La Belette ou le Castor ?
(Seconde partie)
5. Jeu de nuit.
J’avais passé une nuit affreuse. Dire que je m’étais imaginée m’endormir comme une reine, doucement bercée par l’évocation toute récente d’ébats amoureux que je n’espérais plus ; m’imaginant blottie dans les bras virils de mon beau conquérant ; me laissant aller à la douce sensation de son membre encore si présent à l’intérieur de mon corps…
Que j’avais pu être égoïste ! Toute à mon exaltation, j’avais complètement évacué jusqu’à l’existence de Belette, l’adorable petite Chloé. Bien plus qu’une avalanche de reproches ou même qu’un regard chargé de rancune, l’image de sa détresse discrète et résignée m’avait remuée au plus profond. Je me maudissais et, me tournant et me retournant sur mon matelas pneumatique qui émettait de ridicules petits couinements, je ne pouvais chasser l’image de l’adorable Chloé, si frêle, si attachante… si triste à présent, par ma seule faute ! Je me serais bien giflée ! J’étais tendue comme une corde de piano, je grinçais des dents, les mâchoires serrées, et je m’aperçus que j’étais en train d’enfoncer mes ongles dans la chair de mes cuisses. J’avais envie de hurler, de me précipiter sous sa tente et d’implorer son pardon, de l’inviter à me baffer, à me punir cruellement, à m’infliger tous les sévices qu’elle voudrait. Je revoyais son sourire lumineux, ses yeux pâles si intenses…
Je lui parlerais, sans plus attendre, dès que je la verrais, quoi qu’il m’en coûte !
o o O o o
La blessure de ma cheville était plus spectaculaire que grave et je fus très rapidement remise sur pied.
La troupe était partie en randonnée et je déambulais en claudiquant encore un peu parmi les tentes, livrée à moi-même.
Il faisait bon, l’air était doux, la campagne paisible. L’orage grondait en moi, cependant, lourd, menaçant. Le soleil brillant d’optimisme semblait me narguer, tout comme la paix des champs et le calme de la nature, insouciante, immuable, superbement indifférente à mes tourments.
Castor m’avait fixé un rendez-vous secret dans la petite chapelle à deux pas de laquelle je m’étais blessée. La veille encore, je me serais sentie transportée de joie à l’idée de rejoindre ce beau garçon qui m’avait tant fait vibrer, qui m’avait procuré un si vif plaisir ; mais là, je me surprenais à redouter cette nouvelle rencontre, non en raison de son caractère clandestin, non parce que nous bravions là un interdit, une règle de conduite sacro-sainte, mais parce qu’il me semblait que je volais à Chloé le bonheur auquel elle avait droit, les plaisirs qui lui revenaient légitimement. Après tout, je m’étais rendu compte que j’étais tout aussi attirée par elle que par Castor, davantage même peut-être, dans la mesure où cette attirance me semblait venir du plus profond de mes entrailles, parce qu’elle s’imposait à moi, au mépris de résolutions pourtant bien arrêtées.
C’est donc le cœur lourd et l’angoisse au ventre que je me dirigeais, en cette fin d’après-midi, vers le lieu secret de notre rendez-vous. Mille fois, je faillis rebrousser chemin, tiraillée par des sentiments contradictoires, des réflexions antagonistes. Ce n’est que lorsque je vis apparaître la pierre usée au travers des frondaisons que je sus que je ne ferai pas demi-tour, que j’irais au bout de ma démarche, avec un triste courage. Ainsi donc, c’était presque à regret que je me rendais à un rendez-vous que j’avais ardemment désiré pendant de longues semaines. Quelqu’un m’aurait raconté ça deux jours plus tôt que je l’aurais pris pour un débile profond !
Lorsque, quelques minutes plus tard, Castor fit à son tour grincer la lourde porte prête à s’effondrer, j’étais blottie, pelotonnée sur moi-même, au fond de la chapelle, transie de froid, de honte, d’indécision.
Il fit vers moi deux pas assez vifs, puis son rythme se brisa net et c’est presque furtivement qu’il vint s’asseoir à côté de moi dans la pénombre.
Il avait deviné aussitôt que quelque chose n’allait pas. Ce que j’éprouvais devait probablement être bien lisible sur mon visage, surtout aux yeux de quelqu’un doté comme lui d’un sens aigu de l’observation.
Nous demeurâmes silencieux un long moment. Il me regardait avec tendresse, mais avec gravité aussi, comme s’il savait déjà tout de mon combat intérieur. Je lui sus gré de ne pas s’être jeté immédiatement dans une étreinte ou un discours amoureux. Son beau visage affichait un fin sourire plutôt énigmatique. Au bout d’un temps que je ne saurais évaluer, il avança lentement la main et se mit à me caresser le visage avec une tendresse infinie. La veille encore, ce geste aurait suffi à me mettre en émoi, à allumer mon désir. Mais je demeurai impavide, comme tétanisée.
Il lisait en moi, je le sus ; et je ne tentai en aucune manière d’échapper à ce regard à la fois inquisiteur et bienveillant. Je n’avais aucune envie de lui dissimuler quoi que ce fût.
— Tu as réfléchi ? c’est ça ? prononça-t-il, sur le souffle.
Le sourire que j’arrivai à lui rendre dut lui paraître bien triste. J’arrivai à articuler.
— Oui ! mais… ce n’est pas ce que tu crois ! Je… je crois que ce que nous faisons…
Son doigt vint se poser délicatement sur mes lèvres. Ses yeux étaient presque rieurs, mais sans la moindre nuance de moquerie.
— Ne dis rien !… murmura-t-il. Nous avons été follement attirés l’un par l’autre Dominique, et tu peux te vanter d’être la première — et tu resteras probablement la seule — à avoir su me faire enfreindre la règle que je m’étais fixée. Je sais que tu n’en conçois nulle fierté, que tu n’iras pas le crier sur les toits, que cela restera entre nous… Et je t’en suis reconnaissant. Mais cela restera sans lendemain. C’est cela que j’étais venu te dire.
Je ne sus si le sentiment que j’éprouvai en entendant ces mots s’apparentait davantage à du soulagement, de la reconnaissance ou de l’admiration. Quoi qu’il en fût, je ne pus empêcher les larmes de sauter de mes yeux, brusquement, comme une fontaine. Je pleurai silencieusement, presque sereinement, sans ressentir de tristesse pourtant.
Il m’attira à lui, doucement. Je blottis ma tête au creux de son épaule. Il était à nouveau à sa place : mon chef, mon protecteur, ce grand frère que je n’avais pas, cet ami qu’il demeurerait sans doute.
— Tu n’es pas seulement belle à l’extérieur, tu sais ! souffla-t-il au creux de mon oreille.
Je crois que je n’aurais rien pu espérer entendre de plus beau en cet instant.
Après un petit frisson, je m’écartai pour le regarder. Je devais avoir le nez rouge et les yeux inondés. J’eus un petit rire gêné parfaitement crétin en reniflant comme une enfant chagrine et en me passant le dos de la main sur le nez.
Il me prit la tête entre ses mains et posa sur mes lèvres tremblantes un doux et chaste baiser. Nous étions loin du désir, de l’emportement sexuel de la veille, mais comme cet instant était précieux !
Ce qu’il me dit alors me sidéra :
— Ton cœur est ailleurs, Dominique ! Ne te trompe pas de chemin.
J’en suis encore à me demander aujourd’hui si ce garçon n’était pas un peu sorcier.
o o O o o
J’avais passé tout le restant de la journée à tenter de capter le regard de Belette. En vain ! J’en étais malade. J’étais néanmoins bien décidée cette fois à provoquer la confrontation. Elle aurait lieu, tôt ou tard, je m’en étais fait le serment.
Castor avait organisé un grand jeu de nuit. Après le repas du soir, les équipes avaient été constituées. Il s’agissait d’un jeu de piste, le camp vainqueur serait celui qui ramènerait le premier le trophée au camp, devant la tente d’intendance.
Belette ne faisait pas partie de mon équipe, à ma grande déception. Ce ne serait pas encore cette nuit que l’occasion me serait offerte. Tant pis. Mais elle ne perdait rien pour attendre !
C’était Gazelle qui avait été désignée comme chef de groupe, et elle avait eu une idée brillante :
« plutôt que de nous focaliser sur la découverte du trophée, prévoyons l’éventualité où l’équipe adverse le découvrirait avant nous. Comme nous avons le droit de capturer nos adversaires, nous augmentons ainsi nos chances de récupérer le trophée. Le seul point faible de ce plan, c’est qu’il suppose qu’une personne isolée ait découvert le trophée. Mais ça vaut la peine de tenter le coup ! »
Castor et Nandou, qui s’étaient chargés de jalonner les parcours, avaient probablement multiplié les fausses pistes et parsemé le chemin d’une série de pièges. Notre groupe de diviserait donc en petites cellules de deux ou trois alors que les ‘espions’ agiraient en solitaire. Gazelle avait estimé qu’il en faudrait bien trois pour assumer cette fonction. Je m’étais proposée et avait été retenue en même temps que Fouine — dont le totem avait été bien choisi — et Ouistiti, aussi gouailleur et boute-en-train que malicieux et habile.
À l’heure prévue, c’est à dire à la nuit tombante, le coup de sifflet lancé par Castor donna le signal attendu.
Notre petite troupe se dispersa bien vite, chacun et chacune sachant ce qu’il avait à faire.
Je m’étais mise à parcourir en long et en large, un peu au hasard, le périmètre qui m’avait été imparti. Il restait suffisamment de clarté pour que je n’aie pas encore à faire usage de ma lampe de poche. Je commençais à me dire que j’avais bien peu de chance de tomber sur le pot au rose, lorsque la chance me sourit : j’entendis les buissons craquer à quelques mètres à peine, sur ma droite. Je me fis aussi silencieuse que possible, retenant mon souffle, et me dissimulai dans l’ombre d’un gros hêtre. Quelqu’un approchait. Dans la pénombre, je crus identifier la silhouette de Lapin. Lorsqu’il passa non loin de moi, sans me voir, je le reconnus : c’était bien lui. Il ne me restait plus qu’à le suivre tout en espérant qu’il se montrerait assez futé pour dégoter la cachette du trophée. Dans cette hypothèse, j’aurais à l’affronter sur le chemin du retour, ce qui ne serait pas une mince affaire.
J’entrepris donc de le suivre, en redoublant de précautions : au moindre bruit, il se saurait suivi et c’est moi qui risquais de devenir alors sa prisonnière. Mais tout se passa bien et je pus le suivre pendant un bon moment.
Relevant les divers signes qui jalonnaient son chemin : cailloux disposés de façon à former une flèche, écorces d’arbres marquées, branches pliées, etc., il progressait lentement en direction du village.
Brusquement, je sentis l’air se rafraîchir, le vent venait de tourner et le ciel de s’assombrir sans que cela soit dû au crépuscule. La progression sans lampe-torche allait bientôt s’avérer impossible. Je réalisai très vite qu’un orage se préparait. Voilà qui n’allait pas simplifier ma mission, ni celle de personne d’ailleurs. Après quelques éclairs et un impressionnant roulement de coups de tonnerre, une pluie lourde et poisseuse se mit à tomber, giflant les feuilles au passage, faisant frémir toute la ramure alentour. Je savais qu’il était imprudent de se réfugier sous un arbre, aussi décidai-je de rejoindre au plus court le village, espérant tomber sur quelque grange ou quelque refuge d’ouvrier agricole. J’avais perdu la trace de Lapin, mais cela avait moins d’importance à présent.
La pluie tombait dru et j’étais déjà trempée. On y voyait de moins en moins et la lumière de ma lampe de poche ne servait qu’à accentuer la noirceur de tout ce que n’éclairait pas le mince cône blafard qui tressautait devant mes yeux, strié par la pluie tombante. Il m’avait semblé apercevoir, à la soudaine lueur d’un éclair, la silhouette sombre d’une grange en bordure d’un champ tout proche. Il n’y avait pas à hésiter et je me précipitai dans la direction du bâtiment entraperçu.
Je faillis me heurter à une ombre qui accourait en sens inverse. C’était Mireille. Elle avait les cheveux collés au visage et me cria, pour dominer le martèlement de la pluie et le hurlement du vent :
— Ah ! c’est toi Dominique ! tu tombes bien ! Va vite dans la grange, là-bas, tu pourras réconforter Belette.
Je sentis mon sang se glacer et une boule d’angoisse me nouer l’estomac.
— Que… que s’est-il passé ? arrivai-je à crier.
— Elle a glissé et est tombée sur une pierre tranchante. Ce n’est pas bien grave, mais elle a besoin de soins. Je cours chercher la trousse au camp. Va vite la rejoindre et prends bien soin d’elle. Je me dépêche.
Mireille était repartie en courant. Je demeurai un instant abasourdie. Ainsi donc s’offrait à moi une occasion inespérée de… Mais ce n’était pas le moment de conjecturer, il y avait urgence ! Belette était blessée, elle avait besoin d’assistance et rien d’autre ne comptait en ce moment.
C’est le cœur battant, en proie à une angoisse incoercible, que je poussai la lourde porte ruisselante de la grange. Dans quel état allais-je la trouver ? pourvu que…
Une lampe tempête était posée sur le sol de terre battue et éclairait tout le mur du fond du vaste bâtiment occupé en majeure partie par une bonne réserve de foin et encombré de toutes sortes d’outils agricoles.
Belette était là, assise sur une sorte de paillasse qui jonchait le sol, elle avait la cuisse gauche bandée au moyen du foulard de Mireille. Un peu de sang tachait le tissu. Elle clignait les yeux, l’air inquiet, cherchant à voir qui venait de passer la porte. Lorsque je pénétrai dans le cône de lumière, elle eut, en me reconnaissant, une sorte de haut-le-cœur qui me déchira le ventre. Son visage s’empourpra aussitôt et je crus lire dans ses yeux un mélange de détresse et de fureur contenue. Refoulant mes larmes, je m’approchai et m’agenouillai à côté d’elle. Elle avait l’air d’un animal pris au piège, la respiration accélérée, la tête dodelinant sur ses épaules. Dieu ! qu’elle pouvait être belle en cet instant ! Mais j’avais autre chose à faire que la contempler !
— Ça va Belette ? lui dis-je, maîtrisant mon émoi.
— Oh ! ça va, laisse-moi ! lança-t-elle ; et elle afficha un air boudeur tout en faisant mine de me tourner le dos.
Je me sentis envahie par une vague de désespoir. Elle était toujours aussi fermée, peut-être même s’était-elle mise à me haïr ! Mon nez se mit à picoter, la boule au creux de mon estomac se fit plus douloureuse. Je me sentis soudain malheureuse comme les pierres. Pour avoir voulu nier un sentiment auquel je n’étais pas préparée, pour avoir voulu m’en tenir à de stupides résolutions, j’avais tout gâché, tout foutu en l’air. J’avais envie de me rouer de coups, de me jeter à ses genoux, de me taper la tête sur le mur épais de cette grange inhospitalière, de la serrer dans mes bras, de me précipiter au dehors pour mêler mes pleurs à ceux du ciel déchaîné…
Sans doute intriguée par mon absence de réaction, Belette tourna légèrement la tête dans ma direction.
Nos regards se croisèrent, je sentis que mes yeux étaient baignés de larmes, que mes ailes de nez palpitaient, que j’étais prête à éclater en sanglots. Je serrais les mâchoires à m’en faire grincer les dents. Mes doigts étaient blancs et glacés.
Quelque chose se modifia dans la physionomie de Belette, ou plutôt de Chloé, car pour moi, avant d’être une ‘scout-girl’, elle était cette fille, cette femme que j’aimais déjà comme une folle, je le réalisai à l’instant.
Son expression passa du ressentiment à la surprise. La lueur de dureté qui m’avait glacé les sangs quelques minutes auparavant avait disparu pour laisser place à une expression flottante, irrésolue.
Ses sourcils se rapprochèrent et je devinai que, dans sa tête, tout était en train de basculer.
— Oh ! mais… tu… articula-t-elle, Est-ce que ?…
Dans ses yeux, il n’y avait plus qu’un immense désarroi, une sorte d’affolement soudain. Son regard sautait à présent d’une de mes pupilles à l’autre, sa bouche s’entrouvrit et elle respira plus fort, plus vite.
Je ne pus empêcher mes mains de se poser sur les siennes ; elles étaient glacées.
Je regrettai aussitôt mon geste et tentai de le reprendre. Je ne voulais surtout pas la brusquer et risquer de provoquer un regain de méfiance, voire d’hostilité.
Et c’est peut-être cette hésitation même qui acheva de renseigner Chloé sur mon désarroi.
L’instant était magique ! Nous étions toutes deux comme suspendues l’une à l’autre, en train de nous demander avec une égale intensité si nous n’avions pas fait fausse route depuis le début, si nous ne nous étions pas fourvoyées l’une comme l’autre…
Quelque chose allait se passer, quelque chose de fort, d’intense, d’exceptionnel, je le savais, je le sentais, ne sachant si je devais l’espérer ou le redouter. Chloé allait elle se referme à tout jamais ou comprendre enfin que… — oh mon Dieu !… — que je l’aimais comme une folle ?
Brusquement, elle se jeta dans mes bras et se mit à me serrer contre elle avec une force dont je ne l’aurais jamais crue capable. Une onde de bonheur étonné me parcourut toute, des pieds à la tête ; des milliers d’épingles tambourinaient ma chair hérissée ; mes cheveux devaient s’être dressés sur ma tête. Incapable d’opérer le moindre mouvement, je me laissai inonder par ces sensations aussi fortes qu’inespérées.
Les petites mains de Chloé se mirent à me parcourir à vive allure, comme si elle cherchait à s’assurer de ma réalité, à avoir la certitude que j’étais bien présente. Ses paumes ne glissaient pas d’un endroit à un autre de mon corps, elles se soulevaient légèrement pour aller se poser un peu plus haut ou un peu plus bas. C’était comme si mille petites mains parcouraient mon corps, m’investissaient, prenaient possession de moi, me donnaient vie. Chacun des attouchements créait une part de moi entièrement neuve, elle était en train de façonner une nouvelle Dominique, aussi sûrement qu’un sculpteur extrait un corps de la glaise informe ou de la pierre froide et brute.
Mais oui ! Chloé était en train de me faire renaître : elle balisait mon corps au moyen de ses mains brûlantes de vie, débordantes de fièvre créatrice ; elle marquait sa propriété, son territoire. Je sus que ma chair ne m’appartiendrait plus désormais.
Comme l’aurait fait un petit animal, elle se mit à lécher les larmes qui sillonnaient encore mes joues. J’en fus tout attendrie.
Le regard qu’elle jeta sur moi l’instant d’après me secoua aussi sûrement que l’aurait fait un séisme. La braise de son regard se répandit en moi comme une coulée de lave. Ce n’était pas sa détresse encore toute récente qu’elle faisait passer ainsi en moi, c’était bien autre chose : je me sentais envahie par sa force vitale, sa joie de vivre, son rayonnement intérieur, son soleil intime, ses plus profondes vibrations. Voilà tout ce qu’elle déversait en moi, sans compter, aussi sûrement que l’essence distribuée par le pompiste coule dans le réservoir de l’automobile qu’il abreuve.
C’était donc cela donner, se donner !
Avec ses petites mains délicates, elle achevait de façonner mon corps à sa mesure, avec son regard de lumière et de joie, elle venait de se glisser dans mon âme.
Ce qu’elle venait d’insuffler ainsi dans tout mon être était la plus belle, la plus puissante des forces qui soit au monde ; la plus enivrante, la plus suave des liqueurs ; le plus précieux, le plus recherché des trésors : l’Amour.
La tête me tournait, mes oreilles bourdonnaient, mon sang s’était mis à bouillir, chaque respiration me déchirait la poitrine, j’étais comme en suspension dans un monde à part, quelque part aux confins de la réalité, éperdue, incapable de me rendre présente à ce qui me submergeait. Je me noyai dans ces yeux immenses qui exprimaient à présent une douceur, une tendresse, une bonté… autant de mots qui me parurent prendre à cet instant précis leur véritable signification.
Une sorte d’image mentale s’imposa alors à mon esprit, ou peut-être était-ce une hallucination auditive : brusquement, j’étais devenue un violoncelle ! ses éclisses étaient mes hanches, mes cuisses ; son manche était mon dos, ma colonne vertébrale, qui ondoyait aussi sûrement que les sons la faisaient vibrer ; et le fluide qui s’écoulait en moi était la musique même de cette sonate de Michel Corrette intitulée Les Délices de la solitude. Mais aux longues notes déversées par le sensuel violoncelle répondait le harcèlement des pointes aiguës et obstinées émises par le clavecin qui l’accompagne. Chacune de ces pointes qui venaient vriller le chant de mon langoureux instrument correspondait à chaque déplacement des mains de Chloé sur mon corps. C’était une sensation ineffable, magique, probablement hors du réel, mais tellement présente qu’elle constituait le seul repère raisonnable en ce moment unique. Oui ! nous étions aussi inextricablement liées en cet instant que les notes émanant des deux instruments jouant ce sublime morceau. À nous deux, nous étions musique, anges, délires paradisiaques…
Non, plus jamais les choses ne seraient comme avant !
Curieusement, au cœur de ce délire insensé, de ce tourbillon où les sentiments se disputaient la part belle aux émotions, le sexe était tranquillement absent : son heure n’avait pas encore sonné. Une certitude s’imposa à moi au moment même où j’arrivais enfin à me reprendre un peu et à adresser à une Chloé radieuse un sourire qui devait être béat ; c’est que, de ce côté-là, nous ne perdions rien pour attendre.
6. Fa-ria, fa-ria, hô !
Mireille n’avait pas tardé à revenir et, à trois, nous avions attendu que l’orage daigne s’éloigner. Fine mouche, elle avait compris immédiatement ce qu’il venait d’advenir. N’était-ce pas elle d’ailleurs qui m’avait décillée à propos de Chloé ? Je réalisai qu’elle avait dû, avec une discrétion dont je devais lui être reconnaissante, ne rien perdre de mes états d’âme. Il faut dire que je n’avais pas dû être bien difficile à deviner. Elle avait probablement compris pour Castor, tout comme en ce moment même, elle savait pour Belette !
À son retour, ne nous avait-elle pas trouvées blotties l’une contre l’autre dans une attitude laissant peu de place à l’équivoque ? Certes la froidure engendrée par la pluie battante et la nuit à présent bien avancée pouvait justifier que nous ayons cherché à nous donner chaud mutuellement, mais la manière dont Belette me tenait enlacée trahissait bien autre chose que le seul souci de se réchauffer.
Chloé avait eu un sursaut à l’arrivée de Mireille et avait cherché à se donner une contenance. C’est moi qui l’avais maintenue enlacée, sachant que, de toute façon, Mireille avait déjà tout deviné. Et puis, je venais de décider de ne rien lui dissimuler, elle avait bien le droit de savoir après tout ! N’était-elle pas mon amie, ma complice de toujours ? Nous échangeâmes un sourire discret… tout était dit !
Mireille s’occupa de la plaie à la cuisse de Belette. Ce n’était d’ailleurs pas bien méchant. Nous décidâmes d’attendre la fin de pluie avant de nous aventurer sur le chemin du retour.
o o O o o
Le lendemain fut une journée difficile : je passai mon temps à essayer d’éviter de croiser le regard de Chloé (pardon, de Belette) — ce même regard que je recherchais tant la veille encore — sachant que mes sentiments devaient s’y lire avec une trop grande évidence. Fort heureusement, elle avait adopté le même comportement et nous parvînmes à nous éviter. Mais à quel prix ! Je me languissais, aspirais à me trouver en sa présence, n’importe où, n’importe quand, seules, pour pouvoir libérer enfin le flot tumultueux que je brûlais de déverser sur son joli corps ! Cette attente m’était un véritable supplice ! Je savais maintenant ce que le malheureux Tantale avait pu endurer !
La journée allait se terminer de façon importante pour moi puisque j’allais recevoir mon totem !
La cérémonie fut émouvante, sobre, bien réglée, inventive et tout empreinte d’un esprit de camaraderie qui ne faisait que trop défaut en dehors de ce cercle privilégié.
La troupe, au grand complet, s’était réunie autour du feu, comme presque chaque soir. J’avais dû rester seule à l’extrémité du camp, assise à califourchon sur une vieille souche, dans l’attente que quelqu’un vienne me chercher le moment venu, comme le voulait l’usage. Je voyais le feu rougeoyer à quelques centaines de mètres et j’entendais résonner à mes oreilles les chants de la troupe. Une sourde mélopée venait de débuter qui contrastait étrangement avec les airs joyeux qui l’avaient précédée. Je tendis l’oreille et frémis d’émoi et de surprise. Les paroles qui me parvenaient me bouleversèrent. La troupe entière chantait à pleine voix : « Dominique, Dominique, c’est la dernière fois qu’on t’appelle comme ça ! » J’en fus toute remuée ! Découvrir que tout le monde se souciait ainsi de moi me conférait une importance soudaine dont je me sentais bien indigne. Allais-je être à la hauteur de ce qu’on allait désormais exiger de moi ? Avais-je suffisamment développé l’esprit scout, serai-je prête à me montrer « toujours prête » en toutes circonstances ? Je me souvins que, à la veille de leur adoubement, les chevaliers d’autrefois passaient, dans la plus grande solitude, au pied d’un autel, une nuit en prière.
Quelqu’un s’approchait : on venait enfin me chercher. Mon cœur se mit à battre la chamade. Qu’allait-il se passer ? Je savais que j’aurais à subir quelques épreuves à propos desquelles le secret avait été soigneusement gardé. Je me sentais prête néanmoins, et c’est le front haut que je me présentai devant la troupe, dans le cercle qu’éclairaient les flammes pétillantes du feu de camp. La soirée était superbe : le ciel, bien dégagé, scintillait de mille étoiles. Ils avaient tous le visage dissimulé derrière leur foulard, fixé sur la tête, dont ils avaient laissé la pointe pendre jusqu’au menton. Ça avait quelque chose de cocasse et de légèrement inquiétant. Je reconnus la silhouette trapue de Lapin, assis un peu à l’écart, de trois quarts dos, et qui martelait en cadence un djembé fatigué. Les chefs, qui avaient gardé le visage découvert, portaient leurs chapeaux qu’ils avaient ornés de feuillages divers, ce qui leur donnait vaguement l’allure de chefs indiens.
Castor s’approcha de moi, le regard exagérément sévère, très imprégné de son rôle et de la solennité du moment.
— Dominique ?… Réponds à mes questions !…
Il me fixa un long moment avant d’entamer :
— Es-tu sûre de vouloir te joindre à notre troupe ?
— Oui ! fis-je sans hésiter.
Un vigoureux roulement vint ponctuer ma réponse aussitôt suivi d’un lent et long « mmmmmh », musé par la troupe entière.
— Es-tu prête à renoncer à porter ton nom de ville ?
— Oui !
Nouveau roulement, nouvelle mélopée.
— Es-tu prête à répondre au nom qui te sera donné lorsque tu auras été acceptée par les anciens ?
— Oui !
Roulement, « mmmmmh ».
— Es-tu prête à subir les épreuves d’initiation ?
Je déglutis avant de répondre, d’une voix légèrement tremblante :
— Oui.
Cette fois, le roulement, plus brutal, se noya dans les hurlements féroces de la troupe entière qui vociférait, comme en proie à une frénésie incontrôlable.
La soudaineté de ces cris sauvages et le contraste avec le calme qui précédait me glacèrent les sangs. Je sentis un frisson me parcourir l’échine.
Je fus brusquement tirée en arrière, puis soulevée du sol par des mains solides. Au même moment, le ciel qui venait de s’offrir à ma vue se déroba : un tissu lourd et épais venait de se poser sur mon visage, m’aveuglant complètement.
On m’assit de force sur le sol, puis on m’attacha les mains dans le dos.
Une voix que je n’identifiai pas et qui se voulait sarcastique sonna à mes oreilles :
— Oseras-tu avaler ce ver de terre, pied tendre ?
Une main souleva un bref instant le tissu qui me recouvrait le visage, le temps de me laisser apercevoir deux doigts qui pinçaient en effet une sorte de larve blanchâtre et gesticulante. J’eus un hoquet de dégoût. On m’obligea à ouvrir la bouche et je sentis des doigts vigoureux qui me contraignirent à avaler la chose immonde. Je pensais que j’allais avoir un haut-le-cœur, mais je reconnus le goût d’un macaroni mal cuit. Je manquai éclater de rire sous la surprise et le soulagement, mais déjà des mains me soulevaient à nouveau et m’entraînaient un peu plus loin. Et je dus subir l’épreuve de la hache (on allait me couper un doigt !… J’entends encore l’impact de l’outil sur la souche où était étalée ma main !) ; puis celle du feu (on allait griller mes cheveux ! je me rappelle cette odeur abominable de poils roussis qu’on avait fait brûler juste à côté de mon visage !)
Vint alors une ‘épreuve’ bien plus intéressante. Dans sa sagesse, Castor avait imaginé un rituel que je considère encore aujourd’hui comme intelligent et généreux.
J’étais debout à présent, toujours cagoulée, mais on m’avait libéré les mains.
Castor s’était approché, il me dit, de sa belle voix grave :
— Voyons à présent si tu as su engranger un minimum de ces qualités indispensables à un bon scout. As-tu suffisamment observé ceux-là mêmes avec qui tu partageras désormais la vie de notre clan ? Sauras-tu reconnaître tes compagnes, tes compagnons, par un simple contact ?… Voyons cela !
Il souleva mes mains et les posa sur les épaules de quelqu’un qui venait de se placer en face de moi.
— Qui est-ce ? demanda la voix impérieuse de Castor.
Je sus immédiatement qu’il s’agissait d’un garçon, mais lequel ? Je laissai mes mains gagner le cou, puis je remontai lentement vers les joues, les lèvres. J’approchai mon visage dans l’idée de reconnaître une respiration…
— Nandou ! m’exclamais-je soudain, sûre de mon fait.
Une salve de cris et de rires joyeux m’indiquèrent que j’avais tapé dans le mille.
Nandou se retira et Castor posa à nouveau mes mains sur d’autres épaules. Ah ! une fille, cette fois ! grande, les os fins… Martre peut-être ou Mésange ? Non…
— Les genoux ! me dit Castor. Et, joignant le geste à la parole, il saisit mes mains et les déposa sur les genoux de la compagne que je n’avais pas encore identifiée.
Ces genoux fins… je remontai très légèrement un peu plus haut, puis laissai couler ma main sur un mollet. Cette ossature fine, ces jambes élancées…
— Gazelle ! lançai-je d’une voix forte.
Nouveaux cris de joie, applaudissements et roulements de djembé.
Mes mains ne s’étaient pas encore posées sur les épaules de la troisième personne que j’avais à reconnaître que, déjà, j’avais identifié Belette.
Le cœur battant, je me penchai vers son visage, je chuchotai à son oreille, au moment même où mes mains entraient en contact avec ses épaules (on avait dû la jucher sur un support quelconque, car elle me parut bien trop grande).
— C’est toi !
Mais il me fallait jouer le jeu, et ne surtout pas montrer que je l’avais reconnue si vite, il s’en fallait de notre secrète intimité, d’une chose qui n’appartenait qu’à nous et qui n’avait aucun rapport avec la cérémonie que nous vivions là.
Je m’accroupis alors et posai mes mains sur ses genoux. Je réalisai, mais un peu tard, que j’avais mon nez juste à hauteur de son sexe, que j’étais agenouillée, en public, devant une fille pour laquelle j’éprouvais une attirance hors du commun, que mes mains s’étaient mises à trembler, que mon cœur battait à tout rompre, que des sirènes de pompier hurlaient dans mon ventre, qu’un doux frisson me remontait le long de l’échine…
Si je ne me faisais pas violence, si je ne me reprenais pas immédiatement, mes mains se mettraient à courir sur cette peau, à la caresser, à la pétrir… oh mon Dieu ! dans quelle situation m’étais-je encore fourrée ! J’étais là, à crever de désir — je mouillais sans doute — à un moment totalement inopportun, dans des conditions parfaitement inappropriées. Bon sang !
Au prix d’un violent effort, je m’arrachai à ma contemplation (mes narines s’étaient déjà dilatées dans l’espoir de se remplir de cette odeur de sexe qui m’avait tellement troublée la première fois ! Oui ! j’avais tout à coup très envie de sexe, et le fait que ce ne soit pas, mais alors là, pas du tout le bon moment, ajoutait encore à ma confusion, à mon trouble, à mon désir.
Je me relevai brusquement, comme si je venais de me brûler. Affolée, éperdue. Je savais que mon visage était écarlate et j’espérais que l’on mettrait ce soudain afflux de sang sur le compte de mon trop vif mouvement.
La tête me tournait un peu… Je crus défaillir lorsque je perçus les mots que Belette venait de chuchoter, furtivement, dans une sorte d’urgence, à mon oreille :
— Je t’aime !
N’était-ce pas là la déclaration d’amour la plus inattendue, la plus déplacée, la plus saugrenue, la plus rocambolesque, compte tenu du contexte, des circonstances, du lieu et de nos positions respectives ? Et c’est pour toutes ces raisons, justement, qu’elle me fit un tel effet. Je crus que j’allais exploser de joie, de surprise, d’amour ! Mais je devais me ressaisir ! J’avalai ma salive et arrivai à prononcer d’une voix qui sonnait un peu rauque :
— Belette !
Ce fut une ovation cette fois ! Mes épreuves (toutes !) étaient terminées : le conseil m’accueillait, j’étais acceptée, je faisais bel et bien partie de la troupe, je cessais d’être un « pied tendre ».
Je ne serais plus appelée désormais que Loutre gouailleuse, tel était le totem que les anciens avaient décidé de m’attribuer. Je m’imaginais, dérivant lentement à la surface de l’eau, faisant la planche, en train de briser la coquille d’un crustacé au moyen du caillou que j’avais posé sur mon ventre.
Je devais probablement mon qualificatif de « gouailleuse » à l’entrain et la fantaisie dont j’avais su faire preuve tout au long du camp, sans me forcer d’ailleurs, tant je m’étais sentie bien tout au long — enfin, presque — de ce séjour miraculeux à bien des égards.
Je reçus solennellement et avec beaucoup de respect mon couteau gilwell que j’avais désormais le droit de porter à la ceinture. J’étais fière, heureuse, étourdie et totalement troublée par les instants magiques que je venais de vivre.
o o O o o
Le jour suivant fut le dernier de ce camp d’été. Déjà ! Enfin ! Déjà, nous allions nous séparer ; enfin, j’allais pouvoir retrouver Chloé dans un contexte plus approprié. Je ne sais pas ce que j’aurais donné pour être plus vielle de vingt-quatre heures ! Mon entrejambes n’avait pas cessé de fourmiller toute la journée, j’étais excitée comme une puce, sans cesse à penser à Chloé, à son rire, à sa chevelure, à ses yeux, à sa peau, à… à son sexe ! oh ! mais oui, pas d’hypocrisie ! les choses n’étaient que trop claires à présent : à son sexe ! à ses lèvres, à ses fesses, à ses cuisses, à son cul ! je voulais voir ses beaux yeux se révulser sous la force du plaisir que je lui prodiguerais sans retenue, je voulais entendre ses halètements, sentir son odeur si bouleversante, voir couler son jus sur ses admirables cuisses, la serrer contre moi à l’étouffer, mêler ma cyprine à la sienne… oh ! il fallut me calmer et ce fut au prix d’un très gros effort.
L’après-midi, il était prévu que nous aurions droit à une ultime activité. Castor s’était entendu avec quelques villageois afin de faire construire, à leur profit et contre quelques approvisionnements pour notre troupe, un pont de bois qui enjamberait la rivière. Excellent exercice pour nous !
J’avais été désignée pour faire partie de l’équipe d’assemblage. Je me trouvais donc, en cet instant, un peu à l’écart des autres qui s’affairaient autour du pont déjà à moitié installé, à devoir fixer un ‘brelage’, sorte d’assemblage de cordes destiné à réunir deux pièces de bois et à les fixer. Pour faciliter la manœuvre, j’avais glissé l’épais rondin de bois, soigneusement poli, entre mes cuisses et le maintenait ainsi solidement. La tâche n’était guère absorbante et je laissai vagabonder mes pensées qui me ramenèrent bien vite à Chloé non sans réveiller en moi cette langueur qui ne me quittait pratiquement plus depuis notre nuit d’orage. Était-ce la pensée de Chloé, le frottement de ce bois à la surface lisse, presque soyeuse, entre mes cuisses, la tension accumulée depuis la veille et qui se combinait à mon désir latent, toujours est-il que je sentis se répandre dans mon ventre cette douce chaleur qui me laissait de moins en moins de répit pour n’avoir pas encore été calmée. Je resserrai davantage mes cuisses sur le mât et, me baissant légèrement, je le logeai plus haut, bien dans mon entrejambes, cherchant le contact avec ma vulve. Je tournai la tête afin de m’assurer que personne ne m’observait, mais ils étaient tous bien trop absorbés par l’assemblage du pont pour me prêter la moindre attention. Rassurée, je me laissai aller et me mis à onduler légèrement du bassin, ce qui ne fit qu’alimenter mon excitation. Je sentis que je mouillais, c’était bon, frustrant, mais bien plaisant. J’avisai alors, un peu sur le côté et légèrement plus bas, un nœud dans le bois qui formait une sorte d’excroissance à la surface lisse du rondin, une saillie de quelques centimètres à peine. Je fis pivoter le mât de façon à aligner correctement mon entrejambes sur la rondeur salutaire, puis me laissai glisser de façon à ce qu’elle vînt se loger juste entre mes cuisses. La nature s’était-elle faite ma complice en cet instant ? Toujours est-il que je me retrouvai à me masturber bel et bien avec cette excroissance, le long mât logé entre mes cuisses et sur lequel je me frottai de plus en plus en plus vite, telle une chienne lubrique. J’avais le sentiment que le nœud du bois était en train de gonfler, qu’il se faisait vivant, qu’il allait s’insinuer en moi, me pénétrer, m’investir, me procurer une jouissance sauvage, brutale peut-être. Il me semblait que le rondin lui-même se mettait à vivre, qu’il se transformait, se démultipliait pour former des cuisses puissantes, des bras musclés qui s’emparaient de mon corps offert et tout tremblant, que… oooh ! je mouillais, je haletais, j’étais excitée comme une puce, j’avais envie de sexe, d’être possédée, baisée comme une vulgaire pute… Castor ! oooh, comme j’avais envie que sa grosse queue s’introduise en moi, me pilonne correctement, me fasse jouir. L’orgasme ne se fit pas attendre et j’eus une jouissance crue, furtive, brimée, frustrante, mais néanmoins intense. Quelle espèce de bête étais-je donc en train de devenir ?
Quand vint le soir, je ne pus m’empêcher, durant notre ultime feu de camp, particulièrement réussi d’ailleurs, de laisser mon regard envelopper l’adorable silhouette de Chloé. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me renvoie un rapide coup d’œil et ce fut comme si elle avait lancé une balle de base-ball dans ma culotte. Je manquai jouir sur le coup. Mon bassin eut un bref soubresaut…Cc’était clair : je n’allais plus pouvoir tenir longtemps !
Je me remis à chanter avec toute la troupe un de mes chants favoris : « Chante et dan-anse la Bohê-ême, fa-ria, fa-ria, hô… ; vole et cam-ampe où Dieu te mè-ène, fa-ria, fa-ria, hô… » Le regard trouble, je contemplais les flammes déclinantes de ce feu pétillant qui fut le témoin et le complice de mes jours heureux.
o o O o o
Dans le bus, pour le trajet du retour, Chloé et moi n’avions pas pu résister à l’envie de voyager l’une à côté de l’autre. Nous en avions discuté et étions arrivées à la conclusion que ç’aurait été « plus raisonnable » de demeurer à bonne distance, qu’il ne fallait pas tenter le diable, qu’il fallait encore se montrer discrètes. Nous avions décidé de voyager séparées, de nous infliger cette ultime torture. Et puis… et puis elle avait eu ce regard… comment résister à un appel aussi clair, à une invitation aussi pressante ? Cela devenait ahurissant : chaque fois que Chloé me regardait de cette façon, la tête à peine inclinée, le sourire un peu triste, l’œil légèrement humide, c'était comme si son regard plongeait immédiatement au fond de ma culotte, j’avais le sentiment qu’elle me voyait nue, qu’elle savait que je mouillais aussitôt. J’adorais ça. D’une petite voix d’enfant punie, elle avait minaudé :
— Oui, tu as raison, c’est plus prudent de rester séparées. Elle avait ensuite poussé un profond soupir puis… elle m’avait regardée en ajoutant : Tu es sûre ?
Et j’avais craqué :
— Il y a une chose dont je suis sûre ! c’est que je ne tiendrai pas !
Nous avions ri, elle était ravie. Cette bouffée de joie juvénile avait achevé de me convaincre qu’il serait vain d’essayer de résister à notre envie. Nous ferions le trajet ensemble, mais en demeurant bien prudentes, enfin… le plus possible.
Nous avions eu terminé de remplir le camion en fin d’après-midi. Après avoir pris une légère collation, nous nous étions dirigés vers bus qui nous attendait en crachotant.
o o O o o
Assises tout au fond du véhicule, comme à l’allée, Chloé et moi n’osions bouger de peur de nous jeter l’une sur l’autre, n’osions nous parler de peur de nous saouler de paroles d’amour qui nous auraient amenées à de regrettables excès.
Puis le crépuscule tomba, lentement, avalant les silhouettes des clochers et des maisons et enfonçant le paysage dans une pénombre de plus en plus épaisse, jusqu’à la noirceur.
Le froid se fit alors sentir et Nandou commença à distribuer les couvertures.
Chloé et moi étions à présent bien emmitouflées, nos corps et nos mains bien dissimulés aux regards ! Un bref coup d’œil suffit à nous allumer. Aucun mot ne fut nécessaire : nous nous rapprochâmes de telle sorte que nos couvertures se chevauchent légèrement, ne formant plus qu’une seule et vaste protection. La voie était libre !
L’obscurité était à présent presque totale au dehors et l’intérieur du bus baignait dans cette clarté incertaine provenant des quelques plafonniers allumés de-ci de-là et de la lumière aléatoire des phares des véhicules qui nous suivaient. Je distinguais à peine les contours du délicieux visage de Chloé, mais j’étais fascinée par la double flamme de son regard qui me fixait tel celui d’un lynx guettant sa proie.
Je tressaillis lorsque je sentis sa main sur ma cuisse. La chaleur s’installa aussitôt dans mon ventre et se mit à irradier, m’envahissant tout entière. Mon basin commença à se soulever sans que j’y sois pour quelque chose. J’écartais les cuisses, offerte déjà, sans réserve, haletante d’impatience. Avec une lenteur exaspérante, sa main progressait sur ma cuisse, s’appropriant centimètres après centimètre. Je me mordis les lèvres. Je sentis mes seins se gonfler et mes pointes se dresser. La fête du sexe commençait, enfin ! J’avais beau savoir que nous ne pourrions nous offrir qu’un modeste apéritif, je n’en étais pas moins bouleversée. Ma cuisse, écrasée sur le cuir, s’aplatissait sous sa caresse ; ma chair se portait à la rencontre de sa main qui s’approchait doucement, lentement, trop lentement, m’arrachant des miaulements de plaisir que je contenais à grand-peine. Je m’ouvrais toute, je sus que je mouillais comme une bête… j’étais déjà survoltée. Je crevais d’envie que ses doigts atteignent leur but, s’insinuent sous ma culotte, m’investissent, s’emparent de mon sexe, règnent sur mes sens affolés.
Le bus fit une légère embardée qui suffit à dévier les doigts de Chloé. J’eus un frisson de pure frustration. Mais les doigts revinrent se poser au même endroit et reprirent leur trop prudente reptation. J’avais profité du léger choc pour me rapprocher davantage. Le ronron obstiné du moteur et le frottement continu du caoutchouc sur l’asphalte m’empêchaient de percevoir son souffle, mais je me concentrais sur ses doigts, sur sa main, comme s’il se fût agi de surveiller du haut d’un hélicoptère furtif la progression d’un commando engagé en territoire ennemi et exposé à un grave danger.
Je me tordais les hanches à me faire mal, tentant de pivoter le bassin afin de présenter le plus possible ma vulve à la main approchante et tant désirée.
Je réprimai un gloussement lorsque, enfin, les doigts de Chloé entrèrent en contact avec mon minou, ruisselant, brûlant, hurlant son muet cri de désir. Offerte, pantelante, les cuisses écartées, je me tenais agrippée au bras du fauteuil afin de maintenir au mieux l’inconfortable position qui me permettait de présenter mon sexe assoiffé à l’investigation de Chloé.
Un monologue délirant se déroulait dans ma tête, comme une séquence filmée, et je m’entendais prononcer ces mots fantômes et pourtant si réels :
« Oh, mais avance donc ! qu’est-ce que tu attends ? Viens, allez, approche, investit ma chatte, pince mes nymphes, glisse-toi dans mon vagin brûlant, je t’appartiens, cette chair est à toi ! Oooh ! mais comme j’ai envie de toi, de sexe, oh ! oui, de sexe avec toi, mon amour, ma belle, mon trésor… Je t’aime, oh ! mais qu’est-ce que je t’aime… »
Je sentis des larmes jaillir de mes yeux, j’étais éperdue.
Dès que ses doigts se mirent à fouiller dans mon puits brûlant, je fus prise de spasmes violents. Je dus mordre dans la couverture pour ne pas hurler de plaisir. Je m’ouvrais, j’avais l’impression que de nouveaux pans de chairs naissaient au fond de moi pour pouvoir s’ouvrir encore, plus largement, plus totalement. Je fus secouée par un orgasme aussi soudain qu’inattendu. Chloé avait immobilisé sa main, mais ne l’avait pas ôtée. Elle me fixait, éperdue, hallucinée, ravie.
Elle retira doucement sa main, avec une grande délicatesse. J’aurais voulu la retenir, le sentir encore vibrer en moi.
D’une manière effrontée, elle me montra ses doigts qui luisaient de ma mouille et, lentement, avec une évidente délectation, elle les lécha consciencieusement.
N’y tenant plus, je l’attirai à moi, tout en veillant à le faire sans brusquerie. Nos cuisses se chevauchaient à présent et, non sans fébrilité, j’entrepris à mon tour d’explorer sa chatte. Je ne pris pas autant de précautions qu’elle et c’est résolument que j’engageai ma main sous son short, dans sa culotte. C’était à la fois un volcan et une inondation qui attendaient ma main. Chloé était brûlante, ruisselante, toute vibrante et comme tétanisée. Tout son corps était arc bouté, tendu vers ma main qu’elle semblait chercher à aspirer pour la faire entrer en elle. Ce ne fut pas long ! Son orgasme fut au moins aussi puissant que le mien. Je crois que je jouis encore une fois en sentant son jus brûlant se répandre sur ma main tremblante.
Quelques minutes plus tard, la tête de Chloé tressautait sur mon épaule. Elle dormait comme une bienheureuse et son regard affichait un sourire ravi. Je fondis de tendresse en contemplant cet ange endormi. Je m’assoupis à mon tour et c’est Castor qui me réveilla en me secouant légèrement l’épaule. Nous étions arrivés.
Au moment de descendre du bus, encore un peu abrutie par le sommeil, j’eus un regard tendre pour Castor qui me sourit d’une façon énigmatique. Je ne pus m’empêcher de penser : « Voilà un garçon pour qui tu en as bavé, ma fille ! et qui a su te procurer un plaisir merveilleux, celui-là même que certaines femmes ne connaissent que rarement ; et tu t’apprêtes à le laisser, à renoncer à un sort que bien des jolies filles recherchent et paieraient sans doute cher pour connaître, fut-ce de manière fugace. Es-tu bien certaine d’avoir opéré le bon choix ? »
7. Le temps de l’amour
Elle devait me rejoindre sur le coup de dix heures. Dès sept heures, je m’arrachai à mes draps, en proie déjà à une fébrilité inhabituelle. Une sourde excitation grondait dans mon ventre qui pressentait sans aucun doute les délices à venir. Je pris mon petit déjeuner dans l’urgence… quelle urgence ?… Tout énervée, je passai ensuite à la salle de bains où je procédai à une minutieuse toilette, m’enduisant le corps de ma lotion favorite : un lait aux algues dont j’appréciais la délicate fragrance. Dix fois, je me peignis les cheveux, vérifiai si mes ongles étaient correctement manucurés, si mon maquillage — des plus léger — était réussi, si je présentais une image acceptable. Je tournai en rond, n’arrivant pas à me calmer. Je mis, pour la cinquième fois, de l’ordre dans ma chambre, réassortissant les coussins sur mon canapé-lit que j’osai à peine regarder tant me sautaient alors à l’esprit des images d’une parfaite lubricité, anticipant les ébats que je me préparais à vivre avec Chloé. J’ôtai une nouvelle fois mon chemisier le trouvant soudain bien peu seyant pour, trois minutes plus tard, arracher d’un geste agacé le t-shirt trop moulant que j’avais enfilé. J’étais l’indécision même. « Comment aimerait-elle me voir vêtue, me demandais-je ? » non sans angoisse. Mais je ne trouvai nulle réponse à cette question. J’avais beau essayer de me convaincre que ça n’avait guère d’importance, je n’arrivais pas à me décider. En fin de compte, je fixai mon choix, non sans d’ultimes et douloureuses hésitations, sur une petite robe lilas parsemée de fleurs minuscules, qui se déboutonnait sur le devant et dont le décolleté, pas trop ravageur, ne pouvait me faire passer pour une fille légère, enfin, pas trop. Ce n’est vraiment pas évident de s’habiller sobrement quand on est affligée d’un 90 D ! Mais cette sobriété, étais-je bien sûre de la rechercher en cet instant ? Je voulais plaire à Chloé, tout en étant bien consciente qu’il ne s’agissait plus de la séduire. Non, juste lui plaire, répondre à son attente, me trouver à la hauteur de ce qu’elle attendrait de moi.
Je ne pus réprimer un petit cri lorsque retentit — enfin — la sonnette. Mon cœur se mit aussitôt à battre la chamade. Je m’étais rarement trouvée dans un tel état ! L’excitation se mêlait ici à une sourde angoisse, j’étais comme affolée !
Me précipitant au-devant de Chloé, j’ouvris la porte de mon appartement à la volée. Elle était là, sur le palier, souriante, radieuse, fraîche comme une fleur à peine cueillie, les yeux pétillants, les lèvres vermeilles, sa superbe chevelure flamboyante ruisselant sur ses épaules, rayonnante de beauté, de joie de vivre, de vitalité… Ce fut comme si un essaim d’oisillons venait de prendre son envol dans la moiteur de mon ventre. Une douce chaleur me monta aux joues et je me sentis vaciller légèrement. Elle portait une mini-jupe en coton, d’un joli bleu turquoise, qui mettait en valeur ses jambes fines et musclées, couleur de miel.
Un ravissant chemisier blanc orné de fine dentelle enfermait sa jolie poitrine qui tendait et détendait le tissu au rythme de sa respiration, un peu rapide. Nous nous mangions des yeux, sans retenue, sans éprouver le besoin de prononcer le moindre mot. Le temps était comme suspendu.
Je sentis que je déglutissais et c’est ce qui me ramena à la réalité. Les tempes battantes, je m’effaçai afin de permettre à Chloé d’entrer.
La porte à peine refermée, elle se tourna vers moi.
Je réalisai à quel point j’étais peu préparée ! J’avais pourtant connu bien des fois cette douce excitation qui prélude aux ébats amoureux avec différents garçons qui avaient su me séduire, pour qui j’avais ressenti de l’attirance, avec qui j’avais eu envie de vivre une aventure sensuelle forte et exaltante. Les choses n’avaient jamais traîné et, que ç’ait été lui ou moi, nous n’avions jamais tardé à nous trouver enlacés, roulant bien vite sur le canapé ou sur le sol, nous abandonnant sans retenue à la fougue de notre jeunesse.
Mais ici ! rien !… je me sentais totalement paralysée, incapable d’esquisser le moindre geste. Et pourtant, je mouillais déjà comme une folle, je n’en étais que trop consciente. Je vis Chloé déglutir à son tour, passer furtivement sa langue sur ses lèvres. À l’évidence, elle devait se trouver également dans un drôle d’état, et ce constat n’était pas de nature à apaiser mes sens en complet désarroi.
Elle esquissa un petit pas dans ma direction, leva sa main qu’elle posa sur mon avant-bras. Ses beaux yeux pâles tremblotaient légèrement et je vis que ses pupilles sautaient d’un de mes yeux à l’autre ; les ailes de son nez palpitaient, son souffle… Oh ! je ne connaissais que trop bien la signification de ces petits signes ! Le contact de sa main, pourtant léger, me fut comme une décharge électrique, et une onde de chaleur partant de ce point de rencontre de nos chairs intimidées se répandit dans tout mon corps. L’instant approchait, je le savais, je le sentais, où nos bouches allaient se rencontrer, où nos mains allaient se mêler, où nos corps allaient s’étreindre…
Mais d’où me venait donc cette retenue, cette incapacité à m’abandonner à un délire que mon corps affolé réclamait en hurlant ?
Je réalisai soudain à quel point j’aimais Chloé ! Et, du même coup, je sus que ce qui me retenait de me jeter sur elle comme une furie pour apaiser notre fringale sexuelle, pour donner libre cours à notre désir, à notre folle attirance l’une pour l’autre, c’était justement l’amour que je lui portais. La crainte de mal faire, de déplaire, de blesser, de choquer, d’aller trop vite, pas assez, de faire un geste non souhaité, prématuré, trop furtif, trop violent, pas assez… trop… oh ! mon Dieu quelle angoisse ! Comme je me sentais balourde, gauche, penaude !… Je réalisai — et j’en fus envahie par une soudaine et brutale vague de désespoir — que je ne savais rien aux choses de l’amour ! du véritable amour, j’entends, non du sexe et des plaisirs de la chair, même assortis de plus ou moins d’estime ou d’admiration pour les forts, grands et beaux gaillards qui avaient su me donner du plaisir et me donner l’impression que je vivais un sentiment fort. Oui, j’étais en proie à une peur panique : celle de tout gâcher, de ne pas trouver le bon geste ou de ne pas l’accomplir au bon moment. Rien ! il ne me restait rien de mon ‘expérience amoureuse’, de ce savoir-faire que j’avais acquis au contact d’adolescents plus ou moins habiles, Castor en tête (qui les avait d’ailleurs tous surpassés, et de très loin). Tout le savoir-faire dont je pensais disposer, ne me servirait de rien, j’en avais l’effroyable certitude. Ainsi donc, tout était à inventer, à découvrir.
Un immense respect — presque une adoration — pour l’être merveilleux qui se trouvait en face de moi me laissait ainsi interdite, pantelante, en proie à un désir insensé, tel que je n’en avais encore jamais connu, mais incapable de remuer le petit doigt !
Chloé dut sentir, deviner, percer à jour la vraie raison de ma paralysie, car, très émue elle aussi, elle approcha ses lèvres. Sa voix menue déchira le lourd silence qui nous enveloppait :
— Oh ! Dominique ! mon Dieu ! que c’est… que… comme je t’aime !… Et elle ajouta précipitamment : Mais de quoi as-tu peur ?
Ses yeux étaient légèrement humides, trahissant son émotion, son désarroi face à mon inaction.
Une sorte de colonne de chaleur remonta de mon ventre à mes tempes, se répandant dans tout mon corps, faisant se dresser mes pointes de seins, hérissant sur ma peau frémissante le petit duvet qui la couvre, faisant sonner mon cœur comme le tocsin des jours de grand péril.
Mes mains partirent comme des fusées et, m’emparant de la tête de Chloé que j’emprisonnai entre mes paumes, je lui baisai les lèvres avec fougue.
Les yeux clos, j’étais à présent tout entière sur les lèvres de Chloé, à découvrir leur douceur, leur goût ; à pulser au rythme même de la vie qui s’exprimait là, brûlante, humide, palpitante ! Nous tremblions toutes deux, le cœur au bord des lèvres (jamais l’expression n’aura été si pertinente !), en proie à une émotion intense.
Lorsque la langue de Chloé, d’une incroyable douceur, s’insinua avec délicatesse entre mes lèvres frémissantes, je crus défaillir de bonheur, envahie par un plaisir à la fois doux et puissant. Ma bouche s’ouvrait, accueillant cette visiteuse tant attendue, tant désirée. Docile, ma langue vint prêter allégeance à sa souveraine, et c’est presque timidement que le contact s’établit. Les truffes mouillées de deux chiens qui font connaissance ont de ces frémissements étonnés et joyeux. En même temps que la langue de Chloé envahissait ma bouche, en prenait possession, ce fut comme si, simultanément, une seconde langue pénétrait mon vagin. La sensation était hallucinante, mais je ne cherchai pas à m’y soustraire au nom d’une logique et d’un réalisme parfaitement hors de propos en cet instant suave. Je m’abandonnai au contraire à ce double baiser, le plus doux, le plus merveilleux qu’il m’ait été donné de vivre. En même temps que nos langues se rencontraient, se mêlaient, se léchaient ; nos corps s’enlaçaient, se serraient l’un contre l’autre, comme pour ne faire plus qu’un. Et j’eus vite l’impression que nos langues et nos corps étaient en réalité en train de se livrer aux mêmes mouvements, se tordaient sous les mêmes vagues de plaisir, se gonflaient de volupté et de désir. Où étaient ses mains ? partout ! partout sur mon corps ! sur mes épaules, sur mes fesses qui pointaient pour mieux s’offrir, sur mes seins que je sentais se gonfler, sur mes cuisses qui se tendaient comme des arcs… Étions-nous encore debout dans cette pièce ? étions-nous encore de ce monde ?… Eh ! qu’importe ! J’étais en train de découvrir l’amour, le bonheur !
Le baiser qui se prolongeait là était d’une douceur, d’une sensualité presque insupportables. J’étais au bord, déjà, de la jouissance, affolée éperdue. La chaleur, l’humidité de sa bouche se répandait dans tout mon corps, et ce n’était pas sa langue que je goûtais là mais, me semblait-il, Chloé tout entière !
Lorsque, après une délicieuse éternité, nos bouches finirent par se séparer, nos regards plongèrent l’un dans l’autre et je tressaillis de bonheur en lisant dans les beaux yeux de Chloé une même joie, authentique, vivace, forte, presque un rire. Allons ! j’étais sur la bonne voie ! le premier pas n’avait pas été si maladroit, je pouvais oser m’aventurer. À ce stade-ci, il aurait d’ailleurs fallu m’abattre pour m’en empêcher ! Quelque chose venait de s’enclencher, je le sentais, qui me fis frissonner d’un bonheur impatient et sauvage. M’étant un instant attardée, du bout de la langue, à la commissure de ses lèvres, j’avais surpris un léger tressautement ; ainsi donc, Chloé avait là un point sensible. Je me promis de m’en souvenir !
Chloé, mon amour, ma chérie, ma belle et tendre, attends, tu vas voir, tu vas voir comme je t’aime, comme je suis à toi, comme je suis déjà ta chose, ton esclave, ton jouet !
Quel curieux mélange ! quel étrange rapprochement des contraires : voilà que, tout à la fois, j’avais envie de plaire à Chloé, qu’elle me trouve belle, attirante, sexy, qu’elle ait envie de moi, de mon corps, sexuellement, crûment ; et en même temps, je ressentais, face à elle, comme une sorte de pudeur, de crainte de la choquer, de la décevoir, de compromettre la délicatesse de sentiments d’autant plus fragiles qu’ils étaient encore naissants. Mais le plus curieux, c’est que la pulsion sexuelle, indéniablement présente — et avec quelle force ! — ne semblait pas incompatible avec l’amour. Il me sembla qu’il s’en fallait là d’un ajustement de haute précision, comme s’il s’agissait d’accorder deux instruments, avec la plus grande exigence. Et je repensai, un bref instant, à la merveilleuse sonate de Michel Corrette. Oh, mais oui ! cela m’apparut comme une évidence : nous allions jouer le même air, à l’unisson ! à en perdre haleine.
Lorsqu’elle avança ses charmantes mains vers mon corsage, je ne pus m’empêcher, bloquant l’air dans mes poumons, de gonfler la poitrine, de porter mes épaules vers l’arrière et de me cambrer, m’exhibant fièrement, m’offrant toute à ses regards, à ses caresses, à son désir. Je tremblais qu’elle ne fût déçue, qu’elle me trouvât soudain moins attirante qu’elle l’aurait cru.
Moment d’angoisse !…
Mes seins tremblaient d’impatience, aspirant à être dévoilés, contemplés, caressés, bécotés, malmenés… Mais les trouvera-t-elle à son goût ?…
Inquiétude !
Elle entreprit de déboutonner lentement le haut de ma robe, tout en me fixant bien droit dans les yeux. Je l’imitai aussitôt et, non sans fébrilité, me mis à défaire un par un les boutons de son joli chemisier. Nous respirions fort, en proie à un désir violent que nous n’allions plus pouvoir brider bien longtemps.
Elle promenait à présent ses doigts furtifs sur le haut de mes seins, n’osant encore les pétrir, les contemplant, toute tremblante d’émotion.
J’écartai les pans de son chemisier et contemplai ses seins délicats, tendrement enfermés dans un ravissant soutien-gorge rehaussé de dentelles et orné d’une petite fleur, juste entre les deux rondeurs. Sans être aussi volumineuse que la mienne, sa poitrine était de belles proportions, parfaite, en réalité, bien ronde, insolente de jeunesse et affirmant la vitalité d’un corps épanoui et harmonieux.
Ensemble, nous accomplissions les mêmes gestes, tendres, délicats, presque timides : nous nous caressions le haut des seins, les soupesions, en éprouvions la texture, le poids, la souplesse… Nous prenions plaisir à faire durer ces délicieux attouchements.
Lentement, je l’attirai à moi, et nos deux corps entrèrent en contact. Moment divin que celui où sa chaleur vint se fondre à la mienne, où avec une grâce infinie nos bras s’enlacèrent, sans maladresse, sans hâte, comme si nous nous connaissions depuis toujours.
Mes lèvres s’écrasèrent sur la peau duveteuse de son cou, lui arrachant un petit gémissement de plaisir.
Ma cuisse s’insinua entre ses jambes, cherchant le contact.
Je fus prise d’une envie soudaine de me jeter sur ce corps merveilleux, de lui faire l’amour, de me donner à elle, éperdument, de lui offrir toutes les ressources de mon corps en délire, de me laisser totalement aller à la dérive, de l’emporter avec moi dans le tourbillon d’un plaisir qui ne pourrait s’avérer que grandiose.
Et puis, soudain, quelque chose se produisit en moi, comme si un mystérieux signal d’alarme venait de sonner. Non ! ce ne serait pas maintenant ! C’était trop tôt ! trop vite, j’allais tout gâcher ! J’en eus la certitude. Céder au désir maintenant, ce serait à coup sûr brûler les étapes. Chloé n’était pas, n’allait pas devenir, une amante de passage, une occasion de laisser libre cours à mon appétit sexuel, à la débauche de mes sens. Elle méritait mieux, infiniment mieux ! Certes l’amour passe aussi par le sexe — ô combien ! — mais il doit en demeurer l’expression, il doit le traduire, en être l’émanation, et non le guide. Place donc d’abord à l’amour, au vrai, à la douceur, à la tendresse ! Les ébats — et je ne doutais pas un instant qu’ils seraient vertigineux — suivraient en leur temps, viendraient à leur heure. Je voulais, déjà, impérativement, que Chloé soit non pas un objet sexuel entre mes mains — ou moi entre les siennes — mais mon amante, aimante et amoureuse. Oui ! je venais d’en prendre à l’instant la résolution : nous prendrions le temps de nous découvrir, de nous connaître au plus intime, au plus profond, et nous n’avancerions sur les chemins de la volupté que dans une parfaite harmonie, en étroite complicité, en totale symbiose. Je l’aimais trop déjà que pour tenter encore le moindre geste d’appropriation sexuelle, voire psychologique.
Avec une infinie délicatesse, je l’assis sur le canapé au fond duquel j’avais amassé une montagne de coussins qui nous attendaient.
Elle n’eut même pas l’air étonné de ce que je ne me livre pas à des caresses plus osées. Étions-nous donc déjà réellement en phase, en harmonie ? Je me plus à le croire.
C’est d’une voix blanche, tremblante, que, la gorge serrée, j’arrivai à articuler :
— Chloé, je t’aime !
Un flot de larmes jaillit de mes yeux et se répandit sur mon visage, me brûlant la peau. Je frissonnai, en proie à une vive émotion.
Sans attendre, sans réfléchir, guidée par un instinct sûr, Chloé se mit à me lécher les joues, comme pour effacer les traces de ce qui pouvait être un chagrin déplacé. Cette caresse avait quelque chose d’à la fois délicat et d'infiniment sensuel. Je crois que j’eus une jouissance sur le coup : mon ventre s’embrasa aussitôt.
Quelque chose me disait que Chloé n’était pas tout à fait novice à ces jeux. Peut-être ses mains avaient-elles déjà parcouru d’autres chairs féminines. Mais cela m’importait peu sur le moment.
La tête me tournait et, pour échapper à un début de vertige, je me laissai choir mollement sur les coussins, entraînant Chloé contre moi.
L’instant d’après, nous étions allongées, côte à côte, à nouveau étroitement enlacées.
Nos mains parcouraient nos corps alanguis, mais sans hâte, hésitantes encore, respectueuses. Nous nous cherchions, nos peaux faisaient connaissance, nos membres s’ajustaient, nos désirs s’accordaient aussi sûrement que deux instruments de musique s’apprêtant à jouer un duo.
Son odeur, sa délicieuse odeur de femme en désir, d’enfant excitée me parvint et m’enivra.
C’est un long voyage qui commençait là !
Nos mains entreprirent une lente, sensuelle, délicate et délicieuse exploration ; cherchant à épouser la moindre forme, se coulant le long d’une cuisse, s’incurvant pour rejoindre une hanche, se faisant aérienne pour parcourir une chevelure, se rendant douce et à peine présente pour effleurer une lèvre.
Nos langues se mirent de la partie, goûtant une peau, s’insinuant dans le lobe d’une oreille, glissant le long d’un avant-bras, léchant la surface d’un ventre.
Le seul endroit que, par une sorte d’accord tacite, nous évitions soigneusement, c’était nos sexes, ruisselant pourtant de nos désirs inassouvis, brûlant de se rencontrer, assoiffés l’un de l’autre… Ils s’attendraient ! Leur heure n’était encore venue. Le feu d’artifice viendrait, en son temps, couronner la fête de nos sens.
Pour l’heure, c’est à la tendresse, à la douceur que nous sacrifiions, sans concession, trop conscientes l’une comme l’autre, du caractère unique, presque magique, de ce qui nous était offert de vivre en ces instants sublimes.
Une main impatiente qui se serait aventurée en nos béances intimes aurait certes dispensé un plaisir aigu, mais aurait, à coup sûr, compromis un rituel en train de s’installer, aurait hypothéqué de biens précieuses promesses.
Chloé avait eu, il est vrai, un mouvement vers mon entrejambe, mais l’avait interrompu. Je m’en étais trouvée renforcée dans l’idée que nous devions nous accorder, ne pas laisser libre cours à nos sens, en tout cas pas immédiatement, pas maintenant, pas tout de suite.
Elle avait, quelques instants plus tard, murmuré, d’une petite voix suave un « Pourquoi ? » qui me fit sourire. Je lui avais répondu :
— Parce que je t’aime ! je veux que tu puisses te souvenir toute ta vie des premiers instants que nous partageons là.
Elle avait eu un sourire étonné, et ses yeux m’envoyèrent alors une lueur étrange, dont le sens me demeura obscur. Mais je sentis que je l’avais touchée.
Nous demeurâmes encore un long moment, parfaitement immobiles, enlacées, heureuses, légèrement tremblantes, les yeux clos, n’écoutant que le bruissement de nos souffles redevenus réguliers ; repues malgré tout, non de sexe, mais de tendresse, de douceur, d’amour.
Le long regard tendre que m’adressa Chloé en se redressant faillit tout compromettre tant fut puissante la bouffée de désir qui m’embrasa les entrailles à cet instant.
Mais je me contins, pour elle, pour moi, pour nous.
Nul masochisme dans cette attitude pourtant, aucune concession à un quelconque code de morale ou de bienséance ! Tout simplement, nous réalisions une sorte d’investissement (le vilain mot !), nous ouvrions la voie royale à ce qui, nous le voulions autant l’une que l’autre, serait notre avenir. Tout simplement, nous lui construisions un nid, nous le voulions fait de tendresse, de respect, de douceur, de bonté, de beauté ; en un mot, d’amour, mais le plus pur, le plus profond.
Nous avions passé les heures suivantes à papoter comme de vieilles amies, à écouter de la musique, à regarder une émission à la télé. Gentiment assises l’une à côté de l’autre ; nous nous touchions volontiers, nous caressant tendrement. Et mon chat, qui l’avait aussitôt adoptée, avait eu droit, lui aussi, à son comptant de caresses.
Le désir ne m’avait pas quitté un instant, couvant en mon ventre comme un fauve aux aguets.
Le dernier baiser que nous échangeâmes ce jour-là, au moment de nous quitter, fut, je m’en souviens comme si c’était d’hier, d’une tendresse, d’une douceur, d’une chaleur à nulle autre pareille.
Au moment de franchir le seuil, elle eut un élan vers moi. D’une voix précipitée, légèrement rougissante, elle me dit :
— On ne m’a jamais aimée comme ça !
Puis elle s’en fut, presque en courant, comme bouleversée.
Je demeurai un long moment, tendue, les sens en éveil. Lorsque j’eus la certitude qu’elle était bien partie, je me relâchai complètement : j’éclatai tout bonnement en sanglots. Toute la tension accumulée au cours des heures qui avaient précédé se libérait là, d’un coup. Je réalisai que j’étais dans un état de nervosité et de tension incroyable. Je fus parcourue d’un frisson qui me secoua toute. Trop longtemps contenu, mon désir, mon envie de sexe s’empara de moi et ne me laissa plus aucun répit. Ma main partit vers ma vulve que je découvris ruisselante. Je me précipitai sur mon canapé avec une telle brusquerie que mon chat s’enfuit vers la cuisine, affolé. J’arrachai mes vêtements avec frénésie, je me roulai, à demi nue, parmi les coussins et me mis aussitôt à me labourer l’entrejambe en couinant. J’étais comme folle, j’écartai les cuisses en un mouvement d’une rare impudeur. Une de mes mains s’était emparée d’un sein que je me mis à malaxer avec sauvagerie, tandis que l’autre investissait mon sexe que je fouillais, triturais, torturais de mille façons. Je me trémoussais, haletante, écarlate, la tête en feu, les sens en folie.
Des ondes électriques me traversaient toute, je perdais complètement la tête. Après avoir arraché ma culotte dont la résistance stupide m’agaça au plus haut point, je laissai mes doigts se précipiter à l’intérieur de mon vagin où je les agitai avec une rage soudaine. Je tressautais comme une hystérique. J’étirai mes pointes de sein à me faire mal, ma poitrine, toute gonflée, depuis des heures, me lançait des éclairs à la fois suaves et douloureux. Je me surpris à gifler la chair qui protégeait mon clito affolé, je me distribuai quelques claques sonores sur les fesses ; à deux mains, je les écartai dans l’espoir insensé d’une pénétration aussi soudaine que brutale. Mes doigts plongèrent à nouveau dans l’entrée de mon vagin et, telles des serres de rapace, me labourèrent sans ménagement. Je sautais sur place, m’arc-boutant au milieu des coussins épars, tout mon corps était brûlant, secoué de spasmes incoercibles, je me mis à crier, ce qui me surprit et m’électrisa tout à la fois. Je me labourais, comme une démente, cherchant à me soulager d’un désir incroyablement puissant, d’une envie de sexe, de sauvagerie, de bestialité, comme je n’en avais encore jamais connu.
Heureusement que Chloé était partie, elle m’aurait prise pour une folle et se serait enfuie en hurlant à la démence ! Démente, je l’étais à coup sûr ! Avisant une innocente banane qui trônait au milieu du panier de fruits qui ornait la table basse, je m’en emparai et l’engageai aussitôt dans mon vagin ruisselant. Je manquai jouir sur le coup. Ooh ! que c’était bon, mon Dieu que j’avais envie de sexe, de baise, de… oooh ! mais dans état me trouvai-je donc ? Je me labourai incontinent le vagin avec le fruit qui, tout surpris, se fit bien vite mon complice et me procura le plaisir bestial, crû, sauvage, que j’attendais de lui. Je brûlais, je flambais, je hurlais. Je lançai la tête de droite à gauche dans une série de mouvements désordonnés tandis que mon bassin tressautait, en proie à un délirium digne des grandes crises d’épilepsie. J’applaudissais des cuisses, me retournai sur moi-même. Je vibrais comme une machine à dépaver les rues ; mes doigts recourbés grattaient l’intérieur de mon vagin brûlant… je… oooh ! je… l’orgasme s’annonçait, majeur, impérial, somptueux. J’eus soudain l’impression que doivent ressentir ceux qui sautent en parachute : une bascule dans le vide. Ce moment qui précède tout juste la chute elle-même, lorsque l’organisme sait qu’il va vivre quelque chose d’intense, d’exceptionnel. Un grand vide se fit soudain, je demeurai tétanisée un bref instant, le souffle court, les poumons bloqués, la bouche ouverte, appelant l’air, le cœur cognant à tout rompre ; puis ce fut le feu d’artifice, la grande libération, le jaillissement ! eh oui, le jaillissement : un flot de liquide incolore jaillit d’entre mes jambes, avec une abondance et une force incroyable tandis que je hurlais tout à la fois de surprise et d’un plaisir sauvage. Je crus que j’hallucinais, que j’avais une vision, que je pétais vraiment les plombs. Pourtant, le doute n’était pas permis ; j’avais bel et bien émis un flot de liquide ! Incroyable ! Insensé ! Je me souvins alors vaguement, par bribes, vu l’état dans lequel je me trouvais, avoir entendu deux de mes camarades de classe parler un jour des « femmes fontaines » et de leur incroyable faculté d’émettre de tels jets au moment où elles connaissaient l’orgasme. J’avais cru à un délire d’adolescents vaguement vicelards et quelque peu mythomanes.
Me laissant retomber lourdement, avachie, brisée, complètement ramollie, dans les coussins ébahis, je me rendis à l’évidence : à n’en pas douter, je faisais partie de ces phénomènes ! Je ne sus trop, sur le moment, si je devais m’en réjouir ou le déplorer, mais je me promis d’étudier la question.
8. Au pays de ton corps
D’ordinaire, j’essaie plutôt de me soustraire aux regards qui convergent sur ma silhouette dans les lieux publics. Larges pulls et vêtements amples m’y aident durant la saison froide. En été, c’est évidemment une autre affaire et j’évite alors de porter des tenues trop provocantes sauf quand, par malice, par jeu, j’ai au contraire envie de vérifier si mon pouvoir de séduction est intact. Cette fois-là, j’avais envie de plaire, de me sentir belle. C’est que j’étais en route pour aller rejoindre mon tendre amour, ma douce Chloé, que je chérissais déjà de toutes mes forces.
Et sur le chemin qui me menait à ce petit restaurant italien où nous étions données rendez-vous, je m’imprégnais de ces regards qui me déshabillaient, me fouillaient, me caressaient, me parcouraient toute. Je me sentais belle, attirante, sexy, triomphante, femme en un mot ! Oui, je me sentais comme portée par ces regards langoureux, ces désirs furtifs ou avoués, fugaces ou soutenus qui me couvraient aussi sûrement que les rayons complices, à la fois chauds et caressants, de ce soleil de fin de journée estivale. Je sentais mon corps, j’étais totalement présent à lui, ne me contentant pas, comme à l’ordinaire de l’habiter distraitement, sans me soucier de ce qu’il ressentait. Mon esprit était comme fractionné, répandu dans chacune des parties de mon corps désormais éclaté, agrandi, diversifié. Les petites ondes de choc produites par les impacts de mes talons sur le pavé se répandaient le long de mes jambes et aboutissaient dans mon bassin qui les absorbait, s’en nourrissait en quelque sorte. La musculature de mes jambes exécutait sa danse souple et rythmée. Ma mini-jupe, complice, rappelait sans cesse ses limites à mes cuisses qui s’en trouvaient délicieusement agacées. Une sorte de moyeu doux et chaud articulait tous mes mouvements autour d’un point central : mon sexe qui, à l’évidence, faisait centre de rayonnement, diffusait ses ondes, faisait vibrer en moi un bien-être insolent. Mes côtes, tout mon bassin, tout le haut de mon corps, en fait, était comme séparé du bas, rehaussé, suspendu. Je rentrai mon ventre afin d’accentuer cette sensation, de l’affermir, de la muscler. Mais les deux parties restaient articulées, elles dialoguaient : au roulement de mes fesses correspondait le balancement de mes épaules ; aux lancées successives de mes genoux répondaient les petits va-et-vient saccadés de mes coudes ; le tangage de mon bassin faisait écho aux mouvements relâchés de ma tête qui se laissait mollement emporter par le roulis de l’ensemble. De surcroît — plaisir ineffable et discret — la chaleur qui habitait mon ventre se retrouvait, je le sentais bien, étalée sur mon visage en feu. Je savais mes pointes de seins dressées, agacées par le frottement du tissu distendu de mon chemisier que le mince soutien-gorge de satin ne suffisait pas à enrayer. Je savais mon clito’ sujet à la même tension sous son petit capuchon, et ce lent et doux tournoiement de chaleur vorace qui grondait en mon ventre trouvait son parfait équivalent en ma poitrine gonflée à la fois de fierté et de désir. De petites ondes électriques parcouraient mes seins et allaient se perdre dans ma chair pour se renouveler sans cesse, à l’infini, en une plainte obstinée. À mesure que je me rapprochais du lieu où je savais retrouver Chloé, source de ce délicieux bouleversement de mes sens, ces sensations s’accentuaient, se développaient, achevaient de m’embraser. À coup sûr, elle était déjà en moi, me possédait par anticipation, régnait sur mes sens affolés avant même que je sois en sa présence.
Le haut de mon corps continuait de se visser et de se dévisser sur mes hanches ondoyantes, pulsant ses vagues de plaisir comme la marée roule ses galets, gratuitement, par jeu. Mon corps en fête ne faisait rien d’autre que de célébrer là le plus doux état qui soit : être amoureuse !
o o O o o
Comme sachant par avance où il la trouverait, mon regard tomba immédiatement sur Chloé. Je me laissai inonder par la vague de plaisir qui se répandit en moi comme la brume du point du jour emplit une vallée. Elle était assise à une petite table, non loin de la fenêtre, légèrement à contre-jour ; le soleil déclinant qui avait pris possession de sa somptueuse chevelure lui faisait une couronne rougeoyante ; sous cet éclairage assurément complice, le cuivré de sa peau ressortait et faisait scintiller ses taches de son, accentuant le ton de miel de sa carnation. Elle était d’une beauté à couper le souffle. Il me fallut déglutir avant de m’asseoir en face d’elle, incapable de prononcer un mot.
La bise amicale que nous échangeâmes était trop furtive, trop maladroite pour ne pas trahir notre trouble. Premier et délicieux partage que nous lûmes aussitôt dans le regard, déjà complice, que nous nous adressâmes.
Elle se mit à tripoter nerveusement le ravissant petit sac de toile qu’elle avait déposé sur la table. Je me mordais les lèvres pour contenir mon émoi, mon cœur battait à tout rompre. Nous échangeâmes un sourire presque crispé. Je sus que nous partagions le même émoi ce qui, évidemment, n’était pas de nature à me calmer.
Je m’entendis articuler, d’une voix automatique :
— Tu es là depuis longtemps ?
— Non, non, je viens d’arriver !
Elle avait prononcé sa réponse d’une voix presque détimbrée qui trahissait une vive d’impatience.
— Je suis si contente de te voir, ma chérie !
— Autant que moi ?
Mon regard dévalait en cascade le long de son corps. Je me noyai un bref instant dans ses beaux yeux pervenche dont le contre-jour rehaussait la pâleur et la brillance. Mes yeux se laissèrent glisser le long de ses joues rosies par un émoi que je me refusai à évoquer sur le moment. Je m’attardai sur ses lèvres humides, si sensuelles, si vivantes, si mobiles, avant de dégouliner le long de son adorable cou si fin, si bien dessiné. Mon regard fit une brève halte à hauteur de ses clavicules, se baigna un court instant dans ses ‘salières’ avant d’achever sa chute sur la naissance de ses seins qui, tout ronds, tout guillerets, pointaient insolemment dans ma direction. Elle portait un t-shirt dont le haut formait une échancrure gardée par quelques lacets négligemment noués et qui révélaient sa poitrine plutôt qu’ils ne la dissimulaient. Très sexy !
— Tu m’as manquée !
— Toi aussi !
Dieu ! qu’elle était belle, désirable ! Elle me parut d’autant plus émouvante que, à l’évidence, elle ne cherchait nullement à rehausser sa beauté au moyen d’un quelconque artifice. À peine maquillée : la courbe en amende de ses yeux était soulignée d’un trait si fin qu’il en était presque imperceptible.
— Je n’ai pas cessé de penser à toi…
— Tout le temps, oui, moi aussi…
Le sourd grondement qui s’était installé dans mon ventre allait devenir difficile à contenir. Ses yeux s’étaient faits mobiles qui n’arrêtaient pas de sauter d’une partie de mon corps à l’autre, tels des mouflons se lançant du bord d’un ravin à une corniche. Je me sentais envahie, caressée, désirée. C’était divin.
— Tu sais Chloé, je… Elle me coupa la parole :
— J’ai envie d’aller aller coucher avec toi !
Ces mots, prononcés sur le souffle, d’une voix rauque, m’arrivèrent droit dans l’entrecuisses et provoquèrent une brusque montée de désir. Son visage s’était soudain empourpré, accusant un surcroît d’excitation. Le redoublement du verbe m’avait ému plus que tout, tant il trahissait son trouble.
— Ma chérie… oh !…
— Si tu savais…
Il me fallut faire un gros effort pour dominer mon émoi, pour calmer les battements de mon cœur, pour arrêter le ridicule clignotement de mes yeux, pour apaiser mon souffle qui s’était fait soudain plus fort.
— Je n’ai jamais ressenti ça, tu sais !… Pour personne…
— Pour moi, c’est pareil, tu peux être sûre…
Par inadvertance, mon genou venait de frôler l’intérieur de sa cuisse. La table étant assez exiguë, nos jambes pouvaient se toucher. La réaction de Chloé ne se fit guère attendre : elle enserra mes genoux entre les siens et se mit à serrer avec une force extraordinaire. Une onde électrique se propagea depuis l’endroit où nos chairs étaient en contact jusque dans mon sexe, directement, en droite ligne, y répandant son feu ravageur.
Moitié pour tenter de reprendre le contrôle de mes sens en ébullition, moitié par jeu, je me mis à exercer la force inverse : celle qui aurait pu repousser, écarter les mâchoires de l’étau que formaient les genoux de Chloé. Une sorte de lutte immobile venait de s’engager là ! Elle réagit aussitôt à ma poussée en accentuant encore la sienne.
— Je ne sais pas ce qui m’arrive, c’est si puissant !
— Oui, moi, c’est pareil !
Elle relâcha légèrement la pression de ses cuisses qu’elle n’aurait d’ailleurs pu maintenir bien longtemps à un tel niveau. Je pus donc écarter un peu mes genoux, mais guère, car, presque tout de suite, Chloé revint à la charge. Je me laissai faire puis repris ma contre-poussée, mais brièvement de façon à laisser Chloé recommencer son jeu. Très vite s’installa une alternance, et fut comme si nous nous caressions, comme si nos corps s’adonnaient à une de ces luttes si fréquentes lors des ébats sexuels. Oui, ce jeu avait pris — nous en étions toutes les deux parfaitement conscientes — valeur d’échange sensuel, sexuel ! Nous nous faisions déjà l’amour en quelque sorte, là, sous la table, en public, sans avoir la moindre certitude qu’un observateur avisé ne perdait peut-être rien de notre manège. Cette pensée acheva de nous bouleverser. Nous nous regardions, toutes deux écarlates, immobiles, tendues par l’effort, les mains rivées au bord de la petite table afin de donner appui à notre mouvement. Je sentais que je commençais à mouiller, et je m’affolai à l’idée que chaque poussée de ma part provoquait une légère émission de cyprine.
Notre petit jeu fut interrompu par l’arrivée du garçon qui venait prendre nos commandes.
Il semblait ne s’être aperçu de rien. Un rapide regard alentour me convainquit que personne n’avait dû se rendre compte de notre état. Aux tables qui nous entouraient, les conversations allaient bon train ; personne ne nous prêtait attention, si ce n’était cette paire d’amis qui, attablés dans le fond, assez loin de nous, heureusement, prenaient plaisir à nous observer. Leurs sourires gourmands montraient assez à quel point ils devaient s’échanger des propos salaces en évoquant probablement les plaisirs que nous aurions pu leur offrir.
— Tu as vu les deux gusses, là dans le fond ? demandais-je à Chloé qui reprenait des couleurs et une attitude à peu près normales.
— Oui ! fit-elle d’une voix rieuse. S’ils savaient !
Le fou rire qui s’ensuivit nous aida à soulager nos nerfs et à canaliser notre excitation.
Ce ne furent pas tant l’escalope et les spaghettis que je dégustai durant cet étrange repas, mais bien plutôt la manière sensuelle dont Chloé savourait ses brocolis et avalait ses pâtes.
— C’est bon, hein ?
— Délicieux !
Sous la table, nous n’avions pas résisté à la tentation de reprendre notre jeu de jambes, mais de manière différente, moins sauvage : Chloé se contentait de frotter doucement l’intérieur de sa cuisse contre la mienne. Caresse furtive, frustrante, mais qui n’en constituait pas moins le rappel sensuel dont nous avions besoin afin de maintenir notre fringale d’autre chose que de nourriture à un niveau acceptable.
o o O o o
Le chemin du retour vers mon appartement m’avait semblé d’une longueur insupportable. Pourtant, le restaurant n’était situé qu’à quelques pâtés de maisons. Nous n’avions pas pu résister au désir de nous tenir la main. Les doigts énervés de Chloé cherchaient le contact, se voulaient sensuels, charnels. Et cette pression de nos paumes enlacées nous était comme une anticipation de nos ébats désormais imminents. Nos mains se faisaient l’amour, tout comme nos cuisses durant le repas.
Assez d’apéritifs, assez d’échantillons ! Il était temps de passer aux choses sérieuses !
Chloé ne put retenir un éclat de rire au spectacle de mon incapacité à ouvrir la porte de mon appartement. J’étais tellement énervée que je n’arrivais pas à introduire ma clé dans cette fichue serrure. Nous étions là, toutes les deux, secouées par un fou rire inextinguible, prêtes à pisser sous la pression tout à la fois de nos rires et de notre excitation.
Lorsque, enfin, j’arrivai à ouvrir ma porte, nous nous précipitâmes à l’intérieur, telles deux furies. Je m’étais affalée, le dos à la porte, pour souffler un peu, reprendre contenance et laisser filer ce rire qui n’en finissait pas.
Chloé vint à moi, s’empara de mes mains et les serra dans les siennes, les soulevant pour les placer de part et d’autre de mon visage, sans les lâcher.
Les rires se figèrent aussitôt. Un silence frémissant s’installa, l’air vibrait de nos présences, de nos désirs. La pièce tout entière se taisait, comme si elle ne voulait rien perdre de ce qui allait se passer là.
Le regard de Chloé me vrilla, me pénétrant au plus profond. L’instant était magique. Nous nous regardions avec une expression grave, presque tragique, voire douloureuse. Le moment était venu de laisser libre cours à notre passion.
Les lèvres de Chloé, d’une douceur satinée, entrèrent en contact avec les miennes. Feu mouillé, ravageuse incandescence ! Sa langue ne tarda pas à franchir la douce barrière de mes lèvres frémissantes et rencontra la mienne qui lui répondit aussitôt. Nous nous dévorions, en proie à une véritable fringale de plaisir, ne cherchant pas à nous soustraire à l’appel de nos sens. Je fermai les yeux pour mieux savourer, m’abandonnant à ce long baiser sensuel. Le feu du plaisir se répandit bien vite dans tout mon corps, et tout se passa comme si nos langues irradiaient leurs flammes bien au-delà de nos bouches, nous embrasaient toutes. Je sentis mes seins gonfler plus encore, leurs pointes se faire plus drues. J’ondoyais, tout mon corps cherchant le contact, la chaleur, le plaisir, le sexe.
Notre baiser se prolongeait, nous ne cessions de varier la pression de nos langues, nos mouvements de tête, nos rythmes, nos caresses buccales. Nous maintenions nos nuques dans un même mouvement prenant de nos mains qui se voulaient à la fois caressantes et possessives. La tête me tournait, je voyais mille étoiles scintillantes, je ne percevais plus qu’un bourdonnement sourd et insistant. Dieu ! que c’était fort ! que c’était bon !
Lorsque, enfin, nos lèvres se séparèrent, comme à regret, nos yeux se rouvrirent sur une expression féline, presque sauvage. Mes mains glissèrent le long des épaules de Chloé et, m’emparant de ses avant-bras, je la guidai vers le canapé impatient de nous accueillir.
— Ne bouge pas ! lui dis-je après l’avoir étendue parmi les coussins ravis, je vais m’occuper de toi !
Elle me mangeait des yeux, l’air égaré, la bouche entrouverte, haletante.
J’entrepris de délacer le haut de son t-shirt pour démasquer son adorable poitrine qui semblait frétiller d’impatience, mais sans aller plus loin.
Je lui retirai ses escarpins, puis entrepris de faire glisser sa jupette. Elle m’aida en soulevant son bassin. Ces quelques gestes me permirent de maîtriser mon trouble et j’achevai de la dénuder avec des gestes d’officiants, me livrant à un véritable rituel. Assise à ses côtés, je la contemplai dans sa nudité triomphante. Quelle était donc belle ! Un corps parfaitement harmonieux, équilibré à souhait, musclé, ferme et souple, tout recouvert d’un adorable duvet et parsemé de taches de son. Je la contemplai longuement, laissant mon regard errer de-ci de-là.
À son tour, elle entreprit de me dévêtir et, quelques instants plus tard, nous étions toutes deux entièrement nues.
— Laisse-moi faire ! lui glissai-je dans le tuyau de l’oreille. Ferme les yeux !
Elle était à nouveau étendue de tout son long sur le canapé.
Je me mis à parcourir son ventre du bout de mon nez, la reniflant comme un petit chien, laissant de temps à autre passer un tout petit bout de langue qui, l’effleurant à peine, lui arrachait de petits gémissements de plaisir.
Je goûtais sa peau, m’imprégnais de son odeur, cette odeur qui se faisait de plus en plus prégnante, de plus en plus enivrante, à mesure que je progressais. Tel un explorateur à la découverte d’une contrée nouvelle, je voulais connaître le moindre recoin de son corps, en découvrir toutes les saveurs, m’imbiber de sa plus secrète intimité. Un pays, oui ! avec ses collines et ses vallées, ses plaines et ses bosquets, son oasis délicieusement parfumée, ses courbes pleines et ses branches lisses et souples, la flamboyance de sa forêt incendiée qui encadrait ses deux lacs clairs aux reflets si troublants qui plongeaient dans l’infini de son être. Une symphonie de tons chatoyants, de rythmes sans cesse changeants, de courbes s’engendrant l’une l’autre, de déchirures poignantes : autant de gouffres plongeant dans son intime et moite douceur. Et le tout vivant sous mon souffle, sous mes caresses encore à peine marquées.
Un doux frisson d’admiration et d’amour me parcourait l’échine alors que je promenais mes yeux ébahis et mon souffle amoureux sur ce paysage unique et mouvant, le plus beau pays au monde, mon amour : le pays de ton corps !
À l’instar des régions vivantes de notre planète, le pays de ton corps est sans cesse brassé par des séismes, des glissements de terrain, des tremblements de chair ; il voit jaillir des geysers, il assiste à des éruptions, il est le témoin d’écoulements grandioses. Il bruisse, il chante, il hurle parfois : il vit !
Les ondes qui le parcourent, sous ta peau tendre et ferme, sont, je le sais, les réponses à mon souffle qui, tel un sirocco débridé, parcourt ta surface énervée par le galop de mes doigts, la pression de mes paumes, les léchouilles et les intrusions de ma langue fouineuse, avide, coquine…
Nous sommes assises l’une en face de l’autre, nos jambes mêlées, nous mangeant d’un regard dont l’intensité me bouleverse : l’amour profond, le désir puissant que je lis dans tes yeux me court le long de l’échine et met en transes, se répand en moi comme une coulée de lave dégringole le cône du volcan ; oui, du volcan, car nous sommes bien en éruption, toi et moi ! Nos souffles rauques, nos respirations haletantes, nos peaux écarlates, nos corps parcourus de frissons incoercibles, ces picotements, ces déchargent qui nous traversent, nous soulèvent… et l’éruption, le cataclysme qui s’annonce…
Tu as présenté tes doigts serrés l’un sur l’autre à l’entrée de mon vagin, et je me suis empalée sur ce pic de chair, je t’ai bloqué la main un instant, pour lui signifier de ne pas bouger, et c’est moi qui m’embroche, me précipite à l’encontre de tes doigts immobilisés, me retire et revient sans cesse, danse autour de tes doigts figés, me remue, me démène, m’excite, me masturbe sur tes doigts qui vibrent, qui frémissent, qui recueillent ma mouille qui se fait de plus en plus abondante.
Je ne sais plus comment, mais quelques instants plus tard, nous étions en train de nous lécher le sexe comme deux bêtes, têtes bêches, avides, sauvages, déchaînées, seulement conscientes d’être la proie du plus ravageur, du plus impérieux des désirs.
Écrasés sur son buste, mes seins décrivaient sur sa chair incandescente des cercles de feu qui achevaient de me catapulter aux portes de la jouissance. Je sus, aux spasmes soudain plus violents, plus rapprochés, qui la secouaient, que son orgasme était proche, ce qui précipita l’arrivée du mien.
Me souvenant soudain avoir découvert tout récemment que j’étais une « fontaine » et que mon « geyser » risquait de surprendre Chloé, voire de la choquer, je me mis à crier :
— Attention ! ça va gicler !
Je me retins un instant, indécise, n’osant m’abandonner. Mais Chloé fut saisie d’un soudain tremblement et se mit à pousser une série de petits cris aigus : elle entrait en jouissance. Je ne pus me contenir et me laissai alors submerger par la toute-puissance d’un orgasme ravageur.
À travers le bourdonnement de mes sens en pagaille, je perçus la voix de Chloé :
— Waouh ! ooooh ! mais qu’est-ce que c’est que ça ??? Yahouuuu !…
J’explosais, je ne savais plus où j’étais, mille étoiles s'éparpillaient en tournoyant devant mes yeux, tout se mélangeait…
Reprenant peu à peu mes esprits, je réalisai que Chloé était en train de me boire, le visage inondé, l’œil allumé, l’air ravi… à l’évidence, elle était à la fête ! Un filet de ce liquide incolore que je venais d’émettre puissamment coulait le long de ses lèvres, et sa langue cherchait à en recueillir jusqu’à la dernière goutte.
Ma crainte n’avait pas eu raison d’être !
— Tu m’avais caché ça, coquine ! me dit-elle, d’un air gourmand, l’œil pétillant.
Puis, redevenant soudain grave, elle vint se lover tout contre moi, le visage tout baigné d’un mélange de cyprine et de ce curieux liquide ; elle se blottit tout contre moi et me murmura d’une voix infiniment tendre, sur un ton presque triste :
— Je t’aime, toi ! je ne savais pas qu’il y avait moyen d’aimer aussi fort !
Je la serrai contre moi, comme si je voulais l’envelopper toute et lui chuchotai :
— Pardonne-moi, ma chérie, mon amour, d’avoir mis si longtemps à le comprendre.
Elle me sourit avec une douceur ineffable et me dit sur un ton où perçait un léger reproche :
— Et… et… les hommes, ça ne va pas te manquer ? Castor, il te plaisait bien, non ?
— C’est vrai ! et ils me manqueront sans doute ; leur virilité, les plaisirs du sexe, leur intensité, c’est clair ! Mais l’amour, ma chérie, la tendresse, la descente au cœur de ce que nous sommes, le partage absolu, cet abandon si complet, cette confiance totale, ce… ce… oh ! je ne trouve pas de mots… quand je te fais l’amour, je ne sais plus où je suis, ni si ce n’est pas toi qui es à ma place... cette fusion ! voilà, oui !… ça, c’est nous, mon amour, ma chérie, c’est nous, unies à tout jamais !
Achevé le 28 mai 2005.