Nono 
 
 
Comment naît une histoire 
 
 
Depuis une semaine, la chaleur a envahi les rues de ma ville. 
 
Oh, rien à voir encore avec les chaleurs d'août 2003, mais un homme averti en vaut deux, et dès le matin, j'ai tiré mes volets, m'isolant ainsi de la rue, et du soleil. 
 
Enfin… je ne m'isole pas tout à fait de la rue, à vrai dire. 
 
Au travers des persiennes ajourées, je me fais un jeu d'espionner l'activité ralentie de mon quartier. Je me refais Fenêtre sur cour , mais avec des scénarii plus coquins que hitchcockiens ! 
 
La canicule de l'été 2003 m'avait offert des épisodes plutôt délurés (que j'oserai peut-être bientôt publier), mais je n'en espère pas tant ce matin, je n'aspire qu'à me régaler les yeux. Plaisir d'esthète ou plaisir trouble selon les uns ou les autres, mais qu'importe, j'assume mon côté voyeur, du moment qu'il reste respectueux. 
 
Ah, 8h30 ! C'est l'heure où les jeunes dames en tenues légères emmènent leur progéniture à l'école toute proche. Décolletés, tissus transparents, mesdames, que vous êtes ravissantes ! Quelques rondeurs que vous assumez de mieux en mieux, et c'est un enchantement. 
 
 
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Je me rassieds, conscient tout de même que mes recherches d'emploi passent avant mon petit divertissement. Mais j'ai du mal à me concentrer… 
 
Une portière claque. Je me précipite à la fenêtre. C'est probablement l'infirmière qui vient depuis le début de la semaine pour mes voisins. Hier, j'ai réussi à intercepter une vue fugace sur sa petite culotte lorsqu'elle descendait de voiture, peut-être qu'aujourd'hui… Raté ! Elle s'est garée en sens inverse, j'en suis quitte pour me raccrocher au souvenir d'hier en regardant sa belle silhouette disparaître dans la maison de mes voisins. Peut-être demain… 
 
Et de reprendre place devant mon ordinateur. Tiens, si j'en faisais une histoire coquine, de ces quelques moments ? Ça serait sympa, en effet, mais il faudrait du corps à ces petites anecdotes, et je n'ai pour l'instant que de brefs instants volés, sans l'ombre d'un scénario. Quelle atmosphère aimerais-je y trouver ? Torride, tendre ?… 
 
Tout en réfléchissant, je jette un œil à l'extérieur. 
 
Vous ne connaissez pas ma maison, bien sûr. Cela a son importance, car ces vieilles et belles bâtisses en meulière ont une particularité. Le haut des fenêtres est arrondi et mes volets, rectangulaires, ne couvrent pas la partie haute. Du coup, sans bouger de ma chaise, je peux, sans être vu, balayer du regard les derniers étages de l'immeuble qui se dresse de l'autre côté de la rue. Quatre étages, toutes fenêtres ouvertes, puisque le soleil n'y donne pas encore. Seul le dernier niveau possède un balcon, et sur l'un deux, ce matin, une jeune femme prend nonchalamment son petit déjeuner. 
 
Depuis trois ou quatre jours, je l'ai remarquée qui paresse, assise devant son bol de céréales, un bras négligemment posé sur la rambarde en fer forgé. 
 
Nouvelle dans le quartier, je pense. Jeune, grande, très bien faite, sa présence n'aurait pas pu m'échapper auparavant et déjà, elle m'intrigue. Je me suis même amusé à lui inventer une vie. Pourquoi n'est-elle pas au travail, à cette heure ? La première idée qui me vient est qu'elle est sans emploi. Comme d'autres ! Mais il est d'autres hypothèses plus joyeuses. Une institutrice, en début de vacances ? Une hôtesse de l'air avec des périodes de travail irrégulières ? Une espionne entre deux missions ? Là, je reconnais que mon imagination, et mes fantasmes, élaboraient déjà des scénarios dès sa première apparition. Peut-être devrais-je approfondir… 
 
J'ai une vue sublime, en contre-plongée, sur ses jambes joliment galbées, sur ses cuisses déjà bronzées qu'elle expose innocemment depuis le début de la semaine. Se croyant sans doute à l'abri depuis son balcon surélevé, elle n'imagine pas mon regard qui court chaque jour sur ses formes, dès que le soleil atteint son balcon. 
 
Oh, j'espère que mon regard ne l'offusquerait pas, tant il se veut, à nouveau, respectueux, mais tout de même, je ne voudrais pas m'attirer les foudres. Aussi, comme chaque matin, je reste attentif à ne pas me faire remarquer. Elle semble par moments regarder dans ma direction, mais à 20 mètres l'un de l'autre, difficile de savoir ce qu'elle regarde. Et puis la petite excitation née du danger n'est pas pour me déplaire. 
 
Mais en fait, je crois plutôt qu'elle scrute les alentours, sans but apparemment, et finalement, ça me rassure. 
 
Même si le soleil ne la caresse pas encore, elle a remonté sa jupe, profitant du moindre souffle d'air frais pour rafraîchir ses jambes. Ah, la possibilité d'en voir plus, sous son vêtement léger, me fait fantasmer. Surtout qu'elle balance lentement ses jambes à droite et à gauche. Peut-être est-elle nue, sous sa jupe ! J'implore les dieux pour qu'apparaisse ce fruit gorgé, à la peau veloutée, mystérieuse source de vie et de fantasmes. Ah, un rien nous excite, parfois ! Mais c'est tellement beau ! 
 
Je me précipite sur mes jumelles. Oh, oui, d'accord, ça fait pervers mateur, mais tant pis, là aussi j'assume. Pour moi, il n'y avait rien de prémédité, juste que je veux peaufiner l'image que j'enregistrerai dans ma mémoire. Ah, là là ! Que j'aimerais immortaliser de tels instants sur un appareil numérique. Mais depuis quelques temps, le chômage me dicte d'autres priorités financières, malheureusement. 
 
Ou heureusement peut-être, car il est probable que je ne prendrais pas le temps de décrire ce moment comme je le fais. Plus qu'une image instantanée, c'est une progression vers l'espoir, vers le sublime qui se déroule devant moi. Écartera-t-elle assez ses jambes pour que je sache ce que cache cet imprimé fleuri ? 
 
Puis je me surprends à penser que même si elle a conservé un sous-vêtement, même si je n'en découvre pas plus, ce que je vois est déjà superbe. Ce clair-obscur qui se dessine sous le tissu est un tableau de peintre, assurément. Les variations de teintes, de l'ocre au pastel selon ses mouvements, me bercent, comme l'ombre d'un palmier, sur une plage des Antilles. Georges de la Tour et Gauguin se réunissent pour mon plus grand bonheur. 
 
Juste l'amour de la belle image. 
 
Elle se lève. Spectacle terminé, ou intermède provisoire, je m'interroge. Mais je n'ai pas le temps de me lamenter car dans l'instant m'est offerte une autre vue, encore plus charmante, inattendue, coquine à souhait. Cette jupe si légère, elle l'avait relevée pour ne pas être assise dessus, j'imagine. Mais la chaleur l'a collée à son dos, et quand elle rentre par la porte-fenêtre, j'entrevois en un instant un adorable postérieur, rougi de cette position assise, mais si parfaitement modelé. 
 
Ah, dame nature, que vous faites joliment les choses ! N'est-il pas merveilleux ce double arrondi. Je repense illico à Jean-Pierre Marielle, dans Les Galettes de Pont-Aven . Je crois qu'il avait la même admiration, et aussi la même prévenance quand il s'extasiait derrière la petite soubrette : « Quel cul, mais quel cul ! ». 
 
Je n'ai pas toute sa chance, car le plan que m'offre la belle est imparfait, incomplet, le bas des reins partiellement masqué par sa jupe. C'était pourtant l'occasion rêvée de découvrir l'existence d'un sous-vêtement et de répondre à ma question. Et si elle porte un string, cette fugitive image ne m'en apprendra pas plus. Mais après tout, je l'ai déjà dit, le plus important n'est pas là. Heureux de cette image subreptice, je caresse du regard ces deux globes, puis les abandonne pour découvrir la longue courbe de ses jambes avant que le tout ne disparaisse dans l'embrasure... Plan imparfait, disais-je ? Non, plan admirablement évocateur, au contraire, laissant place à toute supposition. Pas encore de scénario, mais déjà de belles images. 
 
Elle réapparaît, téléphone à l'oreille. Yes ! Comme un adolescent, j'exulte, ravi de voir se prolonger le spectacle. Dominique se rassoit en babillant, enjouée, détendue. 
 
Si je connais son prénom ? Non, mais si je veux qu'elle entre dans mon récit, il lui faut un prénom. Et ses cheveux blonds mi-longs, ses formes si sensuelles me rappellent quelqu'un. Quelqu'un que je connais à peine, mais dont l'ambivalence me fascine, dont le regard, dit-on, attire tous ceux et toutes celles qui le croisent, alors cette voisine sera sa représentante, son alter ego quelques instants. Je suis comme ça, mes histoires ont toujours un lien avec la réalité. 
 
La jupe est toujours aussi haute sur les cuisses et la même question lancinante m'obsède, malgré ce que j'en dis. Seul dans mon bureau, je ris, me moquant de moi-même. Bien sûr que découvrir cette intimité ferait battre mon cœur mais le soulèvement du tissu, au gré du vent badin n'est-il pas encore plus suggestif, excitant ? 
 
Puis un souffle plus fort et la jupe légère se soulève un peu plus, se gonfle, se dérobe, et se fait mon alliée. Mon alliée pour me frustrer, ou pour m'exciter davantage ? C'est selon, encore une fois. Effectivement, un sous-vêtement me masque le pinacle. Vision fugitive, avant qu'une main prude ne remettre de l'ordre dans cet engageant dégagement de l'étoffe. Peu importe, ce qu'il m'en fut donné à voir me réjoui, me rend poète : il y a du Brassens dans ce vent polisson, je me verrais bien emporter la belle dans les champs en priant Dieu qu'encore il fit du vent… 
 
 
o o O o o  
 
Mais à voir sa main qui abandonne sa cuisse et qui s'agite maintenant en l'air, je me tétanise. Pas de doute, elle fait signe dans ma direction, je crains qu'elle m'ait découvert. Je crains ou je l'espère ?… 
 
L'histoire pourrait s'arrêter là, vous laissant le loisir d'imaginer la suite… 
 
Mais non, je ne vous abandonne pas… pas maintenant…pas encore. 
 
– Yououh ! Nat ! Tu me vois ? 
 
En fait, ce geste s'adresse à une nouvelle venue que je n'avais pas vue, qui, du pied de ma maison, répond à ce bonjour, tout en conversant elle aussi au téléphone. 
 
– Oui, ma chérie, ça y est, je te vois aussi. Mon dieu, tu domines tout le quartier dans cet appartement… Oui ma beauté, j'arrive… 
 
Ah, ces femmes, encore à papoter au téléphone alors qu'elles sont à portée de vue, ah, là là ! Et ma chérie par-ci, ma beauté par-là, pourquoi pas ‘mon amour', tant qu'on y est. 
 
 
o o O o o  
 
Avouerai-je qu'en fait je suis jaloux ? Jaloux de ces liens que les femmes savent tisser entre elles, parfois. Oh, je n'imagine pas que l'une ou l'autre soit portée sur des relations hors normes, mais j'envie ces deux femmes que j'imagine capable de se prendre dans les bras, de s'avouer qu'elles se trouvent mutuellement belles, de passer une main délicate sur le bras de l'autre en disant « Que tu es craquante, avec la peau bronzée… » 
 
J'envie ces gestes tendres, j'envie ces attitudes, volontairement équivoques ou pas du tout, qui diffusent douceur et sensualité. 
 
Il est clair que là, j'ai une réaction de femme. Des amis, où plutôt des amies, m'ont signalé ma sensibilité très féminine. Laurence, une de mes ex-compagnes m'annonçait même récemment que j'étais 'sa meilleure amie', la seule personne à qui elle confie vraiment tout. Je suis de ces hommes, capables d'aimer une femme de mes regards, de mes caresses et rien de plus. De ces rares hommes qui pour- 
raient passer une nuit dans les bras d'une femme sans la soûler de mes désirs virils (enfin... je crois !). 
 
J'aime l'amour quand il est chanson de gestes, quand le survol de ces Terra Incognitae ne se termine pas nécessairement par le planter du drapeau, signe de possession. Certains monts émerveillent et il est des vallons qui valent qu'on les dévale sans les marquer de notre sceau à tout prix. Face à ceux qui annoncent fièrement le nombre d'heures où ils peuvent limer (pouah, le vilain mot) ou face à ceux qui ont la plus grosse ( ! ) … je me sens différent. J'aime qu'il ne soit pas question de performance, de puissance, d'envahir et de prendre, je préfère cajoler, effleurer, regarder, attendre, donner. 
 
Donner ! 
 
« Le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui. » 
 
Bravo, Monsieur de La Bruyère ! L'échange, lors des préliminaires, est pour moi plus important que l'acte en lui-même. Les regards complices, la tendresse, m'importent plus que tout. Une caresse puis une autre, qui amèneront l'orgasme. Ou peut-être pas. « Tu n'as pas joui. » « Non, mais qu'est-ce que je suis bien… ». Rien de calculé, tout est dans la plaisir de découvrir l'autre et son attente, d'être en phase, et d'espérer que la prochaine fois soit encore différente. 
 
Pas ordinaire, cette attitude, pour un mec, hein ! Tiens, sûr que si je participais à un concours sur les préliminaires, il n'y aurait qu'une femme pour me battre. Une femme tout en sensibilité, en émotions… 
 
 
o o O o o 
 
Emporté par mes réflexions, je n'ai pas vu ma voisine disparaître dans son appartement. Idem pour sa copine, sans doute 'avalée' par la lourde porte du hall d'immeuble. 
 
Je crois que c'en est fini pour aujourd'hui de ma charmante apparition. Dans cette atmosphère écrasée de chaleur, le silence envahit la rue. Plus de porte qui claque, plus de rires au téléphone. Peut-être que j'ai rêvé tout ça. 
 
Puis des rires à nouveau, tout là-haut. L'appartement qui m'a volé ce souffle de fraîcheur et d'insouciance s'anime à nouveau de voix féminines, riantes, presque enfantines. Puis Dominique réapparaît, poussant l'autre jeune femme à ses côtés. 
 
Elles sont belles, aussi blondes l'une que l'autre, elles se ressemblent, même si Dominique semble plus grande. Je le savais, je l'attendais, elle a passé son bras autour sa taille et semble décrire ce qu'elle voit de là-haut. 
 
– Là, au bout de mon doigt, c'est le Mont Valérien, et plus à Gauche La Défense. Là, tu vois, on voit la Grande Arche. Et penche toi, regarde, tu vois la Tour Eiffel. 
 
Elle lui montre d'un geste large l'étendue de la vue. 
 
La nouvelle venue ne perd pas un mot de ces explications que je devine plus que je ne les entends. 
 
Mais je ne les entends plus du tout, soudain. Seule ma vue est restée en éveil. Focalisé je suis, hypnotisé peut-être même. Par la longue silhouette de Dom qui s'appuie doucement sur l'épaule de la femme, par sa tête qui s'abaisse vers elle et par ses lèvres qui se posent dans le cou de la nouvelle venue. Celle-ci frémit, c'est visible d'ici. Elle a comme une interrogation dans le regard, peut-être même j'y lis une hésitation. Puis sa main se pose sur la joue de Dom et elle approche son visage du sien. 
 
Et les deux silhouettes magnifiques de beauté et de complicité disparaissent dans l'appartement en riant. 
 
Je t'envie, Dom. 
 
Et là, oui, je t'abandonne, ma chère. Je t'abandonne entre de bonnes mains. 
 
À toi de finir cette histoire qui commence pour toi. 
 
 
Vendredi 24 juin 2005. 
 
 
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