Bilitis 
Le Salaire de la haine 
 
Penché sur son piano, l'homme venait d'entamer le premier mouvement de l'Impromptu D. 946 de Franz Schubert. À ses pieds, dans la pénombre, gisait le cadavre d'Albrecht Reitnauer dont il venait, avec un rare sang-froid, de fracasser le crâne. Les deux témoins venaient de prendre la fuite. 
Médecin compétent et consciencieux, Dietrich Speidel avait porté le coup fatal avec une précision chirurgicale, ne laissant aucune chance à sa victime. Ses doigts couraient à présent sur le clavier et, seul un observateur attentif aurait pu déceler le trouble du pianiste à une rigidité au début du morceau et à certains passages quelque peu précipités. 
Lorsqu'il eut recouvré tout son sang-froid, le docteur Speidel posa un instant ses paumes bien à plat sur ses genoux, prit une longue respiration puis, sachant à présent exactement comment il allait procéder, se leva et, après avoir contemplé un moment le corps de l'homme étendu à même le parquet ciré, il se dirigea vers son bureau. 
 
 
o o O o o 
 
 
Cela faisait des semaines qu'ils ne s'étaient pas vus et Hilde avait du mal à contenir les battements de son cœur : il allait arriver, il aurait déjà dû être là ! Elle tournait en rond dans son petit appartement, pauvrement meublé, un peu sombre, qu’elle avait pourtant réussi à décorer tant soit peu afin de faire honneur à son promis. Combien de fois, ces derniers jours, ne s’était-elle pas jetée sur son lit, en proie à une montée de désir, avec, chevillée au ventre, l’envie de sentir les mains de son amant sur ses cuisses, sur ses seins. Que n’aurait-elle pas donné pour sentir les lèvres du jeune homme dont elle était follement éprise collées aux siennes ? Défaillir, exulter, se laisser emporter par la vague de bonheur… que tout cela semblait loin ! Mais elle allait se venger, rattraper le temps perdu… 
Les coups frappés à la porte manquèrent lui arracher un cri : lui ! lui enfin !!! Elle se précipita, ouvrit la porte à la volée et se jeta dans les bras de son amant qui faillit choir sous l’assaut. Tels des affamés, ils se picoraient le visage, leurs mains couraient partout, à toute allure. Le long baiser qu’ils parvinrent enfin à échanger n’était certes pas de nature à les calmer. L’exaltation des premiers instants fit place pourtant à une montée de tendresse, puis de chaleur et, bientôt, le couple se trouva allongé sur le divan fatigué qui jouxtait la table de la salle à manger. Ils n’avaient pas échangé un mot, trop occupés à se bécoter, à se manger des yeux, à se dévorer les lèvres, à se prodiguer mille caresses. Elle le voulait en elle, là, tout de suite, elle suffoquait d’excitation. Trop longtemps contenu, le désir la ravageait, lui broyait les entrailles. Elle sentait bien sur son ventre le membre durci du garçon qui avait tout autant de peine à se contenir. En un tournemain, ils furent nus, l’un en face de l’autre, les joues en feu, le regard enfiévré, le souffle rauque, la respiration haletante. 
Elle se jeta sur le pieu brandi et, sans aucun ménagement, l’engloutit bien à fond avant de se mettre à pomper énergiquement le phallus distendu. Le garçon eut du mal à se retenir, il gémissait, se mordait les lèvres. Au comble de l’excitation, Hilde chevaucha son amant qu’elle venait d’obliger à s’étendre sur le dos et s’empala sur le pic dressé avec un couinement de plaisir. Elle se laissa envahir par la colonne de chair avec des frémissements de pure joie : à chaque coup de boutoir, une série d’ondes puissantes lui parcouraient l’échine, se répandaient en elle, lui faisaient perdre toute notion de temps et d’espace. Lorsque, n’y tenant plus, le garçon explosa en elle, Hilde s’abandonna à la délicieuse sensation qui l’envahit. Elle ne tarda pas à jouir à son tour. 
Étroitement enlacés, les corps luisants de transpiration, les amants se chuchotaient les mots d’amour les plus tendres, se promettaient de ne plus jamais se quitter, se faisaient milles serments insensés, s’abandonnaient à la joie pure et simple d’être réunis, pour un temps qu’ils savaient bref, beaucoup trop bref, mais que, par un accord tacite, ils feignaient d’ignorer. 
Lorsque vint le moment tant redouté de l’inévitable séparation, il ne put s’empêcher de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres : 
Il continue de te harceler ? 
Pour toute réponse, elle lui sourit tristement. 
Mais bon sang, fais-lui comprendre une bonne foi pour toutes… 
Arrête, Simon ! gémit-elle, suppliante. Les larmes lui étaient montées aux yeux, c’est cependant sur un ton ferme qu’elle poursuivit : tu sais bien que c’est impossible
Les mâchoires serrées, il baissa les yeux. 
 
 
o o O o o 
 
 
Albrecht avait pris la fâcheuse habitude de rendre visite à Hilde dès que son service le lui permettait, c'est-à-dire, presque tous les dimanches matins. Il ne passait que peu de temps en sa compagnie, car il ne tenait pas à ce que sa famille ou un proche quelconque puisse deviner qu’il courtisait la belle, la sublime Hilde qui faisait, il est vrai, tourner bien des têtes. Il avait décidé qu’elle serait à lui et était prêt, pour arriver à ses fins à mettre en œuvre tous les moyens dont il disposait. 
Lorsqu’il frappa à la porte de son appartement, deux coups rapprochés, puis un troisième, de façon à ce qu’elle soit sûre qu’il s’agissait bien de lui, Albrecht se sentait déterminé. Il lui dirait qu’il en avait assez de ses éternels états d’âme, de ses atermoiements incessants, de ses excuses de moins en moins crédibles. Elle allait devoir s’engager, lui céder ! N’étaient-ils pas faits l’un pour l’autre ? Ne serait-ce pas pour cette fille de médecin qui avait choisi son indépendance, non sans courage et avec beaucoup de fierté, une chance merveilleuse de réaliser un bon mariage ? Albrecht ne doutait pas une seconde de ses chances de connaître très vite les plus brillantes promotions, vu la conjoncture particulièrement favorable à un jeune homme déterminé et d’une trempe telle que la sienne. 
Il feignit de ne pas remarquer le sourire crispé qui s’affichait sur le visage de Hilde lorsqu’elle lui ouvrit la porte. Elle le fit asseoir, non sans un frémissement, dans le canapé même où, à peine une heure auparavant, elle avait fait l’amour avec l’homme qu’elle aimait vraiment. Elle lui servit une tasse de thé et s’assit en face de lui, les fesses au bord du siège, plutôt tendue. 
Ce fut l’éternelle litanie des compliments, les sempiternels discours moraux, voire patriotiques. Des inepties ! Hilde ne savait plus quoi inventer pour tenter de différer encore un engagement dont elle ne voulait à aucun prix. 
Alors, ma petite Hilde ? questionna-t-il, l’airtout à la fois hautain et paternel, toujours aussi entêtée, hein ? Tu refuses toujours que ton père te vienne en aide ? Ce serait si simple pourtant ! Et naturel, après tout ? 
Nous en avons déjà parlé cent fois, Albrecht, je ne veux pas, c’est tout, c’est simple ! Je veux y arriver toute seule ! Je réussirai par moi-même ou j’échouerai, mais ce sera ma destinée, ma vie. 
Albrecht ne pouvait s’empêcher d’admirer le courage de cette jeune femme d’excellente famille mais à l’esprit si indépendant, elle était si déroutante à ses yeux. Oh ! il allait lui éviter bien des déboires, il en était certain. Il s’apprêtait à se lancer dans une tirade qui se voulait décisive, lorsque Hilde le devança : 
Albrecht, mon ami, je te demande de m’accorder dix petites minutes : mon père m’a priée de retirer une préparation à la pharmacie, c’est l’heure, ce doit être prêt et c’est fort urgent. Je ne serai pas longue. 
Albrecht contint une grimace de dépit, mais il obtempéra, n’ayant pas trop le choix. Il lui adressa un sourire forcé qu’il accompagna d’un geste large qui se voulait empreint de générosité et de galanterie. 
Elle était à peine partie que, déjà, il trépignait d’impatience. Il se mit à tourner en rond dans le petit appartement, tel un ours en cage. Il avait envie de fouiller ses tiroirs, de découvrir ses petits secrets, de façon à pouvoir exercer sur elle l’influence décisive qui semblait lui manquer encore. Il avisa, dressé sur le buffet, à côté de la porte de la cuisine, un petit médaillon ovale contenant une photo. La photo d’un beau jeune homme, souriant, les cheveux foncés, les yeux sombres, l’air franc et ouvert. Il se posa immédiatement mille questions. Qui diable pouvait bien être ce gringalet que, déjà, il détestait ? Les articulations se ses phalanges étaient devenues blanches, il grinçait des dents, en proie à une colère froide. 
Un soudain besoin d’uriner se fit sentir et, sans attendre, il se dirigea vers la salle de bains, ouvrit la porte, y pénétra et fronça aussitôt les sourcils. 
Ach, Verdammt ! ça n’est pas possible !... La garce, la salope !… Elle va me payer ça ! 
Incapable de se contenir, Albrecht se précipita au dehors. 
 
 
o o O o o 
 
 
Le docteur Speidel soutenait le regard froid et soupçonneux de son interlocuteur, assis en face de lui dans son cabinet médical. 
Ainsi, vous me certifiez, Herr Doktor, que votre fille a reçu, tout récemment, la visite de son cousin Karl ? 
Certainement, Albrecht ! Douteriez-vous de ma parole ? 
Non, bien sûr que non, Herr Speidel, mais… je m’étonnais simplement de ne jamais en avoir entendu parler. 
Quoi d’étonnant ? Herr Leutnant ? Après tout, vous ne nous fréquentez pas depuis si longtemps et vous ne pouvez pas connaître encore tous les membres de notre nombreuse famille. Si ma chère Gertrud ne nous avait pas quittée prématurément, elle se serait fait un plaisir d’organiser l’une ou l’autre réunion, comme il est d’usage, mais… 
Ne vous inquiétez pas, Herr Doktor, articula lentement Albrecht, je comprends… je comprends très bien. 
Peu amène, le regard glauque du militaire démentait la courtoisie de ses propos. 
Le docteur Speidel se leva, signifiant que l’entretien était terminé. 
Vous m’excuserez, Herr Leutnant, mes patients m’attendent. 
La poignée de main qu’échangèrent les deux hommes fut glaciale. 
 
 
o o O o o 
 
 
Terrifiée, Hilde fixait le visage haineux d’un Albrecht qui ne cherchait pas à dissimuler sa colère. Le militaire avait suivi Hilde et l’avait vu pénétrer dans la maison de son père, parti en consultations. Il n’avait pas dû attendre bien longtemps avant de voir arriver Karl qui tentait maladroitement de se dissimuler en relevant le col de son imperméable élimé. L’officier n’avait pas hésité un instant à forcer l’entrée. 
Vous vous êtes bien fichu de moi, tous les deux, n’est-ce pas ? éructa-t-il, le poing brandi en direction du visage de Karl. Mais vous allez me le payer ! Et vous n’avez pas idée du sort qui vous attend ! 
Albrecht, je t’en supplie… 
Oh, toi, je te conseille de te taire et de faire exactement ce que je te dirai, à l’avenir
Mais… comment as-tu ?... 
Comment j’ai deviné ? Ach ! enfantin ! Si au moins tu m’avais dit qu’un homme était passé te voir ce dimanche matin. Mais je l’ai compris en voyant la planche des toilettes relevées ! Tu ne pisses pas debout, n’est-ce pas, liebling ? dit-il, les dents serrées sur un mauvais rire. 
Tu ne peux rien contre nous !... Nous nous aimons, nous avons le droit… 
La main de la brute s’abattit sur le visage de Hilde qui chancela sous le choc. La lèvre fendue, elle hoquetait de surprise et de douleur. Indigné, Karl fit un pas en direction du militaire qui, ivre de colère en raison de son orgueil blessé, était prêt à toutes les violences. Mais, sans hésiter, Hilde s’interposa, redoutant le pire pour son amant. 
Vous n’avez aucun droit ! hurla le forcené, au comble de la colère. Comment avez-vous pu croire un instant que je ne découvrirais pas la vérité ? Ton cousin Karl ! Allons bon ! Ton cousin Karl, aboya-t-il, la lippe méprisante, n’est qu’un sale juif ! et il ne s’appelle pas Karl, mais Simon ! Son sort est tout tracé, vous allez voir ce qui va arriver, ce sera très simple, je… 
L’ignoble individu n’eut pas le temps d’achever sa phrase : il lui sembla soudain que le temps s’arrêtait, que son corps explosait, se répandait dans l’espace, que le plancher montait d’un coup à sa rencontre, qu’une grenade éclatait dans sa tête. 
Un lourd chandelier à la main, le docteur Speidel se tenait debout face aux amants pétrifiés. 
Vite ! dit-il d’une voix ferme, il n’y a pas une minute à perdre ! 
Mais… papa, tu… 
Hilde, fais ce que je te dis, je t’en supplie. Prenez le premier train pour Zurich, allez voir de ma part le docteur Lerner, c’est un vieux camarade, voilà son adresse, il vous hébergera. Vous ne bougerez de là sous aucun prétexte. Je vous rejoindrai d’ici une semaine. Allez, filez ! 
Lorsque le silence fut revenu dans la pièce après le départ précipité du couple encore sous le choc, le docteur Speidel se pencha sur le corps inanimé de sa victime. Il s’assura que le sang ne s’écoulait presque plus du corps privé de vie. Il se demanda comment il allait s’y prendre pour se débarrasser d’un uniforme de lieutenant des Waffen SS. 
La radio, qui diffusait en fond sonore une symphonie de Mahler, s’interrompit soudain pour faire entendre une nouvelle des plus importantes : à l’aube, la Wehrmacht avait franchi la frontière tchèque et fonçait vers Prague. C’était la guerre ! 
Dietriech Speidel sut vite comment tirer parti de cette déplorable situation. Il forma le numéro de téléphone de la caserne du lieutenant Reitnauer et annonça : 
— Allô ? Ja, Doktor Dietrich Speidel, hier ! Pouvez-vous me passer votre commandant, je vous prie ? Ah ! ‘en manœuvres’ !... Je vois ! Pouvez-vous lui faire parvenir un message ?... Bien, voilà : priez-le d’envoyer un véhicule afin de faire emporter le corps d’un de ses officiers qui m’a été amené il y a une demi-heure par des badauds ayant trouvé son corps dans une impasse… Oui, il est mort !... J’ai tenté d’arrêter l’hémorragie, mais le coup était fatal. Comment ?... Oh ! probablement des patriotes tchèques que l’annonce de la guerre aura rendus furieux… Oui, merci ! Je prépare le cadavre. Je vous attends. Comment ?... Euh… ja, ja… Heil Hitler !... 
Après avoir raccroché, le docteur Speidel souleva avec précaution le couvercle de son piano. 
 
 
Samedi 14 octobre 2006. 
 
 
Commenter ce texte 
Voir les commentaires laissés sur ce texte 
Retour à l'Accueil