Bilitis 
    
Le Rendez-vous d’Ambise 
 
À lire comme on écouterait un concerto classique : la première partie (le premier 'mouvement') est rapide, pour faire écho à l'impatience du personnage ; la deuxième est lente, car nous sommes englués dans un rêve et la troisième est précipitée, car l'action se resserre et devient dramatique. 
 
 
1. L’invitation (prologue) — allegro ma non troppo  
 
Journal intime de Solange de Terwagne, samedi 18 juin 2005. 
 
Oh ! que je suis contente ! L’invitation que j’attendais est enfin arrivée. Je n’osais plus y croire. Et c’est pour bientôt : le 29 de ce mois, dans une toute petite dizaine de jours ! Mon cœur déborde ! La fête au château d’Ambise sera splendide, comme tous les ans, je n’ai pas le moindre doute à ce sujet. Dire que l’année dernière, c’était ma première sortie : mon premier bal ! Je me souviens encore de mon émoi, de mon émerveillement devant toutes ces splendeurs, tous ces gens si beaux, si bien vêtus, si aimables ! Marie-Cécile d’Ambise aura 19 ans ce jour-là, pour rien au monde je ne manquerais l’anniversaire de Marie-Cécile ! Maman m’a dit que la fête sera particulièrement soignée. 
Et papa et maman qui espéraient que j’y rencontre le prince charmant ! Ils ont été déçus.En réalité, tous ces bellâtres m’agacent ! Ils sont plus prétentieux, plus suffisants les uns que les autres ! De plus, il est évident que je ne leur ai guère plu. Il faut dire que je ne suis pas des plus attirante : avec mon nez trop long, mes yeux trop rapprochés, mes jambes un peu lourdes… et puis, plate comme une limande, ou presque ! Il me reste une merveilleuse chevelure auburn bouclée à souhait — et de façon naturelle, s’il vous plaît — ainsi qu’une joie de vivre à toute épreuve ! Maman dit que je suis turbulente, mais je vois bien que je fais rire mes copines avec mes farces et mes traits d’humour que je décoche à l’envi à ces jouvenceaux incultes et arrogants. J’en ai fait bisquer plus d’un, et j’en suis bien fière ! 
Non ! décidément, ce régiment de freluquets ne m’attire pas. Si au moins ils avaient la classe de mon oncle Fernand ou l’air un peu altier de papa ! Et quand ils essaient d’avoir l’air ‘de bonne famille’, c’est pire que tout. S’ils se voyaient ! Il y a bien Hervé de Limelette, il est vraiment beau, y a pas à dire, mais quel péteux !… 
Même en grognard, papa arrive encore à être élégant. Ah ! oui, c’est le 18 juin aujourd’hui ! J’avais complètement oublié ! J’ai beau le voir tous les ans, ça me surprend à chaque fois quand je vois papa apparaître dans le salon avec son grand fusil, son colback et ses jambières immaculées. Quand il a ouvert la porte du salon, ce matin, il a ri comme un fou à mon cri d’effroi. Le fripon ! Il est si impressionnant dans son uniforme ! dire qu’on faisait la guerre dans ce genre de costume à cette époque ! Et ces grands adultes graves et sérieux s’amusent à la refaire, en plus. 
Là, papa vient de partir rejoindre ses camarades de jeu. Ils en ont pour la journée. Ils vont nous rejouer la bataille de Waterloo : 18 juin 1815 ! La belle affaire ! Et avec coups de canons, fusillades et sonneries pour la charge ! Enfin, si ça les amuse… 
Papa m’a promis que, cet automne, je serais également invitée pour le bal costumé que donnera le comte de Lichterveld. Je sais déjà fort bien quel costume je choisirai : je ferai une ‘Peau d’âne’ épatante, j'en suis sûre ! Ma tante de Thoricourt m’a promis qu’elle réaliserait le costume. Elle a un talent fou et un goût très sûr. Je suis sûre qu’on me remarquera, cette fois. 
 
Qu’est-ce que je suis heureuse : je vais enfin pouvoir la revoir. Elle est si belle ! Je déborde de bonheur, d’excitation, rien qu’à cette pensée ! Il m’aura fallu attendre un an, mais je m’en souviens comme si c’était hier ! Ma Cécile, si inaccessible, si rayonnante. 
Lorsqu’elle m’est apparue pour la première fois, mon cœur a cessé de battre, j’ai arrêté de respirer, mes yeux se sont brouillés, tout est devenu flou… tout, sauf elle qui s’est retrouvée comme enchâssée au cœur d’une conque aux contours incertains ; et la musique s’est interrompue, me renvoyant aux battements de mon cœur ! Elle est entrée, glissant sur le parquet comme par magie. Son sourire m’a pénétrée, je me suis sentie soulevée, emportée ! Dès cet instant, je n’ai plus eu d’yeux que pour elle ! Je la suivais partout, ne pouvant me soustraire à son charme. 
Elle a fini par s’en apercevoir d’ailleurs. J’ai dû lui paraître bien ridicule ! Quand, brusquement, elle a plongé dans mon regard ses yeux interrogateurs, je me suis sentie rougir comme une pivoine ; mon ventre s’est noué et j’ai senti comme une boule dans la gorge ! Ses yeux, ses yeux ! oh ! mon Dieu. Rien que d’y penser… Un bleu intense, profond, pénétrant, suave et doux. Elle est merveilleuse de grâce, de finesse ; ses longs cheveux soyeux, d’un blond vénitien absolument somptueux sont une caresse permanente sur son doux visage à l’ovale parfait. Sa chevelure est comme un prolongement de sa chair, comme une variante délicate de sa carnation, vive, souple et fraîche ! Et son teint ! une roseur si subtile, on dirait une pâte de verre ou de l’albâtre rose comme on en voit dans les musées en Italie. Sa bouche est une promesse de douceur, de tendresse, de… oh ! je suis toute émue à cette évocation. J’ai encore en moi son parfum si subtil, si grisant. Lorsque ses mains si fines, si délicates saisissent un objet, on a le sentiment qu’elle le caresse. Elle est ma reine ! pour moi, c’est simple : elle incarne LA femme, la beauté, la féminité. Je ne sais pas ce que je donnerais pour être comme elle, pour lui ressembler, un peu, de loin, pour une journée, même pour une heure seulement ! Et je vais la revoir : je défaille de bonheur ! Je sais de quoi je vais rêver, chaque nuit, pendant les jours qui viennent ! 
 
 
2. Le parfum de la Dame en noir — adagio  
 
Chambre de Marie-Cécile de Malingreau d’Ambise, mardi 28 juin 2005, 23 h 57. 
 
Tel un insolent phallus, le brise-lame s’avançait à l’assaut des eaux glauques d’une mer mauvaise qui crachait et recrachait sur la plage attristée sa bave argentée. Un ciel d’un noir malpropre affichait quelques moutonnements bougons oubliés par un troupeau de nuages grimaçants qui étiraient sur ce fond morne leur langueur maladive. 
Elle était là, debout, droite et fière, comme un cierge noir, en prière, juste au bout du brise-lame, les pieds dans l’eau moussue qui obstinait son ressac. Le noir de sa vêture se détachait sur le reflet blafard des eaux mourantes. 
Je ne m’approchai pas : c’est elle qui vient à moi, ou, plutôt, le décor entier sembla se déplacer à ma rencontre, d’un bloc. Elle me tournait le dos et mon effroi s’accrût en même temps que l’espace qui nous séparait allait en s’amenuisant, de plus en plus, de plus en plus vite. 
 
Le temps de cligner les yeux et le décor avait changé : toujours aussi altière, la silhouette obscure se dressait à présent au beau milieu d’une place publique, en ville. Il me semblait connaître cette place pour l’avoir traversée des centaines de fois, mais là, elle se trouvait toute transformée : pas une seule voiture, pas âme qui vive, pas une lumière aux fenêtres. La nuit, le gris, l’effroi. L’endroit avait été arraché au présent. Le sol était devenu marin : la même eau agonisante qui venait étaler son écume triste sur la plage, avait ici partiellement inondé la place elle-même qui se trouvait ainsi à son tour les pieds dans l’eau. Carrée, la place présentait habituellement ses quatre séries de façade aux passants distraits. Ici, manquait la quatrième rangée de devantures, petits commerces et habitations : tout cela avait disparu et s’ouvrait directement sur la mer. Était-ce l’océan qui avait envahi la modeste place ou était-ce celle-ci qui s’était offert une petite excursion en bord de mer ? La statue qui trônait fièrement en son centre avait pris le large et ne présentait plus à présent au ciel surpris qu’un socle vide. 
Mais non, je me trompais : en lieu et place de la statue et de son socle se tenait la Dame en noir ! D’ailleurs, comme je la contemplais à nouveau, la place inondée disparut à son tour et la Dame mystérieuse sembla se fondre dans l’encre nocturne. Une longue cape de satin noir la recouvrait toute entière, on ne pouvait voir ni mains ni pieds. Le visage seul apparaissait, et l’on ne faisait que deviner une mèche de cheveux sombres qui devait appartenir à une abondante chevelure que le vaste capuchon n’était pas parvenu à avaler entièrement. Ses lourdes paupières closes formaient deux taches violettes qui accentuaient la pâleur de son visage. Allait-elle disparaître ? Je ne sus si j’allais en ressentir soulagement ou frustration : j’étais tout à la fois terrifiée et avide de savoir. 
Je ne sais si c’est moi qui entreprit de la contourner ou si c’est elle qui se tourna vers moi, toujours est-il que nous nous retrouvâmes face à face dans une proximité que je redoutais autant que je l’espérais. 
Je fus immédiatement frappée par sa beauté : surnaturelle, irréelle ! Son visage était d’une parfaite régularité, son menton, un peu lourd, accusait une forte personnalité. J’étais subjuguée, je me sentis dominée, écrasée, frémissante, soumise. Ses lèvres, luisantes et pulpeuses, probablement recouvertes d’un rouge « sang de bœuf » semblaient noires dans cet éclairage cruel. Lorsque, brusquement, elle ouvrit les yeux, je ne pus réprimer un cri aigu qui ne se traduisit pourtant par rien d’audible. Ses yeux ! Oh ! ses yeux : gris comme la pluie, perçants comme des lances, brillants comme le feu, froids comme la nuit ; envoûtants et sublimes, terribles et puissants. 
Mais en ouvrant les deux coffrets de ses yeux, elle ouvrit aussi la boîte qui enfermait son odeur, merveilleuse, suave, un avant-goût du Paradis. Je ne connaissais nulle fragrance qui eût pu être comparée à un parfum aussi subtil, mélange de douceur capiteuse et de respiration fruitée, de langueur et d’exaltation, quelque chose de profondément apaisant et, tout à la fois, de presque violent dans sa nature intime. J’étais envoûtée, prisonnière, habitée par cet être redoutable et sublime. 
Mais, dans les rêves, une image ne subsiste guère et, à mon plus grand effarement, ce visage à la beauté parfaite sembla se fendiller, comme soudain asséché par le dedans et cette tête superbe se mit à fondre comme si, sculptée dans la cire, elle venait d’être soumise à une forte chaleur. En même temps, l’odeur sublime se mua en une innommable puanteur, le délice céda la place à l’infection, la beauté à la pourriture et le rêve au cauchemar. La belle répugnante ouvrit soudain la bouche, démesurément, en un rire immense dont les échos, cette fois, me déchirèrent les tympans, et, dévoilant des dents pourries, comme envahies d’algues putrides, souffla vers moi son haleine immonde. Son visage grossissant s’approchait, inexorablement, le doute n’était pas permis : elle venait à moi afin de m’embrasser, de me baiser les lèvres, de m’emporter… Elle était à présent, toute proche, je voyais, comme en un gros plan projeté sur un écran gigantesque, les veinules éclatées dans ses yeux injectés, la chair en décomposition qui se mettait à glisser, tel un masque affaissé, le long des os de son visage en émettant des petits bruits d’écume. 
Un brusque réveil m’épargna un hurlement de terreur. 
Il me fallut de longues minutes pour me remettre de ce rêve insensé. 
o o O o o 
 
J’étais là, haletante, le souffle court, en sueur, allongée dans la pénombre, toute secouée par le souvenir à peine effacé de cette vision absurde. 
Mon corps, parcouru de violents spasmes de dégoût, se cambrait, s’affolait, comme s’il cherchait encore à se soustraire à la cauchemardesque apparition. 
Peu à peu, je me calmai, et les battements de mon cœur reprirent leur rythme habituel. Pour me rassurer, je fis de la lumière et, me dressant dans mon lit, contemplai un instant mon image dans le grand miroir de ma garde-robe. La peur diffuse de me découvrir défigurée, enlaidie, marquée d’une manière ou d’un autre par une quelconque malédiction, s’en trouva heureusement dissipée. 
Calmée ?… pas tout à fait pourtant. Subsistait en moi une sorte de vague exaltation, résidu nerveux, sans doute, de l’épreuve émotionnelle que je venais de vivre. Afin de chasser la vision d’épouvante qui m’avait si fortement ébranlée, je fis appel aux images qui l’avaient précédée, et les traits superbes de la belle sorcière me revinrent en mémoire. 
Depuis toute petite, lorsque j’éprouvais un chagrin ou une contrariété un peu vive, j’avais pris l’habitude polissonne de me rassurer en me caressant tout le corps, gentiment, longuement. Ce n’était pas le plaisir des sens que je cherchais, mais bien plutôt ce réconfort feutré que m’apportait l’évidence de ma chair, la certitude d’exister, d’habiter en effet ce corps qui faisait naître dans bien des bouches de si jolis compliments et dont je n’arrivais pas pourtant à me sentir ni totalement propriétaire ni complètement satisfaite. J’avais pris goût cependant à ce trouble un peu coupable et ce plaisir croissant que j’éprouvais lors de mes séances de caresses. 
Je m’abstenais toujours, bien entendu, de toucher directement la zone interdite. Notre milieu a la réputation d’être un tantinet hypocrite, et, pensant cette critique fondée, je ne cherchais nullement à m’y dérober ; comme pour en illustrer la pertinence, j’autorisais de temps à autre l’extrémité de mes doigts à effleurer ma vulve, un bref instant. 
Lorsque, n’y tenant plus, il me fallait céder enfin à l’appel insistant de mes sens, je m’emparais du polochon roulé au pied de mon lit et, après l’avoir fourré entre mes cuisses implorantes, le chevauchais non sans frénésie jusqu’à ressentir enfin la douce cuisance qui m’apportait l’apaisement. 
 
Dans l’idée donc de me tranquilliser, de m’assurer que mes chairs étaient bien toujours miennes, je laissai mes mains, exploratoires, amicales, complices, parcourir mes cuisses, mon ventre, mes seins. Je laissai tout d’abord l’initiative à mes mains seules, puis me laissai envahir par cette chaleur éthérée qui prenait naissance dans mon ventre et se répandait tout partout, comme l’haleine du jour naissant embrume la plaine lorsqu’elle étire sa blondeur au soleil qui pointe. Une douce langueur m’envahit que je ponctuai de petits gémissements satisfaits. Je commençai à m’agiter mollement, comme ces vagues obstinées qui viennent harceler en vain le sable paresseux et s’enhardissent parfois jusqu’à faire rouler quelques galets surpris. Bientôt, je ne sus plus si c’étaient mes mains qui parcouraient mon corps ou c’était lui qui se tendait sous elles, cherchant à offrir à leur passage la plus grande surface possible pour mon plaisir honteux.  
D’ordinaire, depuis que j’avais autorisé Hervé de Limelette à m’honorer de sa virilité — en grand secret, bien entendu —, c’est à lui que je songeais en me caressant de la sorte, même si, recourant à l’imagination, je lui prêtais une fougue et une vigueur dont la nature, malheureusement, ne l’avait point trop pourvu. 
Aussi étais-je des plus surprise de m’apercevoir que c’était le visage froid mais si beau, cruel mais si attirant, de la belle Dame en noir qui me mettait cette fois en émoi. Et je sentis mon corps tout entier se couvrir de chair de poule à l’idée d’être contemplé, nu et soumis, par cette créature fascinante. Je frissonnais à l’idée de sentir ses mains — que j’imaginais fines, rapides, expertes — courir sur ma peau électrisée, s’emparer de mes seins, les pétrir, en agacer les bouts, les étirer. Jamais encore je n’avais ressenti un tel trouble, jamais auparavant je n’avais été la proie d’une telle excitation. Cet être immatériel régnait sur moi, sur mes sens, en reine incontestée, elle me possédait, j’étais sa chose, son jouet, son objet. Et l’image lugubre de sa terrifiante métamorphose, loin d’atténuer mon émoi, lui conférait au contraire une puissance accrue. Ne m’avait-elle pas montré là, en un saisissant raccourci, tout mon sort, toute la condition féminine, tout le passage de la grâce à l’horreur, de la jeunesse triomphante à l’inéluctable dépérissement ? Ne venait-elle pas de me signifier clairement : « vis, ma fille, jouis, profite de ta beauté, de tes charmes, ne laisse pas s’écouler inutilement le temps, car il t’est compté » ? Ces mots se formaient dans ma tête, comme si je les percevais à retardement, en écho à l’apparition mirifique et terrifiante. Et ma chair, pressée de lui obéir, se ruait à présent vers un plaisir devenu urgent, impérieux, vital. Je connus un orgasme violent, d’une intensité nouvelle, presque effrayante, qui me laissa pantelante et tout effrayée. 
Mais existait-elle pour de vrai ? Allais-je la rencontrer, demain, un autre jour, plus tard ?… Si elle m’était ainsi apparue, ce ne pouvait être qu’une prémonition. Je frémis soudain, car une certitude venait de s’imposer à mon esprit, certitude que confirma ma chair en un long frisson : j’allais rencontrer la Dame en noir ! à ce sujet : aucun doute. 
 
 
Le sacrifice — allegro vivace  
 
Château d’Ambise, mercredi 29 juin 2005, 21 h 45. Salle de réception. 
 
La baronne de Terwagne était, à juste titre, fière de ses enfants. Quatre accouchements n’avaient pas réussi à abîmer un corps qu’elle n’avait pas renoncé à entretenir et à soigner. Elle était encore fort attirante et se plaisait à recueillir les hommages, toujours discrets, qu’osaient lui présenter de temps à autre les amis et relations de son mari. Elle avait su ‘caser’ son aînée en la jetant dans les bras d’un véritable chevalier d’industrie avec qui elle s’était bien vite mariée. Ses deux fils puînés en étaient encore tous deux à faire des études qui s’annonçaient brillantes, l’un voulant devenir médecin, l’autre se destinant à la magistrature. Sa cadette, Solange, la préoccupait cependant. Certes intelligente, vive, cultivée, ne manquant ni de charme ni de séduction, elle n’avait pourtant ni la grâce de sa grande sœur ni l’autorité naturelle de ses frères. Sans qu’on puisse l’assimiler au « vilain petit canard », elle demeurait toutefois en reste et ne soutenait guère la comparaison avec ses aînés. Et la bonne baronne avait poussé bien des soupirs déjà en constatant que sa cadette n’arrivait à réunir autour d’elle qu’un nombre bien réduit de prétendants par ailleurs guère empressés. On eût dit que les jeunes gens ne l’intéressaient pas. Peut-être était-elle encore trop jeune ! 
Pour l’heure, la baronne couvait sa fille du regard, bien décidée à donner, au besoin, le petit coup de pouce qui pourrait s’avérer décisif. 
Comme elle aurait voulu voir se poser sur les épaules de sa fille chérie de ces regards langoureux, éperdus, brûlants, qui tous, ce soir, semblaient converger vers la jeune Marie-Cécile qui, au somment de sa beauté, fêtait ses dix-neuf ans ! 
 
Solange déambulait parmi les convives, ignorant superbement les tables chargées de plats somptueux et variés et de coupes de champagne, ne prêtant aucune attention à la musique que produisait un excellent orchestre de chambre baroque qui jouait — sur instruments d’époque — de superbes sonates italiennes ou des quatuors de Haydn ou encore du Telemann. Elle avait répondu bien distraitement à l’un ou l’autre convive qui s’était adressé à elle, cherchant par-dessus l’épaule de l’importun un contact d’une toute autre nature. 
C’est qu’elle était dans un autre monde, la délicieuse petite Solange de Terwagne ! Qu’importait pour elle tout ce luxe, toute cette pompe, tous ces flonflons, tous ces ronds de jambe, toutes ces conversations feutrées, tous ces gloussements, tous ces gens enfin qui l’indifféraient au plus haut point alors que là, à quelques pas d’elle, sous ses yeux embués s’épanouissait la plus belle des fleurs, s’offrait le plus charmant des spectacles qui se puissent concevoir. L’adorable, la merveilleuse Marie-Cécile d’Ambise était là, rayonnante de beauté, somptueuse dans sa robe du soir rehaussée de larmes argentées, ourlée de fine dentelle, le cou admirablement mis en valeur par un pendentif d’argent auquel était suspendu un diamant taillé d’une délicatesse rare. Elle semblait chanter, sans produire aucun son pourtant, quand elle ne faisait pas entendre le doux murmure de sa voix cristalline et bondissante. Et lorsque, de temps à autre, sonnait son rire haut et plein, si débordant de jeunesse et de vitalité triomphante, Solange sentait son cœur cogner de plus belle. Elle s’était obligée pourtant, par discrétion, pour ne pas se montrer exagérément empressée, à s’éloigner de l’objet de son admiration, mais elle y revenait sans cesse, comme attirée par une force invisible. Elle savait que la jubilaire s’était aperçue de son manège, qu’elle en avait conçu quelque agacement : n’avait-elle pas essuyé déjà deux regards noirs ? La pauvre Solange s’était sentie mortifiée, humiliée ; aussi était-elle sans illusion : il ne s’agissait plus pour elle de plaire à Marie-Cécile, ni même de se faire accepter dans son entourage, mais simplement de respirer un bref instant le même air qu’elle, la contempler, la voir virevolter, toute nimbée de jeunesse et de joie de vivre. Elle s’était placée dans son dos afin de diminuer, bien à regret, les chances de croiser son adorable regard et de recueillir, si possible, un effluve de son divin parfum. 
o o O o o 
 
Sans être particulièrement coquette, Marie-Cécile d’Ambise se plaisait pourtant à recueillir les hommages qui fusaient de toutes parts dans sa direction. Certes, elle ne se faisait pas trop d’illusion quant aux véritables motivations qui animaient le plus grand nombre de ses prétendants, mais elle ne pouvait demeurer insensible à cette flamme qu’elle voyait briller dans les yeux de ces jeunes gens, si empressés, si affairés autour d’elle, cherchant à lui plaire avec une naïve maladresse ou de manière plus mûre. 
— Allons bon ! pensa-t-elle soudain, à la vue de Solange de Terwagne qui, pour la troisième fois, revenait à la charge, elle est encore là, celle-là ! Mais qu’est-ce qu’elle me veut, cette petite dinde ? Elle ne s’imagine tout de même pas… Mais c’est qu’elle me mange des yeux… Pour un peu je le croirais enamourée ! Ce n’est pas impossible après tout !… La pauvre ! n’y a-t-il donc personne ici pour s’occuper un peu de cette écervelée ? 
Saisissant une coupe que venait de lui tendre un Hervé de Limelette tout enjoué, probablement déjà un peu pompette, Cécile s’en fut en virevoltant vers le jardin dont le contour sombre des arbres se détachait sur le bleu profond de cette douce nuit estivale. Un peu échauffée par tous ces regards empressés et par la chaleur ambiante, elle avait besoin de pendre un peu l’air. 
Elle n’avait pas fait trois pas sur le frais gazon que son sang se figea et qu’un frisson de frayeur — et non de froid — lui parcourut l’échine. Elle était là ! effrayante dans son immobilité spectrale, raide et menaçante : la Dame en noir ! Cécile posa machinalement sa coupe sur un appui de fenêtre et, fascinée, tétanisée, obéit à l’injonction impérieuse qui venait de se transmettre à tout son corps : elle se dirigea vers la mystérieuse intruse, sans savoir ce qu’elle faisait ni même si elle était encore présente à elle-même. 
 
Lorsque Cécile, échappant à son groupe d’admirateurs éperdus, s’était éloignée en riant vers la grande porte-fenêtre menant au jardin, Solange de Terwagne n’avait hésité qu’un bref instant. Elle savait qu’elle n’avait guère de chance de passer inaperçue aux yeux de la belle adorée. Non seulement elle s’en fichait, mais, au contraire, elle comptait bien jouer son va-tout et était résolue à lui parler. Elle venait de le décider, là, tout à trac. Elle avait conscience de se jeter à l’eau, d’aller au-devant d’une grave désillusion voire d’une humiliation cuisante, mais elle n’y tenait plus : il fallait qu’elle la voie de près, qu’elle respire son parfum, qu’elle plonge ses yeux dans les siens, qu’elle s’imprègne de sa présence, qu’elle se noie dans sa beauté, qu’elle obtienne ce petit coin de paradis qu’elle souhaitait depuis si longtemps. Elle se lança donc, non sans hâte, sur les traces de son idole. 
Ce n’est pas tant la fraîcheur du soir lui tombant sur les épaules qui la surprit au point de la figer sur place, mais bien plutôt une vive impression qu’il se passait là quelque chose de tout à fait anormal. Comment une jeune femme aussi pétillante de vie, aussi enjouée il y a quelques instants à peine pouvait-elle se trouver ainsi en arrêt, tel un chien de chasse venant de lever sa proie ? Solange ne pouvait voir les traits de Marie-Cécile qui lui tournait le dos, aussi fit-elle quelques pas afin de mieux saisir l’ensemble de la scène. Elle fut aussitôt frappée par l’expression de muette surprise qui se lisait sur le visage de Cécile. Mais que fixait-elle donc de si effrayant ? Suivant la direction du regard de la belle, Solange scruta les ténèbres. Elle ne vit rien pourtant qui put justifier une telle attitude et elle reporta son regard sur Cécile qui ne semblait pas même s’être aperçue de sa présence et qui venait d’entamer une marche lente vers le fond du jardin. Détournant à nouveau les yeux, Solange crut apercevoir, dans la pénombre, comme un mouvement furtif, une sorte de pan de brume sombre qui s’effilochait non loin d’une vasque posée à même le gazon. Elle ne sut trop par le biais de quel sens elle venait de percevoir la présence, la menace, l’horreur qui se tenait là, tapie dans l’ombre. Elle n’avait pas vraiment vu quelque chose, non, c’était plutôt comme une de ces formes qui tremblent, évanescentes, presque irréelles, sous la chaleur caniculaire. Elle avait la certitude pourtant que quelqu’un se tenait là, debout, et que cette personne, quelle qu’elle soit, ou ce fantôme, ou cette illusion, représentait pour Marie-Cécile, un danger, une menace, un péril. Elle le sentait, jusqu’au plus profond de sa chair et un violent frisson la parcourut qui n’était nullement due au contraste entre la chaleur de la salle des fêtes et la brusque fraîcheur de l’extérieur. 
À mesure que Cécile se rapprochait de l’ombre inexistante, il sembla à Solange qu’elle percevait mieux le phénomène : il y avait bien là quelqu’un, c’était sûr ! une présence maléfique, qu’elle devinait plutôt qu’elle ne la voyait, mais dont la réalité ne faisait à présent plus aucun doute. Elle fut prise alors d’une sorte de fièvre, devinant, comprenant, contre toute raison, au mépris de toute logique, que si elle n’agissait pas immédiatement, quelque chose de terrible allait se produire. 
Poussée par une sorte d’instinct, Solange eut alors un geste fou, inspiré sans aucun doute par l’amour éperdu qu’elle vouait à Marie-Cécile : sans même savoir si son geste avait le moindre sens, sans réfléchir, sans même penser, elle se précipita au-devant de l’ombre vide, cherchant à s’interposer entre ce danger impalpable, impossible, irréel, mais si terrifiant, et la personne qui lui était en cet instant la plus précieuse au monde. 
Et, aussitôt, son cœur explosa ; ses yeux s’agrandirent davantage sous l’effet de la surprise que de la douleur, une douleur si vive, si définitive, si inconcevable, qu’elle n’en prit sans doute pas conscience. Au moment où, soulevée par un hoquet scandalisé, elle chercha à absorber une ultime et dérisoire bouffée d’air, elle vit l’horreur en face : ce visage blafard, ces yeux injectés, ce rictus cruel, cette beauté pourtant, irréelle, d’un autre monde, ce parfum si doux, si pénétrant, si… mon Dieu ! mais, c’est… c’est… 
Lorsque le corps de Solange de Terwagne heurta mollement le sol humide, il était déjà privé de vie. 
 
La baronne de Terwagne, intriguée par le manège de sa fille, l’avait suivie à son tour vers le jardin et s’était arrêtée sur le seuil, intriguée par l’insolite de la scène qui se déroulait sous ses yeux : Marie-Cécile d’Ambise se tenait debout, à deux pas d’une vasque débordante de fleurs, immobile, comme paralysée. Solange venait, à l’évidence, de se précipiter dans sa direction, mais curieusement, au lieu de lui faire face, elle lui tournait résolument le dos, comme si elle s’adressait à un personnage invisible qui se serait dirigé vers Cécile. 
La baronne ne put réprimer un cri strident lorsqu’elle vit le corps de sa fille tomber sur le sol, intact, mais sans vie. 
Aussitôt, de nombreux convives se précipitèrent et les exclamations se mirent à fuser dans une grande confusion d’allers et venues désordonnées. 
Comme sortant d’un cauchemar, Marie-Cécile reprit en un instant la pleine possession de sa conscience et de ses moyens. Un long frisson douloureux lui parcourut tout le corps et elle faillit s’évanouir d’effroi, de frayeur, mais surtout de compassion pour cette action qui venait de se dérouler sous son regard emprisonné par le sortilège de la Dame en noir dont l’identité ne faisait à présent, pour elle, plus le moindre doute. Les jambes molles, vacillante, prête à hurler sa frayeur et sa révolte, Marie-Cécile d’Ambise réalisait à l’instant que Solange de Terwagne venait de la sauver du plus grand péril qui soit, qu’elle venait de s’interposer entre elle et sa mort, dûment annoncée, et ceci, parce qu’elle avait puisé son geste à la seule source capable de lui conférer la puissance suffisante : celle de l’amour le plus pur. 
 
Achevé le 10 juillet 2005. 
 
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