment, à présent. Du bout de la langue, je remonte sa fente trempée, son goût est merveilleux et je sens son clitoris gonflé, prêt à libérer sa jouissance. De mes mains, je caresse ses hanches, son ventre alors que je me mets à sucer son clitoris. Elle crie, je gémis, j'aime l'entendre dans son plaisir. Les battements de mon cœur rythment mes gestes, rapides, précis, ceux qui touchent au but, sans détours.
Je prends son bourgeon entre mes lèvres et fais aller et venir ma langue dessus, elle se cambre, mon palpitant cogne dans ma poitrine, elle se raidit, frémit et éclate son orgasme, son cri cavale sur mes tympans, je lâche son petit bouton et me couche sur elle en la renversant sur le lit. Nos jambes emmêlées, mes seins sur les siens, j'enfonce deux doigts au fond de son vagin. Je sens ses contractions que j'accentue en faisant un mouvement circulaire à l'intérieur. Élisabeth cherche son air, je halète. Elle bouge avec moi, comme si elle voulait me sentir plus loin, je la pénètre autant que me le permettent mes doigts, mon visage dans son cou, par-dessus nos gémissements, je l'entends gémir mon prénom, ça m'excite encore, j'ai envie d'aller plus loin en elle, d'être en elle, de me fondre en elle.
Une boule chaude remonte de mon sexe, l'éclatement : je suis en train de jouir moi aussi... Je grogne, je mords son épaule, je la veux en moi, mais je sais combien ...
Elle s'apaise doucement. Je n'arrive pas à quitter son sexe. Je veux rester près d'elle, ne pas quitter l'odeur de cannelle entre ses seins. On reste immobile un long moment. Je finis par retirer ma main, et elle replie ses jambes. Je suis lovée sur elle, dans ses bras qui me protègent. Je voudrais mourir maintenant. Parce que je suis en paix.
Je sens qu'elle frisonne. Je défais la couverture et nous en couvre à peu près. On s'endort ainsi, sans avoir échangé un mot. Heureuses.
Au matin, j'ouvre les yeux, et vois les siens posés sur moi. Je suis enroulée dans la couette, toujours à demi nue, et elle est assise à côté de moi, en peignoir.
– Tu es réveillée depuis longtemps ?
– Non, une petite heure à peine.
Elle a le regard coquin. Je referme les yeux. Je sens sa main qui me caresse le ventre, le bras, son visage qui s'approche du mien et ses lèvres qui baisent les miennes. J'ai envie d'elle, de ses mains sur moi.
Je me lève brusquement « je file à la douche ». La porte close derrière moi, je vire mon pantalon, ma culotte, encore trempée de la veille et me mets sous la douche. Là, les mains appuyées au mur, la tête sous l'eau brûlante, je laisse enfin aller mes larmes.
Je savais que ça finirait comme ça, mais je n'ai pas pu résister. Je tremble de colère. Pourquoi faut-il que je sois aussi conne ? Le sexe était mon dernier rempart, maintenant il est trop tard, elle vibre en moi comme jamais. Je sais bien ce que j'éprouve. Mais pourquoi n'en suis-je pas heureuse ? Mes mains se crispent contre la paroi, j'ai envie de hurler, de tout casser, de détruire, je me hais.
Je ne l'entends pas s'approcher, rendue sourde par la rage. Juste son baiser sur mon épaule. Je sursaute. Ses mains sont déjà sur ma taille, ses seins dans mon dos. Comment lui dire ?
– Sophie ?
– Oui ?
– Je t'aime.
J'essaie de me dégager de son étreinte, mais elle me tient fermement.
– Tu me fuis ? Pourquoi ?
Sa voix est faible, une supplication qui me tue un peu plus.
– Parle-moi Sophie, je t'en prie. Dis-moi ce que je sens à travers toi !
Je ne voulais pas ça. Pourquoi a-t-il fallu qu'elle me ressente aussi bien ?
– J'ai peur. Je sais que je vais te faire mal, et je ne le veux pas. J'ai déjà vécu ça. On n'y pense pas, mais l'âme, c'est comme le foie, ça repousse.
– Me crois-tu assez stupide pour penser que tu m'aimes ? répond-t-elle.
– J'en ai assez. J'aimerais que tout s'arrête, que le monde sombre. Que la vie même cesse d'être.
– J'ai presque le double de ton âge, j'ai vu ton regard devant le tableau, me crois-tu assez cruelle pour exiger de toi un amour à vie, alors que de cette façon, je t'enlèverais ce que j'ai déjà perdu ?
Pourquoi est-elle si lucide ? N'aurait-elle pas pu être stupide ? Me détester simplement, parce que je ne veux pas qu'elle m'aime ? Mes jambes se dérobent, les bras d'Elisabeth me retiennent dans ma chute. Elle me soulève et me dépose sur le banc de la salle de bains. Elle me couvre d'une serviette chaude, et de ses bras. Je suis à demie consciente, je l'entends m'appeler. J'ouvre les yeux dans un effort, elle est inquiète, je le vois à ses traits. Elle a l'air marquée par son âge comme ça, et l'eau a atténué son odeur. Je m'en fous. C'est trop tard. Alors, autant boire ma douleur jusqu'à la lie. Je me blottis contre elle, l'embrasse et guide sa main vers ma peau.
Durant ce qui me paraît durer des heures, elle me fait l'amour avec passion, fureur. Avec la rage que je ressens, qui m'a toujours animée en touchant une femme. On se ressemble plus que je ne le pensais.
Pendant quelques murmures, nous faisons encore semblant de croire que tout ça n'est pas vain :
– Élisabeth ?
– Oui, ma puce ?
– Je t'en supplie, ne m'abandonne pas...
– Je ne t'abandonnerais jamais mon ange. Je t'aime.
Elle m'embrasse. J'aime son baiser, ses lèvres, ses murmures d'amour.
L'amertume se mélange à mes larmes dans ma gorge.
C'est moi qui l'abandonnerai.